Le loup derrière la bergerie

LE LOUP DERRIERE LA BERGERIE - Interview de Christophe Bier

7 juin 2011 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

A l’occasion de la parution du monumental Dictionnaire des films français érotiques & pornographiques 16 et 35 mm (plus de 1200 pages, l’œuvre d’une vie !), nous avons rencontré l’érudit Christophe Bier, érotomane averti, écrivain, documentariste (Gargouille de charme - Daniel Emilfork, contre les apparences, Ce nain que je ne saurais voir !, …), acteur (essentiellement pour des apparitions truculentes - euphémisme - chez Jean-Pierre Mocky : Le mari de Léon, Bonsoir, Dossier Toroto, Crédit pour tous, …), rédacteur en chef de la défunte revue spécialisée Cinérotica et tenancier de la d’ores et déjà culte Caverne du Bier, accueillie chaque mois au sein de Mad Movies. Un entretien à bâtons rompus autour du divin ouvrage, de la pornographie et de l’érotisme à la française, de la censure, …

Christophe, quelles furent les prémisses de ce Dictionnaire des films français érotiques & pornographiques 16 et 35 mm ? C’est une somme de travail colossale et j’imagine que l’on ne s’engage pas dans pareille expérience à la légère...

Justement si ! Entreprendrait-on un travail aussi lourd en sachant par avance qu’il nécessiterait plus de dix ans d’efforts ? Probablement pas. Tout a démarré un soir, autour d’un repas entre amateurs de cinéma et de pornographie. Nous nous sommes lamentés sur l’absence d’ouvrages de référence sur le porno français sorti dans les salles de cinéma. Et j’ai fini par dire : « puisque ce livre n’existe pas, faisons-le. » Ensuite, je me suis pris à cette recherche, parfois considérée comme le tonneau des Danaïdes, dans la mesure où le genre pornographique est rempli de pièges, une forêt de retitrages, de remontages, de pseudonymes, de mensonges. La soif d’exhaustivité est aussi un pari fou, d’autant que nous avons élargi la pornographie à l’érotisme, notion appelant à davantage de subjectivité. Le livre n’en finissait pas de se construire sous nos yeux effarés. Pouvions-nous nous douter qu’il ferait dix ans plus tard plus de 1200 pages ?

En tant que coordinateur du projet, tu as opté pour la multiplicité des avis et une certaine subjectivité assumée.
Dans quelle optique te situais-tu lorsque tu as défini ce choix et peux-tu nous parler des différentes plumes qui font le sel de ce fameux Dictionnaire ?

La subjectivité est totalement assumée. C’est la condition essentielle à toute bonne critique, non ? Sans subjectivité, pas de regard. J’ai tenu à laisser la plus grande liberté aux rédacteurs, en édictant quelques règles simples mais incontournables. Principalement, bannir le second degré, cette posture critique détestable qui consiste à regarder avec condescendance une œuvre pornographique ou érotique, à faire des jeux de mots idiots, bref à parler très à la légère d’une œuvre. J’ai voulu que nous adoptions la même attitude sérieuse qui est de mise pour n’importe quel autre genre cinématographique. La pornographie déstabilise : beaucoup l’aborde en rigolant, ou bien se font les comptables des gestuelles sexuelles représentées dans le film. C’est toujours une façon de ne pas parler de cinéma. Ce type de textes n’a aucun intérêt pour moi. Parce que les acteurs se déshabillent, certains se montrent à leur égard très familiers, voire grossiers. Que de fois n’ai-je lu que telle ou telle actrice était moche ! Mais qu’est-ce que cela veut-il dire ? Qu’est-ce que la beauté ? Existe-t-il une beauté objective ? Dirait-on de Louis de Funès qu’il était un comique moche ? Dans le dictionnaire, nous préférons parler des performances des comédiens, pas de leur physique, sauf si le physique est en conformité avec le personnage. J’ai donc réuni 27 Copyright Laëtitia Mélierresrédacteurs, dont quelques « guest-stars » pour un texte ou deux, comme Shige Gonzalvez, spécialiste des situationnistes, ou Herbert P. Mathese, exégète de José Benazeraf. Vous trouverez des signatures connues qui ont jadis beaucoup écrit sur la pornographie, comme Britt Nini, venue de Sex Stars System en 1975, ou encore Alain Minard et Patrick Meunier, qui défendirent le porno dans La Saison cinématographique. D’autres ont repris du service comme François Cognard, ex de Starfix passé depuis à la production. Il y a Gilles Esposito, un pilier de Mad Movies. Mais aussi des cinéastes comme Dominique Forma et Hervé Joseph Lebrun, qui connaît très bien la question du porno gay français. Armel de Lorme et Italo Manzi se sont employés à traiter un grand nombre de films érotiques du répertoire, des débuts jusqu’aux années 60. Voici pour ne citer que quelques-uns. C’est une équipe variée, venue de divers horizons, avec des approches très différentes mais tous étaient animés de ce même esprit d’exigence critique. Vous trouverez la quasi-totalité de leur portrait sur mon blog.

