PIFFF

PIFFF 2016 - Grave

Grave fera office de date dans le cinéma de genre français, bon allez, soyons un peu chauvins, franco-belge. Rarement un premier film n’aura été autant maîtrisé dans son fond comme dans sa forme. Julia Ducournau frappe un grand coup en confirmant sur l’écran le dithyrambique buzz festivalier qu’a engendré son oeuvre, faisant parler d’elle suite à chaque projection, avec en point d’orgue, l’évanouissement lors de la scène la plus intense, de plusieurs spectateurs au festival de Toronto. A partir de là, Grave est passé du statut de petit film avec de bons échos à une œuvre attendue avidement par les fantasticophiles de tous poils. Après l’Etrange Festival et le FEFFS, c’est un Max Linder bien plein qui prête son écran au métrage de Julia Ducournau. Un festival parisien qui l’aura d’ailleurs doublement couronné puisqu’il a remporté le prix du Public ainsi que le prix du Jury Ciné + Frisson. Un plébiscite plus que mérité.

Le pari est osé et c’est en grande partie pour cela qu’il est réussi : mettre en scène un film de cannibales « réaliste » qui sort des sentiers battus et s’éloigne des poncifs habituels du genre. Ducournau s’éloigne de la jungle amazonienne et de ses anthropophages tribaux pour poser sa caméra au sein d’une autre bande de sauvages primitifs, les étudiants baptisés et leurs bleus larbins. Un monde bien connu, quotidien, familier. Rien de tel pour y faire surgir l’horreur. La grande leçon que la réalisatrice a retenu de la J-Horror est que, pour être effrayant, un fantôme ne doit ni être montré ni représenté comme un fantôme mais comme un personnage normal, vivant, existant, il en va de même pour sa jeune cannibale qui se dévoile sous les atours d’une étudiante timorée lambda, surdouée qui plus est. Sa particularité est de ne pas en avoir, de se fondre dans cette masse étudiante et son cannibalisme se fera ici symbole de son émancipation, notamment sexuelle.

Si c’est Julia Ducournau qui est derrière la camera, il est impossible de la dissocier de son alter ego, la bluffante Garance Marillier qui livre une incroyable prestation. Constamment sur le fil du rasoir, elle donne corps à son personnage en offrant une palette d’émotions tout bonnement hallucinante. Elle est une véritable révélation promise à un avenir radieux tant elle dévore l’écran aussi bien que ses petits camarades bizuth. Capable de passer de l’innocence la plus pure à l’animalité la plus sauvage en une fraction de seconde, elle porte le film sur ses frêles épaules, bien supportée par un casting aux petits oignons, et apporte énormément d’humanité au personnage de Justine. La réalisatrice la filme sous tous les angles entre amour, déférence et répulsion, un vrai travail de symbiose entre ces deux jeunes femmes prêtes à croquer le cinéma de genre à pleines dents.

Sans tomber dans le cliché, il est essentiel de mettre en lumière le regard féminin que porte Grave sur le cinéma d’horreur. On pense certes à Cronenberg, inévitablement, même si on est plus proche de l’influence que de la référence mais aussi et surtout au cinéma de Marina De Van, de Lucile Hadzihalilovic et au Trouble Everyday de Claire Denis. On trouve ici le même regard, la même vision d’une horreur très corporelle, sexuelle, psychanalytique. La psyché de Juliette est autant dépecée que les chairs tendres de ses compagnons de promos.

La mise en scène est, pour un premier film, d’une maîtrise et d’une souplesse rarement vues. Ducournau cherche davantage le plan juste que l’esbroufe visuelle, chaque scène s’intègre logiquement à la suivante. Chaque mouvement d’appareil, chaque focale est étudiée et pensée pour s’incorporer dans le grand tout homogène que forme l’oeuvre. Cette absence de chichis et de tics dans la réalisation apporte un sentiment de malaise et d’étrangeté omniprésent. On est constamment mal à l’aise, sans vraiment comprendre pourquoi. La photographie à la fois naturaliste et surréaliste de Ruben Impens participe amplement à créer cette atmosphère pleine d’inquiétante étrangeté qui baigne le métrage. Bien entendu, le film possède ses moments forts, graphiques et organiques mais Grave n’est en rien une œuvre qui mise sur le gore et le trash pour assumer son propos. L’horreur est ici bien plus symbolique et clinique, contrebalancée, mise en perspective par les actes de constante humiliation subis par les bleus. Le glauque décor liégeois amène lui aussi sa petite saveur à la cuisine de Ducournau.

Sans être exempt de défauts (on notera quelques choix musicaux discutables et une scène finale ratée qui vient fortement amoindrir le propos), Grave est un film qui tient les promesse placées en lui. Entre l’horreur, la critique adolescente et le fantastique agrémenté de petite touche d’humour noir, Grave marque les esprits et retourne les estomacs, le tout avec la maîtrise des plus grands chefs. On vous rassure, le sac à vomi n’est pas indiqué, on est ici bien plus proche du restaurant étoilé que de la petite gargote gerboulative.

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
Quelques minutes après minuit
2016
affiche du film
Personal Shopper
2016
affiche du film
Tous en scène
2016
affiche du film
Equals
2015
affiche du film
Sausage Party
2016
affiche du film
Peter et Elliott le dragon
2016

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage