Ose court

OSE COURT - Yukiko

10 juin 2010 | Par : Gore Sliclez

La vengeance dans la peau

Souvenez-vous, nous vous avions déjà présenté Eric Dinkian il y a quelques mois avec son court métrage Precut Girl qui avait bluffé la rédaction de CF par son scénario très original et l’interprétation impeccable de Karin Shibata en adepte du suicide manqué.

Aujourd’hui, il nous revient avec Yukiko, un drame très émouvant qui raconte l’histoire d’un chirurgien responsable de la mort d’une enfant dont la mère est bien décidée à lui faire payer son acte. Parfaitement maîtrisé dans sa mise en scène, Yukiko est une nouvelle étape dans l’émancipation du réal qui prend ici une toute autre dimension grâce aussi à un montage et des jeux de lumière judicieux. La scène d’opération de la dernière chance et une autre (un triolisme émoustillant) très érotique et sensuelle sont des modèles du genre croyez nous.

Karin Shibata est toujours aussi convaincante et l’interprétation de Thomas Jouannet apporte sa touche de crédibilité et d’émotion. Assurément, Eric Dinkian possède le talent et les idées, reste à se lancer un jour dans le long. Avec tous les encouragements de notre équipe conquise...

- D’où vient l’idée du scénario de Yukiko ?

L’idée première du film remonte à une période de ma vie vraiment pas terrible. Ça nous ramène à début 2006. Mon père, de santé déjà fragile, a été victime d’un accident respiratoire très grave. Il est resté dans le coma trois longues semaines. Alors que le personnel médical ne lui donnait aucune chance, il s’est miraculeusement réveillé pour reconquérir lentement son corps. Il va bien maintenant, mais cet épisode à été extrême pour moi parce que j’étais dans une situation « impossible » : mon père, que j’aime énormément, allait mourir mais ne mourrait pas. Fallait-il se préparer au deuil ou alors ne pas perdre espoir ? Vivre simultanément deux sentiments aussi contradictoires est une expérience de vie assez choquante. Comme je me réfugiais pas mal dans mon imagination à cette époque, le scénario de Yukiko s’est peu à peu imposé dans ma tête avec ce qui m’entourait à ce moment : le milieu hospitalier, la vision très technique du corps qu’avait le personnel, et surtout ces sentiments contradictoires qui nous asphyxient psychologiquement lors d’une situation « impossible ». J’ai voulu mettre un personnage au milieu de tout ça et le scénario de Yukiko a « jaillit » d’un seul coup. Il a été pas mal retravaillé par la suite, mais la base a été écrite sans interruption durant une nuit.

- Avais-tu des inspirations ciné avant de te lancer ?

La grosse inspiration pour ce film est très indirecte. Il s’agit du film d’animation Millenium Actress de Satoshi Kon. Ce dernier raconte l’histoire d’une actrice japonaise en mélangeant passé, présent et imaginaire avec une telle invention et une telle sensibilité que j’en suis resté KO. Ce film m’a clairement donné envie de construire la narration de Yukiko comme un « puzzle » brassant la temporalité et les états de conscience imaginaires pour raconter un drame finalement réaliste et intime. Je ne voulais m’inspirer d’aucun autre film, mais Lady Vengeance de Park Chan-Wook s’est un peu incrusté dans mon crâne pour le personnage de la femme japonaise. C’était la seule exception car proposer des références à d’autres films est un processus qui ne m’intéresse pas.

- C’est ta première collaboration avec Thomas Jouannet ?

Oui, je ne le connaissais pas personnellement avant le projet. Thomas est un très grand acteur, très demandé, et je pensais qu’il était hors d’atteinte pour un projet de court-métrage comme le notre. Notre directeur de casting lui a fait passer le scénario et Thomas a répondu positivement très rapidement. Moi et mes producteurs étions aux anges. Sur le tournage, avec nos moyens très limités et l’absence de confort, nous lui avons fait vivre l’enfer : tournage en plein hiver en petite chemise, trempé de faux sang, à se rouler par terre sur les trottoirs les plus crades de Paris. Thomas ne s’est jamais plaint, a toujours soutenu le film, et ne s’est jamais économisé en tant que comédien sur le plateau. Son talent d’acteur et ses qualités humaines ont été un gros cadeau fait au film et je ne le remercierais jamais assez pour ce qu’il a fait pour nous.

- Par contre tu restes fidèle à Karin Shibata... et des rôles toujours aussi difficiles.

Oui, Karin est toujours là ! Yukiko s’est tourné quelques mois après le tournage de Precut Girl où elle tenait le rôle principal. Je crois que Yukiko a été plus simple pour elle après l’expérience assez dure de Precut Girl qui la mettait au centre de séquences intimes et extrêmes. Nous venons de terminer ensemble un nouveau projet de court musical qui est diffusé dans une galerie d’art contemporain dans le centre de la France. C’est un petit film d’images où Karin taggue des spirales dans des environnements urbains en étant habillée d’un kimono et d’un masque à gaz. Je crois que, pour une fois, elle s’est amusée sur l’un de nos tournages.

- Comment arrives-tu à impliquer autant tes acteurs ?

De mon point de vu, j’éprouve un respect très profond et sincère envers les comédiens. Sur un plateau, chaque membre de l’équipe utilise le matériel lié à sa spécialité. Le chef op’ manipule sa caméra, l’ingé son ses micros, moi mon découpage et mon scénario. Les comédiens, eux, utilisent leur corps pour que nous puissions raconter nos histoires. Ca ne s’appréhende pas à la légère, surtout que mes films sont très demandant physiquement. Gagner leur confiance est donc une priorité lors de la préparation. C’est pour cette raison que j’aime organiser des ateliers de répétitions pour les associer autant que possible à la mise en place des séquences. Je les tiens également au courant du moindre avancement de la préparation. Ca les intéresse ou pas, mais ça leur permet de constater que l’on bosse dur et que l’on va faire tout ce que l’on peut pour que le film soit bon.

- Le film démontre une plus grande maîtrise encore dans la mise en scène et le montage. D’où vient selon toi cette nouvelle envergure ?

Merci pour les compliments, c’est sympa. Cette nouvelle envergure porte un nom, elle s’appelle Paprika Films. Yukiko est mon troisième film mais le premier a être produit. Le grand public a souvent une fausse opinion des producteurs, imaginant que ce sont des gens qui ne travaillent que dans les chiffres et qui parasitent le côté créatif des choses. C’est bien entendu faux. Un producteur, c’est quelqu’un vers qui tu te tournes quand tu doutes, quand tu en as marre, quand tu n’y arrives plus… Et sa réaction, ça va être de trouver une solution pour t’aider dépasser ton problème. Un producteur, c’est aussi quelqu’un qui t’oblige à aller plus loin que ta première idée. C’est évident qu’il y a des moments où un producteur c’est une forme de « pression » à gérer, tout simplement parce que c’est quelqu’un qui croit en toi et que tu ne veux pas le décevoir. Yukiko est un film très personnel mais aussi une collaboration très fine avec mes producteurs Pierre-Emmanuel, Laurent et Benjamin. On a tous travaillé main dans la main et si Yukiko possède aujourd’hui une cohésion, c’est grâce à notre entente.

- Plus gros budget également ? Les lieux (l’hôpital par exemple), les figurants, la qualité de l’image...

Oui, c’est un plus gros budget mais il reste absolument ridicule ! Nous n’avons bénéficié d’aucune aide, ni d’aucune subvention. Tout a été financé en fond propre par les producteurs. L’idée était donc de leur faire dépenser le moins d’argent possible car cet argent, ils ne le reverraient jamais. Personne n’a donc été payé, le matériel (effectivement haut de gamme) a été prêté grâce à leur réputation… On revient toujours au système D mais placé dans une perspective plus large. Nous n’avions pas les moyens de tourner dans un véritable hôpital, donc nous avons tourné gracieusement dans une petite clinique vétérinaire (une idée géniale de l’un des producteurs). Les figurants dans l’amphi sont à moitiés constitués des gens de l’équipe car, comme nous avons tourné un 22 décembre, plus personne n’était à Paris. Si Yukiko donne l’impression d’avoir coûté de l’argent, c’est surtout grâce à une équipe qui a travaillé très dur sans compter ses heures. Yukiko a bénéficié de 6 jours de tournage, de deux mois de montage, d’une post-production son extrêmement minutieuse et de l’équivalent d’une grosse semaine d’étalonnage. C’est vraiment du luxe pour un 15 minutes ! Par contre, comme les gens travaillaient durant leur temps libre, le film à mis un an et demi à se terminer. Nous aurions eu un « vrai » budget, Yukiko aurait été exactement pareil. Mais il aurait été finalisé en trois fois moins de temps.

- La scène érotique est de toute beauté. Pas trop compliquée ou intimidante ?

Une scène comme celle-ci est toujours un peu intimidante à appréhender. Du coup, elle a été préparée dans le moindre détail pour que les acteurs puissent savoir exactement ce que nous allions leur demander une fois sur le plateau. La scène a été tournée de manière chronologique. Il y a donc eu un « cap » à passer quand les deux comédiennes se sont retrouvées quasi-nues - et surtout - l’une contre l’autre. Mais les choses se sont très bien passées. Le côté « chorégraphique » de la séquence (car les filles forment une sorte de corps siamois devant réagir en concordance) a très vite pris le dessus sur l’érotisme. On s’est au final bien amusé car nous étions dans un lieu confortable, nous avions (pour une fois) un planning plutôt cool et on faisait des belles images.

- Lors de notre interview pour Precut Girl nous avions parlé de ton amour du cinéma asiatique. Mais il y a aussi ce côté un peu giallo et pas uniquement parce que nous y retrouvons les armes blanches... Qu’en penses-tu ?

Le giallo ? Ca doit être vraiment inconscient car je n’y ai jamais pensé. Je vais sûrement te décevoir mais je ne suis pas un spécialiste du giallo. Bien sûr, je connais mes classiques et je suis un fan absolu des Frissons de l’Angoisse d’Argento. Mais je suis loin d’en consommer régulièrement. Je n’ai même pas vu Amer !

- On le sait, tes courts sont assez sombres et pessimistes. Vas-tu nous surprendre dans un autre style pour le prochain ou vas-tu rester fidèle à ton univers ?

Oui, je vais rester fidèle à mon univers sombre mais toujours avec ce désir de lumière qui essaie de renverser la vapeur. Mon prochain projet est absolument dans la même veine de mes précédents films. Nous sommes au travail avec mes (chers) producteurs et ça risque de prendre un peu de temps car c’est un gros truc. Gros dans le sens « long » ! Sinon, j’ai écris il y a quelque temps le scénario d’une comédie, mais ça ne m’intéresse pas la réaliser. La comédie, à mettre en image, c’est trop dépressif !!!

- Déjà des retombées pour Yukiko ?

Non, car Yukiko vient juste de se finaliser. A l’heure où j’écris ces lignes, tu fais partie des rares personnes à l’avoir vu. Nous n’avons même pas encore organisé de projection pour l’équipe. Yukiko vient tout juste de naître. Souhaitons lui bonne chance et une belle vie !...

- Qu’as-tu retenu de tes précédents courts justement ?

C’est difficile de répondre à cette question car je ne vois pas mes précédents courts comme des entités autonomes mais plus comme un ensemble continu et en expansion. Chaque film est une expérience qui influence énormément ce qui est fait ensuite. Ca ne m’intéresse pas de revoir mes précédents films avec un œil critique ou de les analyser. Ils sont là, ils existent, et – quelque soit leur qualité et défaut - c’est sur leur base que repose le film suivant. Cette idée me suffit.

- Penses-tu pouvoir un jour éditer tes courts en DVD ?

Ce serait cohérent car mes courts sont pour moi un ensemble. Mais éditer un DVD de courts-métrages, c’est un projet qui me semble très fragile. Bien entendu, si une opportunité se présentait, j’en serais le premier ravi. Reste que mon premier court, Kaojikara, est déjà disponible sur l’édition française de Nightmare Detective de Shinya Tsukamoto. C’est pour moi la chose la plus géniale qui pouvait arriver car Tsukamoto est mon réalisateur favori. On verra quelle vie aura Yukiko et on avisera à ce moment là.

TRAILER

Yukiko (trailer) from Eric Dinkian on Vimeo.

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