A quand remonte ton premier contact avec l’univers pornographique ? Et d’où t’es venu cet amour pour le genre ?

Cette question, à laquelle il m’est arrivé de répondre, est-elle si intéressante ? On vient de le constater, ce livre est une aventure collective. La question ramène à une aventure personnelle. Le goût des marges, l’expression des corps, dans tous les excès, m’ont toujours intéressé, depuis la vision ancienne de Freaks de Browning. Mais ce livre marque aussi un goût prononcé pour le catalogage, l’exhaustivité. C’est l’ivresse de l’érudition qui souffle dans ce livre.

Comment s’articule ce Dictionnaire et combien de films furent traités ? Sous quelles conditions ces derniers furent-ils repris dans le listing ?
Je suis proprement bluffé par le travail de recherche encyclopédique effectué pour chacun des films (divers retitrages, avis de la Commission de Censure, crédits techniques et artistiques complets, qui font la lumière sur certains pseudonymes mystérieux, ...).

1813 titres recensés et quasiment tous revus et commentés, avec leurs fiches techniques et artistiques complètes, des avis de censure, des notes, des dates de sorties, des titres alternatifs. Pour la notion subjective d’érotisme, nous avons tenu compte du contexte historique qui justifie par exemple la présence d’Ah ! Les belles bacchantes, interdit en 1954 aux moins de 16 ans car jugé « indécent ». De nombreux titres furent débattus en comité de rédaction pour justifier leur présence ou les retirer. S’il y a de l’érotisme dans un film, cela ne suffit pas toujours à en faire un « film érotique ».

L’ouvrage s’ouvre autant au hard qu’à l’érotisme. Quelles sont selon toi les attraits de ces genres, qui s’interpénètrent continuellement ? Pour une grande majorité de personnes, la limite entre les deux est plutôt floue...

Tiens, j’aurais cru le contraire ! Que c’était plutôt très bien délimité. LA fameuse différence entre érotisme et pornographie. Pour beaucoup de gens, est pornographique ce qui est laid, vulgaire, effroyable. Le terme est péjoratif. Mais s’il s’agit d’Art, cela deviendrait aussitôt érotique. On a entendu cela mille fois.
Le Dictionnaire, en confrontant des œuvres manifestement érotiques car les actes sexuels sont simulés, et des pornos, où rien n’est simulé, brouille cette frontière stérile. Nous avons voulu raconter une histoire de la représentation du sexe au cinéma. L’érotisme et la pornographie n’ont pas d’attraits spécifiques. C’est l’intention des cinéastes qui importe.

Quelles sont les "œuvres-phares" du Dictionnaire, qui te tiennent particulièrement à coeur ?

Mes nuits avec Richard, etc. (je n’arrive jamais à me souvenir de l’ordre des prénoms de ce long titre) - NB : Le titre complet est "Mes nuits avec… Alice, Pénélope, Arnold, Maude et Richard" -, L’essayeuse, Parties fines, Prostitution clandestine, Les petites filles, La comtesse est une pute, Amours collectives, Luxure, L’esclave (de Metzger), Change pas de main, pour ne citer que des pornos.

Et si tu ne devais n’en garder qu’une poignée d’auteurs ?

Jess Franco, Claude Pierson, Francis Leroi, Michel Barny, Alain Payet évidemment, Benazeraf, Max Pécas.

A terme, comment perçois-tu l’évolution du marché du X ? Ces dernières années ont vu apparaître de nombreuses tendances (le "porno réalité" façon Bang Bros ou Naughty America, lointain héritier des œuvres de la française Laetitia, ...) et une certaine "radicalisation" du porno de niche, propre au marché de la vidéo...

Je hais la lettre X. Les films sont pornos ou pas. Le marché du X, le marché de la vidéo, je m’en fiche pas mal. Je souhaite que la pornographie se dilue dans le cinéma, comme le fantastique a pu se diluer dans tous les genres. Une scène peut être fantastique sans que le film soit de genre fantastique. Je souhaite la même chose pour la pornographie. Sinon, la radicalisation des niches, c’est plutôt amusant quand c’est très bien fait. J’aimerais aussi que la loi X soit abolie afin que des cinéastes s’emparent de nouveau du porno pour tourner des films. Le cinéma porno est fait pour le grand écran, pas pour des postes de TV, encore moins des écrans de téléphones portables. L’obscénité doit s’étaler, les gros plans pornographiques ne s’épanouissent que dans l’obscurité d’une salle de cinéma.

Quelles œuvres contemporaines méritent selon toi notre intérêt ?

J’ai l’impression d’être un gourou ! Vous savez mieux que moi quelles sont les œuvres méritant votre intérêt, non ?

Qu’aurais-tu envie de répondre à quelqu’un qui affirmerait (comme beaucoup le pensent encore) que "le porno, c’est toujours la même chose, qu’il n’y a pas de scénario, que c’est moche et bête, du simple matériel à branlette" ?

Je ne veux convaincre personne. Le porno n’est pas pour eux, tout simplement. Surtout, qu’ils ne se réunissent pas en comité de moralité publique pour interdire la pornographie, qu’ils la laissent se développer avec indifférence, sans la surtaxer ou la diaboliser. Dans un élan d’enthousiasme naïf, je pourrais aussi leur dire : « lisez le dictionnaire ! »

Dernièrement, les démêlés d’Histoires de sexe(s) (d’Ovidie & Jack Tyler) avec la Commission de Censure firent grand bruit.
Comment définirais-tu la conjoncture actuelle ? Est-ce ce qu’on pourrait appeler cela un retour en arrière ?

L’affaire est déplorable. Ovidie et Jack Tyler sont marqués par le X. Ils auront beau proposer des films en Commission pour un classement aux moins de 18 ans, ils écoperont toujours du X. C’est ainsi. Il faut abandonner le ixage qui ne sert plus à rien, si ce n’est à nuire à la commercialisation en salle d’un film comme Histoires de sexe(s). Le porno, on en parle beaucoup, mais il continue de faire peur. D’où le maintien en France du classement X. Il y a aussi l’auto-censure, générée par le politiquement – ou le sexuellement – correct imposé par certaines chaînes de TV achetant du porno. On cherche à normaliser la sexualité en contrôlant l’image pornographique. Du coup, on l’aseptise, on la vide jusqu’à la rendre quasiment « familiale ».

Où peut-on se procurer cet alléchant Dictionnaire ? Et quels sont tes futurs projets (journalistiques, cinématographiques, ...) ?

Il est disponible directement chez l’éditeur, sur son site www.serious-publishing.fr. Sur le site, vous trouverez aussi les différents points de vente avec la liste des quelques libraires qui soutiennent la diffusion de ce livre. Le projet immédiat, c’est la vente du dictionnaire, sa promotion. Ensuite, on fera d’autres livres, notamment un Belinsky est en étude (NB : pour les lecteurs, Constantin Belinsky est un fameux illustrateur et affichiste français, auteur d’une multitude d’affiches des années 30 aux années 80, élevant son travail au rang d’Art ; il est surtout connu pour ses affiches de films d’exploitation et de série B). D’autres choses dont on reparlera. J’ai aussi conscience qu’il y a une demande sur Eurociné. On va aussi y réfléchir. Sans parler de livres n’ayant aucun rapport avec le cinéma !

Je te laisse le mot de la fin. Qu’as-tu envie d’ajouter pour les lecteurs du Loup derrière la Bergerie et de Cinémafantastique ?

Il n’est pas banal et fréquent, dans une semaine de cinéphile, d’acheter un livre de cinéma sans aucune image au prix de 89 euros. C’est pourtant ce que vous devez faire avec le Dictionnaire. Je pourrais arguer que cela représente le coût de quelques repas bien arrosés, mais c’est surtout le prix de l’indépendance, la nôtre mais aussi celle des lecteurs. Ce Dictionnaire n’aurait jamais vu le jour dans le circuit classique de l’édition française, et il ne peut être vendu dans le réseau habituel de la diffusion de masse.

Retrouvez Christophe Bier chaque mois dans les pages de Mad Movies, avec sa Caverne du Bier, et sur son blog : http://www.leblogdemonsieurbier.com/ Pour plus d’infos sur le Dictionnaire des films français érotiques & pornographiques 16 et 35 mm, rendez-vous sur le site de l’éditeur, Serious Publishing : www.serious-publishing.fr.

Un tout grand merci à Monsieur Christophe Bier, pour sa sympathie et sa disponibilité, ainsi qu’à Filo Loco et aux contributeurs du Dictionnaire (sans oublier les souscripteurs), sans qui cet ouvrage d’utilité publique n’aurait pu voir le jour.

Commentaires

NB : erratum - le titre du Dictionnaire a changé et instinctivement, j’avais noté le titre de travail. Je retarde d’une guerre sur ce coup-là... Le titre en est bien (en couverture) "Dictionnaire des films français pornographiques & érotiques 16 et 35 mm".

7 juin 2011 | Par Vivadavidlynch

Ajouter un commentaire

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
The Babysitter
2017
affiche du film
Ça
2017
affiche du film
The Black Room
2016
affiche du film
Spider-Man: Homecoming
2017
affiche du film
Okja
2017
affiche du film
Underworld: Blood Wars
2016

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage