Festival Offscreen

OFFSCREEN 2016 - Mais ne nous délivrez pas du mal

L’âge de déraison

Les initiés le savaient : un des événements de ce Offscreen Film Festival 2016 était la projection sur grand écran du sublime Mais ne nous délivrez pas du mal (1971), premier long-métrage de l’iconoclaste Joël Séria (oui, l’auteur « gouailleur » des Galettes de Pont-Aven). Une œuvre rare et précieuse, comme un petit précis d’érotisation du corps adolescent.

Malheureusement, Joël Séria n’a pu être présent pour introduire la séance, mais cela n’a en rien atténué notre enthousiasme, seulement tempéré par une poignée de spectateurs-ricaneurs, qui s’esclaffaient pour tout et n’importe quoi (l’expression d’une des actrices, une bagnole d’époque, une robe à fleurs, …). Honte sur vous ! Mais ne nous délivrez pas du mal vaut bien mieux que votre approche condescendante ; un peu comme si vous vous trouviez face à une péloche conseillée par le site Nanarland pour une soirée bières et pizzas. Et encore, je n’ai même pas mentionné la personne qui a laissé sonner son smartphone pendant 10 minutes… Vous êtes une plaie et nullement à l’image du public habituel du festival. Fin du coup de gueule.

Anne (Jeanne Goupil) prend conscience de son pouvoir de séduction

Un doux parfum de cruauté

En dépit des années, Mais ne nous délivrez pas du mal n’a rien perdu de son odeur de soufre et de son impression tenace laissée dans l’inconscient cinéphilique. On y suit un duo d’adolescentes (délicieuses Jeanne Goupil et Catherine Wagener) qui, pour tuer le temps et rompre la monotonie de leur quotidien provincial, s’amusent à faire souffrir les membres de leur entourage. Leur cruauté n’a pas de limites - atteignant son apogée dans la séquence de « torture » du canari - et ces lolitas sont parfaitement conscientes de leur sex-appeal, dont elles usent volontiers pour aguicher les adultes.

De nos jours, ce qui frappe toujours autant est cette façon qu’a Séria d’exposer les physiques juvéniles des comédiennes (pourtant majeures à l’époque du tournage), fortement érotisés et source des convoitises. Plus qu’empreint de tendresse ou d’un réflexe protecteur assez élémentaire, le regard des adultes à leur égard se fait volontiers lubrique. Il faut dire qu’elles apparaissent parfois dans toute leur nudité triomphante, saisies dans l’éclat insolent de la jeunesse. Ces caractéristiques n’ont pas été sans provoquer des accrocs avec la censure, puisque Mais ne nous délivrez pas du mal fut totalement interdit pendant 9 mois, pour cause de « perversité et de sadisme » (cf. Darkness fanzine N°13).

Lore (Catherine Wagener) se joue d'un garçon de ferme

Les carrières du tandem d’actrices autour duquel s’articule le film - elles sont le vecteur idéal des idées transgressives du réalisateur de Comme la lune (1977) - ont connu des réussites diverses. D’un tempérament incendiaire, la brunette Jeanne Goupil n’a pas tardé à s’affirmer comme l’égérie de Joël Séria, avec qui elle enchaîna sur Charlie et ses deux nénettes (1973), Marie-poupée (1976) (un autre bijou !-ndr) ou encore San-Antonio ne pense qu’à ça (1981). Tandis que la fragile blondinette Catherine Wagener ne figurera plus que dans l’impayable Je suis frigide… pourquoi ? (Max Pécas, 1972), Les enjambées (Jeanne Chaix, 1974) et le très explicite La grande culbute (Yves Prigent, 1976), avant de sombrer dans l’oubli (elle décédera en 2011, dans l’anonymat le plus total).

L’amour du clergé

En matière de provocation, Mais ne nous délivrez pas du mal ne se limite pas aux effluves d’inceste exhalées par ses « démons à socquettes », puisqu’il se pare d’un anticléricalisme assez rafraîchissant. Les garants de la parole divine en prennent pour leur grade : ils sont volontairement ridiculisés ou relégués à leurs pulsions charnelles, face à la frontalité des attitudes des jeunes filles. Les préceptes religieux et les valeurs d’une éducation rigoristes implosent à la faveur des rites païens et des exactions perpétrés par Anne et Lore, qui n’aiment rien tant qu’à effacer la couche de vernis social des relations humaines. Cette volonté de révolte propre à l’adolescence est ici poussée à son paroxysme, vers des abîmes de sadisme raffiné, de violence gratuite et de nihilisme.

À trop jouer avec le feu, on finit par se brûler...

Mais plus que par le trouble induit par un mélange des tons explosif, Mais ne nous délivrez pas du mal se démarque surtout par son romantisme morbide ; celui de deux êtres se réfugiant dans la littérature (Les chants de Maldoror, Les fleurs du mal, …) pour se protéger du monde extérieur et qui refusent d’être séparés, même dans la mort... L’écrin offert à leur destinée par Joël Séria et Marcel Combes (chef opérateur du Deuxième souffle et des Galettes de Pont-Aven) est au diapason (ambiance cotonneuse, cadres superbement composés, ...) ; ce n’est donc pas pour rien que l’auteur de ces lignes en a fait l’un de ses films de chevet (voilà l’instant nombriliste !). C’est ce qu’on appelle un chef-d’œuvre.


Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
Ouija: les origines
2016
affiche du film
Synchronicity
2015
affiche du film
Les animaux fantastiques
2016
affiche du film
Mademoiselle
2016
affiche du film
Second Origin
2015
affiche du film
Independence Day: Resurgence
2016

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage