Interviews

Interview de Fausto Fasulo (Mad movies)

11 août 2008 | Par : Damien Taymans

L’esprit "Mad"

Fausto Fasulo, rédacteur en chef d’un des magazines européens les plus reconnus dans le milieu du cinéma de genre, nous a fait l’honneur de répondre à quelques unes de nos questions. Entre impertinence, constats édifiants et coups de gueule, le redac’ chef nous offre une interview vérité plutôt sympa, jugez-en…

Peux-tu nous tracer ton parcours pour arriver à la rédaction de Mad ? Qu’as-tu fait avant ?

Mon parcours est assez classique en fait. J’ai fait une école de cinéma privée à Nice après un Bac littéraire. Je suis arrivé dans cet établissement, dont je tairai poliment le nom, avec un enthousiasme débordant. J’avais 18 ans à peine et j’étais ravi de rencontrer d’autres « cinéphages ». Manque de bol, ce fut rapidement la débandade : mes camarades se foutaient, pour la plupart, royalement du cinéma et affichaient avec arrogance de vrais goûts de chiottes. À ce moment, il y avait une vague « fincheresque » et tout le monde ne jurait que par Fight Club. J’aime bien le film, qui est une sorte de délire adolescent inoffensif et rigolard plus qu’un brûlot anarchisant, mais de là à en faire ma bible et d’en causer tous les jours en cours…

Bref, en fin d’année, les profs choisissent un scénar de court parmi ceux proposés par les élèves. Le mien, qui avec le recul était à chier (c’était un hommage balourd à Voyage au bout de l’enfer) n’a pas été retenu. Malheureusement, celui qui a été validé était tout aussi pourri ! Il s’agissait d’une fable science-fictionnelle, un huis clos faussement intello qui s’appellait Eden. Sur ce court, j’ai été producteur. Enfin, prod sur un court d’école, c’est plus de la régie qu’autre chose : tu fais le ménage, les sandwiches, tout le bordel. Un soir, alors que je préparais la bouffe pour l’équipe dans la cuisine de ma mère, je me suis dit : « Tu paies 30 000 balles ton année pour apprendre que dalle et faire la popote à tes amis ? OK, casse-toi ! ». Du coup, je suis parti à la Fac l’année suivante et j’ai claqué l’argent économisé pour les deux autres années d’école de ciné en DVD. Ça faisait une petite somme, mais vu que j’achetais mes galettes en boutique, c’est parti très vite !

J’ai donc tiré deux ans dans une section bâtarde appelée ACL (Art – Communication – Langage), qui proposait des cours d’histoire du cinéma, de montage et d’écriture. L’enseignement était assez médiocre, mais le fait de ne pas payer pour assister à des cours représentait presque un luxe pour moi ! Dans cette section, on avait la possibilité d’effectuer un stage en entreprise durant la deuxième année. J’ai de suite pensé à Mad Movies. J’ai téléphoné plusieurs fois et j’ai pas mal galéré avant d’avoir Damien [Granger] au bout du fil. Finalement, un jour, je capte le bonhomme, je lui explique ma situation, et sans même m’avoir vu, il me dit « OK, c’est bon, tu peux venir. ». J’étais fou de joie. Je suis monté à Paris quelques mois plus tard, j’ai fait mon stage, j’ai rencontré l’équipe rédactionnelle et tout s’est bien passé. Je connaissais un peu la Capitale vu que j’y passais mes vacances de geek chaque année, en écumant les boutiques d’import comme un mort de faim.

Après mon stage, j’ai gardé le contact, et un été, en passant dire bonjour à la rédac, Arnaud Bordas m’a proposé de faire un essai pour le poste de Secrétaire de rédaction. J’ai accepté, mon essai a convaincu, et j’ai été pris. Ensuite, après deux ans à ce poste, Damien Granger m’a expliqué qu’il désirait arrêter Mad, qu’il en avait fait le tour ces dernières années et qu’il lui fallait regarder vers d’autres horizons. Il m’a donc nommé Rédacteur en chef avec la bénédiction de Gérard Cohen, notre Directeur de publication, ce qui, sur le coup, m’a gravement affolé. Mais Damien a su me rassurer et surtout, il m’a fait confiance. Je lui dois tout. C’est grâce à lui que je suis ici aujourd’hui.

Est-ce facile de diriger une équipe de glandeurs cinéphiles au caractère bien trempé ?

Bon, tout d’abord, ce ne sont pas tous des glandeurs ! On va dire que chacun a son rythme quoi ! Pour ce qui est du caractère, il est évident que Mad Movies abrite une quantité d’égos assez démesurés. Il faut juste savoir les gérer et ménager les susceptibilités de chacun. En gros, soit ça clashe, soit on travaille sur du velours. Mais je n’ai pas à me plaindre, je trouve l’ambiance plutôt saine et surtout constructive. Après, y a des jours où certains de mes rédacteurs mériteraient des baffes, mais bon, c’est la vie !

Comment se déroule la journée du rédac’ chef de Mad Movies en fin de mois et à quelques heures de la clôture du nouveau numéro ?

Ça se passe bien. Je cesse de répondre au téléphone, et je me mets à la relecture complète des épreuves du magazine. Durant les derniers jours, je suis épaulé par Laurent [Duroche], qui s’occupe de la correction des textes. Il fait du sacré taf, car se taper la correc d’un mag, c’est un travail extrêmement laborieux. Il faut être patient et concentré, et je sais de quoi je parle, vu que je l’ai fait pendant deux ans. D’ailleurs, plus jamais je ne le referai ! Sinon, quand le calme règne, ça avance bien, mais quand tout le monde débarque en même temps et gueule dans le bureau, c’est la galère ! Car à Mad, il faut le savoir, tout le monde parle fort ! Mais, heureusement, les capacités de concentration d’Isa, notre éminente maquettiste, sont titanesques. Et puis surtout, elle n’hésite pas à remettre à leur place les mâles gueulards de la rédac.

Y a-t-il déjà eu des sujets sensibles à écarter lors d’une réunion de rédaction ? Lesquels par exemple ?

Je ne fais pas de réunions de rédaction. Avec la bande de collégiens que je dois gérer, je me transformerais vite en Père fouettard ! Non, je préfère parler à chaque rédacteur en solo, c’est plus agréable, plus posé, plus productif. Ensuite, il n’y a pas vraiment de sujets tabous à Mad, il faut juste contrôler les private jokes qui pullulent dans le mag car il arrive que certaines d’entre elles soient vraiment très très hard. Dernièrement, Cédric [Delelée] m’a vanné sur un sujet ultra tendancieux. C’était hilarant, mais si j’avais laissé la blague, je pense qu’on nous aurait poursuivi en justice ! Cela dit, à chaque fois que j’y repense, je m’écroule de rire ! Bravo Cédric !

Comment est perçu un journaliste du Mad face à ses collègues plus « conventionnels » lors de projos presse ?

Déjà, nous ne sommes pas des rock stars, donc avant d’être reconnus clairement par nos collègues, y a quand même de la marge ! Sinon, je n’ai jamais vraiment ressenti du mépris de la part des autres journalistes. J’ai des amis dans d’autres rédactions, et à l’exception de quelques journaleux mal lunés qui nous regardent de haut, il n’y a pas grand-chose à signaler. Puis il faut savoir que c’est un milieu de lâches et de faux jetons, où l’on t’oublie très rapidement.

Comment définirais-tu la place du magazine au sein de la presse française ? Comment définirais-tu l’esprit Mad ?

On est un peu la seule et unique proposition de culture alternative dans la presse ciné actuelle. C’est pour ça que je ne fous pas systématiquement du blockbuster en couv’. À l’heure actuelle, on peut tout savoir sur la prochaine grosse prod’ de studio, qu’elle soit fantastique ou d’action. Le genre n’est plus réservé aux magazines spécialisés. Pour éviter de suivre le mouvement de la presse ciné généraliste, qui vacille dangereusement, il faut se radicaliser et opter pour des choix rédactionnels tranchés. Mon premier a été d’écarter tous les films connotés Impact, pour laisser plus de place au cinéma fantastique. Je suis moi-même un nostalgique d’Impact, mais je n’ai jamais aimé la formule fusionnelle. Je préfère concentrer mon énergie sur le genre pour lequel Mad a été créé. Ça me semble amplement légitime. Après, il y a d’autres changements que j’aimerais opérer, mais il faut y aller progressivement. Il faut respecter l’histoire de Mad Movies et les bases posées par son créateur Jean-Pierre Putters. Quand je vois les premières couvs de la revue, je me dis que c’est ça, Mad Movies. Sincèrement, ça me faisait mal au cul de me taper certaines couvertures quand j’étais lecteur : Buffy, ID4, Tomb Raider, Matrix, Men in Black II, Le Seigneur des anneaux… Avec tout le respect que j’ai pour certains membres des équipes rédactionnelles du passé, je ne peux qu’être déçu par le manque cruel de prises de risques éditoriales qui a frappé quelques fois le magazine. Après, c’est pas évident d’avoir un sujet de couv’ béton chaque mois, mais proposer une approche plus spécialisée du genre et moins ultra mainstream me semble être nécessaire, pour ne pas dire vital, au magazine.

Faire partie de la rédaction du Mad est parfois ressenti comme la consécration ultime du geek cinéphile désireux de donner son avis. Exagéré ou mérité ?

Je ne pense pas que ce soit une consécration. Nous ne sommes que de simples fans qui possèdent une tribune. Notre voix porte peut-être plus loin, mais elle n’est en aucun cas parole d’évangile. Nous sommes des critiques, planqués derrière nos ordinateurs et écrivant tranquilles pour un lectorat qui nous aime. Je déteste plus que tout les journalistes ciné qui ont un ton professoral, et qui t’expliquent ce qu’est le 7ème art en se dissimulant derrière une logorrhée ridicule. Pointe donc ton cul sur un plateau pour voir un peu comment ça se passe garçon ! Nous sommes là pour partager nos coups de cœur et nos coups de gueules, ensuite le lecteur fait son tri et prend ce que bon lui semble.

Ne serait-il pas temps de libérer San Helving de sa cave ?

La dernière fois qu’on l’a sorti, il a violé une sexagénaire avec une flûte de pan, a enregistré tous les sons, et a créé une page MySpace dédiée à cet événement. Donc non, on le laisse là où il est.

Le Mad c’est combien de lecteurs et d’internautes ?

En toute sincérité, je suis sur mon lieu de vacances en ce moment, donc je ne peux pas te donner de chiffres exacts. Pour ce qui est du mag, on tourne autour des 20/25 000 lecteurs par mois, et pour le site… euh… je ne sais plus ! Moi et les chiffres, ça fait 12 !

Pourquoi si peu de femmes à la rédaction ?

Il y a quelques femmes : notre maquettiste, Isabel Ferreira, et notre chef de pub, Sandrine Guého-Staes. Après, c’est vrai qu’au sein de la rédaction, ça transpire grave la testostérone. C’est dommage d’ailleurs, je cherche désespérément une nana qui a une plume de tueuse et qui aime le genre plus que tout. En fait, j’en connais une, mais manque de bol, elle est ailleurs (oui Sandra, c’est de toi que je parle !)

Que penses-tu du cinéma de genre français actuel ?

Dans l’ensemble, il est assez médiocre. Franchement, quand tu vois des films comme Frontière(s), Ils, La Chambre des morts ou encore Chrysalis, ça donne pas envie. Je m’étonne d’ailleurs que tout le monde parle de nouvelle vague, surtout les Anglo-saxons qui délirent complètement sur ce « nouveau » cinéma français et crient au chef-d’œuvre dès qu’un film est labellisé Made in France. Les vraies propositions de cinéma de genre sont en fait très rares chez nous. En SF, je citerai volontiers Eden Log. C’est un film risqué, intransigeant, pas toujours réussi, mais qui a des couilles. Ensuite, il y a À l’intérieur. Alors bon, on va dire que je prêche pour ma paroisse, mais je l’aime de tout mon cœur ce putain de film. Lui aussi est imparfait, mais sa sincérité et son jusqu’au-boutisme m’ont fusillé durant la projection. Enfin, il y a le bulldozer Martyrs, qui m’a littéralement concassé. C’est certainement le film d’épouvante le plus abouti et personnel qu’on ait pu faire en France, voire en Europe. Il m’est encore difficile d’en parler tellement il m’a bouleversé. Cette énergie du désespoir qui traverse le film m’a abasourdi. Je suis vraiment encore sous le choc.

Pas envie de te lancer dans le cinéma comme d’autres de chez Mad avant toi (Dahan, Bustillo, …) ?

Si, bien sûr. A la base, c’est d’ailleurs ce que je veux faire. Après, je veux me laisser du temps, je veux réfléchir, pas me lancer au hasard ou au petit bonheur la chance. J’écris, comme beaucoup des rédacteurs de Mad, en espérant que ça aboutira un jour. Mais c’est une bonne énergie, je rencontre des réals, des scénaristes, et c’est eux qui me donnent cette envie-là. J’ai un profond respect pour ceux qui créent, qui sont sans cesse sur le qui-vive artistique, en perpétuelle ébullition créative. Mais pour être dans cet état, il faut s’affranchir de plein de choses. Pour le moment, je suis dans cette phase de désinhibition.

Quels sont tes films fétiches, ceux qui t’ont donné envie de faire ce métier ?

Je n’ai jamais eu envie d’être critique à proprement dit. C’est une opportunité qui s’est présentée, je l’ai saisie, et j’en suis heureux. Sinon, je peux te citer des films qui m’ont traumatisé en tant que cinéphile (ce vieux mot poussiéreux m’insupporte, mais bon, y a pas vraiment de synonyme !). En vrac, donc : Les Frissons de l’angoisse, L’Oiseau au plumage de cristal, La Longue nuit de l’exorcisme, Cruising, Freaks, Schizophrenia, Ne vous retournez pas, The Big Racket, Avere vent’anni, La Dernière maison sur la gauche, Le Crocodile de la mort, Halloween, Mad Max II, L’Ange de la vengeance, La Résidence, The Crazies, Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, La trilogie des Yokai Monsters, Evil Dead Trap, Body Double, Darkman, Sonny Boy, Le Sixième sens (de Michael Mann), Les Yeux sans visage, La Traque (de Serge Leroy), Comme un chien enragé, Il était une fois en Amérique, Barry Lyndon, L’Important c’est d’aimer, Breakfast Club, Rose bonbon, Taxi Driver, Vidéodrome, Rolling Thunder, Le Droit de tuer, Maniac, La Porte du paradis, Dillinger, The Driver, Le Cercle rouge, Spetters, Les Vampires (de Riccardo Freda), Danger : Diabolik !, Cannibal Holocaust, Tire encore si tu peux, Les Damnés, Blow up, La Quatrième dimension : le film, Aguirre, la colère de dieu, Little Odessa, Une balle dans la tête, Made in Britain, Tokyo Fist, Midori, The Long Good Friday, Le Grand silence, Tueurs nés, El Topo, Seconds, Salvatore Giuliano, Contre-enquête (de Sidney Lumet), Sudden Impact, Le Dernier train de la nuit, Deux hommes dans la ville, La Bête de guerre… Au rayon des plaisirs coupables, j’ai un faible pour les films « de sports » : Driven de Renny Harlin, Blue Chips de William Friedkin, Jour de tonnerre de Tony Scott, Grand Prix de John Frankenheimer, L’Enfer du dimanche de Oliver Stone, Friday Night Light de Peter Berg, Over the Top de Menahem Golan, Ligne rouge 7000 d’Howard Hawks, Pour l’amour du jeu de Sam Raimi, La Castagne de George Roy Hill, Plein la gueule de Robert Aldrich, Blue Crush de John Stockwell, les films de boxe (Nous avons gagné ce soir…) et j’en passe. Alors certes, tous ces films ne sont pas d’un niveau égal, mais je trouve ça super cinégénique les carrosseries qui brillent et les mecs qui suent ! Euh… Je ne sais pas comment ça va être interprété ça !

Le film que tu attends le plus dans ceux à venir ?

J’ai presque vu tous les films que j’attendais : Martyrs, Vinyan (qui, au passage, est un putain de long-métrage !) et le très décevant The Dark Knight. Sinon, j’attends Giallo de Dario Argento (ben ouais !), Hellboy II, Tyrannosaurus Rex de Rob Zombie, Watchmen, et les prochains longs de Lucky McKee, Eli Roth, Chris Sivertson, Eros Puglielli, James Wan, Nacho Cerda, Douglas Buck, Greg McLean, Nicolas Winding Refn, Darren Aronofsky, Alex et Juju, Pascal Laugier, Gaspar Noé et bien d’autres !

Pour toi, quel est le meilleur festival du cinéma de genre en Europe ? (pour rappel, nous sommes Belges)…

J’en ai finalement peu fait. J’ai eu d’excellents échos du BIFFF, de Sitges et du Fantasporto. Le NIFFF est paraît-il très cool aussi. J’aime bien Gérardmer sinon, c’est un festival convivial et chaleureux. La dernière édition était béton niveau sélection. J’espère que ce sera le cas pour la prochaine.

Ciao les gars !

A plus, Fausto et bonne route ! Et encore désolé de t’avoir emm... lors de tes vacances...

(Interview réalisée par Evil Seb, Gore Sliclez et Damien)

Commentaires

fausto tu fais très bien évoluer le mag

19 avril 2014 | Par andy

Fausto est un excellent critique et Mad Movies est ma bible en tant que bouffeur de films (en tout genre). L’esprit du magazine est vraiment bon enfant, décomplexé mais aussi très intelligent et très instructif.
Depuis que j’ai acheté (tout seul comme un grand) le Mad Movies avec en couv’ Mortuary de Tobe Hooper, je suis resté fidèle au mag et j’adore l’acheter dans une papeterie, juste pour voir la tronche de la vendeuse ou du vendeur.
Mad Movies for ever !!!!!!!

22 octobre 2009 | Par Tessi83

Très sympa ce messieurs !

25 août 2008 | Par slimdods

Pauvre San, il ne peut même pas assouvir ses penchants librement ! C’est une honte !

12 août 2008 | Par Mae-Nak

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