Le loup derrière la bergerie

LE LOUP DERRIERE LA BERGERIE - Quand l’embryon part braconner...

25 juin 2011 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

Flower of pinku

Rapidement auréolé d’un statut « culte » en Europe, parmi les aficionados qui le découvrirent via des VHS pirates (souvent exemptes de sous-titres), Quand l’embryon part braconner (Taiji ga mitsuryô suru toki, 1966) n’a rien perdu de son parfum de souffre, 45 après… Réalisé par Koji Wakamatsu, grand maître du « pinku eiga » (104 entrées IMDb au titre de réalisateur !), après Les secrets derrière le mur (1965), Liaisons sexuelles déchirées et le science-fictionnel La femme blanche synthétique (datant tous deux de 1966), le film prend la forme d’un huis clos (exceptée la séquence d’exposition) entre deux acteurs : Hatsuo Yamaya (fidèle du réalisateur : Seiyûgi, Les six épouses de Ching, … - aussi à l’affiche de Baby Cart : Dans la terre de l’ombre de Misumi et La femme aux cheveux rouges de Kumashiro) et la diaphane Miharu Shima, dont c’est la seule apparition à l’écran. C’est le premier film indépendant tourné par Wakamatsu et produit par sa propre compagnie, sobrement nommée « Wakamatsu Production ». Au-delà de ses prouesses techniques (considérant que le film fut tourné en 5 jours !), c’est avant tout une œuvre extrêmement riche et d’une portée philosophique rare…

Japan perv’ (analyse)

Sur un scénario de Masao Adachi (d’importantes contributions à l’œuvre de Wakamatsu, dont Les anges violés, Sex Jack & L’extase des anges) et magnifié par la direction photo au noir et blanc joliment contrasté d’Hideo Itoh (La vierge violente & Le démon de la violence de Wakamatsu, L’empire des sens), Quand l’embryon part braconner (un des plus beaux titres de films jamais imaginés) nous dévoile Sadao (Hatsuo Yamaya), patron de Yuka (Miharu Shima), qui l’invite à consommer leur étreinte dans son appartement. La jeune femme, peu méfiante, débarque dans l’antre d’un sociopathe patenté, qui la drogue (à son insu), la soumet, la torture et l’avilit. Une relation profondément trouble s’installe entre eux, teintée de l’éternel rapport dominant/dominé. Cédant à ses pulsions sadiques, Sadao flagelle Yuka, marquant sa peau laiteuse de stigmates, et multiplie les actes dégradants, en totale négation de l’être humain en face de lui…

A la lecture de ce résumé, vous vous doutez bien que les féministes françaises (style « MLF ») se déchaînèrent sur le film dès sa sortie (ultra tardive ; le film ne sortit « officiellement » en France qu’en 2007), rapidement frappé d’une interdiction aux moins de 18 ans limitant son exploitation en salles. Ces « chiennes de garde » ne perçurent nullement que, derrière ses oripeaux d’exploitation, Quand l’embryon part braconner se révèle beaucoup plus retors et ambigu.

La femme, au premier abord bafouée, reprend petit à petit les rennes de ce « jeu d’adultes » ; le rapport de force et de soumission voit sans cesse ses pôles s’inverser. Sadao, quant à lui, développe une vision malsaine du sexe féminin (cf. les disputes récurrentes avec son ex, racontées à l’héroïne). Il « objetise » les femmes et ne peut les aimer ; à l’image de cette déclaration d’amour/haine envers la mère, entre tendresse et sadisme… Et que dire de cette épouse décédée, dont il garde le masque mortuaire dans un placard… Un état de fait qui illustre la puissance du refoulé et englobe la totalité du film dans la psychose d’un esprit malade… En effet, Sadao aurait voulu rester dans le ventre maternel, à l’état de fœtus (l’embryon du titre) ; la naissance (vécue comme une séparation douloureuse) s’avérant l’acte fondateur à la source de terribles souffrances, perpétuellement réitérées…

Tout ce sous-texte « psychanalytique » est contrebalancé par l’esthète Wakamatsu, qui adopte une stylisation brillante (cadrages « virtuoses », arrêts sur image, surexpositions, …), de pair avec une technique « à vif », lointaine héritière de la Nouvelle Vague (urgence d’un tournage court & à la technique « légère », ton libertaire, …) et résonnant d’une charge politique acerbe (sous-jacente). Un engagement qui pointe derrière chaque image (violence des rapport hommes-femmes dans le Japon des années 60, dénonciation de l’aspect « roboratif » de la société japonaise et ses entreprises, créant de facto ces « inadaptés sociaux », etc.) et trouvera son aboutissement dans l’ensemble de l’œuvre du réalisateur, jusqu’aux récents United Red Army (2007) & Le Soldat Dieu (2010).

D’une forme minimaliste couplée à la rigueur de la mise en scène, le film emprisonne le spectateur, tel l’embryon dans le ventre maternel. Une dimension claustrophobique induite par le dépouillement du décor (un appartement presque vide, littéralement dessiné/découpé par les sources lumineuses d’Hideo Itoh) et la prépondérance de gros plans étouffants, qui enserrent les personnages, sans porte de sortie…
A contrario, de nombreuses images oniriques (surimpressions, photos, …) confèrent au film une poésie visuelle inattendue, redoublant sa portée métaphorique…

« La plus grande absurdité de ce monde, c’est d’exister. C’est d’être né. » - Lucile Hadzihalilovic, à propos du film (conclusion)

Quand l’embryon part braconner opère un mélange subversif d’exploitation, d’érotisme (pink), d’expérimentation et de contestation politique, dans un torrent de fulgurances formelles. De ces films qui vous habitent (très) longtemps après la vision… Inoubliable…

NB : Disponible en DVD (zone 2) dans le coffret (édité par Blaq Out) « Koji Wakamatsu Volume 1 », avec une superbe introduction au film par la réalisatrice Lucile Hadzihalilovic (Innocence), compilé aux côtés des indispensables Les secrets derrière le mur, Les anges violés et Va Va vierge pour la deuxième fois. Une édition irréprochable, de beaux masters… un idéal de cinéphile !

Ajouter un commentaire

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
Jessie
2017
affiche du film
The Babysitter
2017
affiche du film
Ça
2017
affiche du film
The Black Room
2016
affiche du film
Spider-Man: Homecoming
2017
affiche du film
Okja
2017

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage