Un architecte new-yorkais rencontre une jeune modéliste d'origine serbe et c'est le coup de foudre. Peu de temps après le mariage, le comportement de la jeune femme intrigue son jeune époux. Elle se croit victime d'une très ancienne malédiction...
Irina, une jeune femme d’origine serbe, tombe en amour d’Oliver, architecte propre sur lui qui la trouve fort à son goût. Les tourtereaux décident d’officialiser en s’unissant en un mariage… blanc. Car, bercée par des contes traditionnels mettant en scène des félidés représentants le Mal et perturbée psychologiquement, Irina n’ose pas goûter au fruit défendu par peur de se transformer en panthère...
En guise de genèse, La féline connaît un accouchement des plus mouvementé. Né sur un coup de tête (Charles Koerner, patron de la RKO adore le titre Cat people et prie Val Lewton de pondre un film en rapport avec cet intitulé), réalisé dans la hâte (une vingtaine de jours de tournage), quasiment flingué en route (avec le quasi renvoi de Tourneur sous l’impulsion d’un des responsables prod’ qui en détestait les rushes qu’il avait pu voir), sorti en toute clandestinité (le métrage est relégué en complément d’un certain Citizen Kane), La féline faillit ne pas sortir indemne de ces nombreuses fâcheuses mésaventures. D’autant que la rupture qu’il constitue avec le cinéma d’épouvante façon Universal semble le condamner dans l’œuf. Détachement double d’une œuvre qui ose s’opposer à la tendance en vogue d’un cinéma fantastique mêlé à celui, pourtant différent, de l’horreur et à sa mise en scène baroque qui encourage la monstration afin de rassasier le spectateur en élans de terreur. Plus pragmatique et plus énigmatique, le métrage de Tourneur replonge dans les racines expressionnistes (l’excellent travail du chef-op’ Nicholas Musuraca) et revient à la suggestion pour asseoir les bases d’un renouveau cinématographique davantage ancré dans une angoisse atmosphérique expositive et à la tension graduelle.
L’appartenance d’Irina au règne animal soulève nombre d’incertitudes et, pour abreuver son public en réflexions dubitatives, Tourneur ne lésine pas sur les stratégies, lui assénant continuellement des indices (comme la panthère au zoo, l’animosité des animaux à l’égard d’Irina, le meurtre de l’oiseau), recourant fréquemment à la suggestion ombrageuse (la scène de la piscine, épatante), cachant les propos du métrage derrière les contes bouleversants narrés par Irina et les édulcorant par le truchement du discours psychanalytique censé expliquer les troubles de la jeune Serbe.
Profondément antithétique (aussi bien formellement avec l’opposition clarté/obscurité que sémantiquement avec l’affrontement entre animalité et humanité, féminité et masculinité, couple adultère passionné et couple légitime inerte), La féline passionne et change considérablement la donne en matière de cinéma de genre en prônant le retour aux vraies valeurs fondatrices du septième art, des valeurs et des principes largement oubliés par les studios hollywoodiens de l’époque.
Avec La féline, Tourneur rappelle la prédominance de l’image sur la parole tout en réintégrant l’influence des mots (via le conte d’Irina), Tourneur enseigne la sobriété, brocardant du même coup la tendance monstrative qui régit depuis quelques années, Tourneur crée une œuvre humble, expressive et grandiose. Tourneur signe, simplement, un tournant majeur de l’histoire du cinoche en lui insufflant une aura artistique largement plus séduisante que celle, mercantile, à laquelle on l’avait cantonné.
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