La Geste des princes-démons

16 septembre 2015 | Par : Fred Bau | Des livres

Titre La Geste des princes-démons

Auteur Jack Vance

Années 1963, 1964, 1966, 1979, 1981

Année de réédition 2004 (Le Livre de Poche)

Note : 7/10

En bref

Kirth Gersen entend bien vouer son existence à une vengeance. Cinq princes des étoiles ont jadis tué ses parents et emmené sa famille en esclavage. A la poursuite de chacun d’entre eux, dont il ne connaît que les noms, Gersen s’engage à travers l’Oecumène et l’Au-delà dans une impitoyable chasse galactique à l’homme. La Geste des princes-démons, classique du space opera, est composée de cinq tomes : Le Prince des étoiles (1963), La Machine à tuer (1964), Le Palais de l’amour (1966), Le Visage du démon (1979) et Le Livre des rêves (1981).

La réédition assez récente de La Geste des princes-démons en collection Le Livre de Poche SF (dirrigée par Gérard Klein) peut être l’occasion d’opérer un petit rappel des fondamentaux quant à un cycle résolument "baroque", qui souffre trop souvent de malentendus auprès des lecteurs qui attendent aujourd’hui du space opera des trames narratives riches, complexes et cohérentes, déployées dans un univers non moins riche, complexe et cohérent. On ne saurait en effet, lorsque l’on se tourne du côté de l’âge d’or de la SF américaine, aller à La Geste comme on a va aux cycles des Robots, de Fondation, ou de Dune.

Pour paraphraser Dan Simmons, auteur du remarquable cycle Les Cantos d’Hyperion, on ne va pas chez Vance pour la qualité de ses trames narratives, généralement simples et sans originalité apparente. On y va pour le travail métaphorique de la langue, et le génie du détail. On ajoutera quant à nous qu’on y va aussi pour la construction multicouche du récit (dont la puissance métaphorique fait du style de Vance un style bien plus complexe qu’il n’y parait de prime abord), ainsi que pour un état d’esprit indiscutablement nomade.

A ce titre, La Geste des princes-démons demeure emblématique des idiosyncrasies d’un auteur qui, s’il n’emporte pas forcément l’adhésion auprès des nouvelles générations de lecteurs de SF, demeure à plus d’un titre un maître influent, et qui plus est, le maître de Dan Simmons. Jack Vance a en effet autant versé dans la science-fiction "intelligente" (Les Langages de Pao), dans l’héroic fantasy (Les Maîtres des dragons), dans le space opera et le planet opera (le cycle de Tschaï), que dans le roman policier. A l’image de la dimension imaginaire touche à tout de son auteur, La Geste relève du space opera pour son univers, du roman policier pour son action, et de l’heroic fantasy(1) pour certains de ses décors et de ses sociétés.

Construit sur le principe de la répétition, avec un tome pour chaque prince-démon poursuivi par un Kirth Gersen dont la personnalité n’évolue quasiment pas (Vance expédie ouvertement l’étude de son personnage dans le tome 3, en faisant dire au narrateur que personne ne peut comprendre Gersen), l’intérêt du cycle, pour reprendre les mots de Gérard Klein, ne tient guère à l’intrigue. Jack Vance fait d’ailleurs non seulement preuve de lunatisme dans l’élaboration de la structure globale du cycle (il y a un hiatus entre le tome 1 et le tome 2 quant à la nature des princes démons, qui passent sans explication(2) du statut d’extraterrestres à celui de criminels humains(3)), mais de manque de rigueur avec un relâchement de la structure narrative dès le troisième volume (voir à ce propos la critique de Bifrost). Puis de désintérêt, 13 ans séparant la publication du tome 4 de celle du tome 3.

Nous retrouvons ici quelques-uns des défauts récurrents d’un auteur qui demeure un merveilleux conteur sur le court ou moyen terme, et non un écrivain capable de concentration et de passion architecturales sur des récits de longues haleines. Il importe cependant de remarquer que se contenter de reprocher sa répétitivité et ses hiatus, certes manifestes, à La Geste, reviendrait à se tromper de niveau de lecture. Si La Geste est un space opera en apparence dilettante et décousu, elle vaut d’abord, comme le signale justement Gérard Klein, pour "la richesse des décors et des sociétés décrites, (...) et les particularités assez extrêmes des vilains". Mais elle vaut surtout pour ses éclairs fragmentaires, qui pointent autant dans son épitexte(4) (citations imaginaires d’ouvrages fictifs qui débutent chaque chapitre), que dans son sous-texte à peine dissimulé.

Il y a dans La Geste une maîtrise du fragment, une insolence géniale du raccourci et de l’impact, un bonheur de l’ellipse et de l’éclair, un sens de la légèreté satyrique qui la distingue absolument du sérieux narratif de Dune, dont elle demeure une proche voisine(5). Une légèreté qui implique une profonde compréhension de ce que Kundera nommera en 1982 L’Insoutenable légèreté de l’être. Paradoxe qu’on soupçonne ici volontaire, les lacunes structurelles de l’ensemble du cyle sont contrebalancées par une verve fragmentaire débridée (en voyageant d’une planète à une autre, Gersen peut passer d’un monde surréaliste à un monde de sf classique, à un monde de fantasy...) et par la fulgurance de sentences tantôt parodiques et tantôt terriblement lucides sur la nature cruelle de l’homme. Ce qui confère à La Geste son originalité baroque, et une puissance métaphorique à la fois intra-littéraire et anthropologique.

Les cents premières pages du premier livre, Le Prince des Etoiles , constituent à ce titre un sommet de poésie SF : on y assiste, entre autres choses, à un tableau surréaliste de l’importance des éco-systèmes et à une mise en abîme parodique de la structure du récit manichéen. La distinction entre l’Oecumène et l’Au-delà (cf Repères astronomiques dans l’oeuvre de Vance) nous sort du champ de la dichomomie Bien-Mal pour nous situer dans une dialectique plutôt ironique opérée entre l’Etat de droits et L’Espace sauvage de non droit(6), laquelle anticipe le coup de génie moorcockien qui va subsituer la dichotomie Ordre-Chaos à celle du Bien-Mal. La dimension space opéradique civilisée est nommée Oecumène, ce qui signifie étymologiquement : terre habitée, univers. La découverte de la constellation de Rigel, composée de 26 planètes, évoque ouvertement les vingt six lettres de l’alphabet. En somme, Vance opère une mise à jour essentielle de fondamentaux qui sont encore d’actualité : l’âge d’or de la SF ouvre la vue sur l’homme à échelle galactique ; une telle échelle, vertigineuse, implique qu’il faille garder le sens des proportions humaines. D’où le refus de céder aux clairons de la propagande de la conquête spatiale, et le rappel que l’habitat de l’humanité demeure étymologique, linguistique et anthropologique, avant d’être scientifico-technologique. En clair, le voyage à très vaste échelle humaine et cosmique reste littéraire (et cinématographique), même dans le cas de la Hard fiction(7) post asimovienne.

Il faut bien reconnaître ici qu’il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir jouer de la sorte du principe de répétition. On vous invite en tout cas à considérer que si selon ses défauts, La Geste des princes-démons peut faire figure de cycle mineur dans l’âge d’or de la science-fiction, elle n’en demeure pas moins selon ses rares qualités fragmentaires et baroques, un cycle majeur éminemment lucide et ironique.

Notes

(1) Malgré tout notre respect pour Gérard Klein et sa remarquable introduction à Jack Vance qui fait office de préface à Un Monde d’azur (Poche n°7273), nous sommes tenus de nous porter en faux vis-à-vis de son jugement selon lequel La Geste ne relèverait que du space opera et du récit policier, et non pas aussi de la fantasy. S’appuyant sur une théorie de John Clute et John Grant (Encyclopedia of Fantasy), l’argument de Klein est le suivant : La Geste "ne met pas en scène un monde malade que le sacrifice d’un héros va guérir, c’est-à-dire rétablir dans son état initial, anhistorique. On n’y rencontre pas non plus de manichéisme ontologique." Nous considérons quant à nous que La Geste, par sa déconstruction parodique du manichéisme via la dichotomie galactique Oecumène/Au-delà (Vance va jusqu’à faire allusion au par delà bien et mal nietzschéen), préfigure, dans une moindre mesure, la dichotomie ontologique moorcockienne de l’Ordre et du Chaos. De plus, le personnage de Kirth Gersen, monomaniaque, vise autant, sinon plus, à satisfaire une vengeance qu’à rendre justice. Il présente certaines caratéristiques du anti-héros possédé par des obsessions, dont Elric demeure une figure mythique. Enfin, rappelons-nous que dans le cycle d’Elric, c’est moins le monde que le héros qui est malade... Elric étant un contre exemple majeur à la théorie de Clute et Grant, nous sommes en droit de ne pas suivre Klein lorsqu’il ampute La Geste de sa dimension fantasy.
(2) On attribuera quant à nous, même si ce n’est qu’une intuition, ce changement inexpliqué de nature à une éventuelle volonté de dresser un portrait explicite de plusieurs vices humains récurrents.
(3) Cf à ce sujet la préface de Gérard Klein de Un Monde d’azur
(4) Sur la notion d’épitexte et son usage par Frank Herbert, voir la présentation de Gérard Klein du cycle de Dune, dans l’édition "Ailleurs et demain : la Bibliothèque", Robert Laffont, 2003.
(5) Vance et Herbert étaient amis. Vance va jusqu’à saluer l’auteur de Dune d’un anagramme évident dans Le Prince des étoiles.
(6) La structure de l’Interéchange (cf tome 2, La Machine à tuer), qui a pour fonction de régler les contentieux financiers entre l’Oecumène et l’Au-delà, autour des enlèvements d’individus, représente en soi un tableau excessivement caustique du cynisme économique et de l’état de corruption qu’enveloppent inexorablement les sociétés dites civilisées.
(7) La Hard fiction est la branche de la science-fiction la plus exigeante et rigoureuse scientifiquement.

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