Festival Offscreen

EVENTS - OFFSCREEN 2016

Les courts de Lucile Hadzihalilovic

Lucile Hadzihalilovic fait partie des invités phares de cette cuvée 2016 du Offscreen Film Festival, qu’elle a inaugurée avec son sublime Évolution (2015), rêverie comateuse aux accents horrifico-organiques, sise dans une communauté insulaire et matriarcale, où les jeunes garçons sont l’objet de mystérieuses expériences.

Avant la projection d’Innocence (2004) - autre petit bijou « ouateux » -, le festival dédiait le début de soirée du vendredi 4 février aux courts-métrages de cette cinéaste rare et précieuse (à plus forte raison si l’on envisage son parcours à l’aune du cinéma français-ndr). L’occasion était trop belle de (re)découvrir trois œuvres disparates, correspondant à diverses périodes de son parcours artistique.

La bouche de Jean-Pierre (1996)

Produit par Les Cinémas de la Zone (la boîte que Lucile Hadzihalilovic a fondée avec Gaspar Noé-ndr), La bouche de Jean-Pierre se situe nettement à la croisée des influences de Noé et de celle qui était alors sa partenaire, à la vie comme derrière la caméra.

À l’époque, ils enchaînaient la pré-production (repérages, découpage, …) de Carne (1991) et du premier effort de Lucile Hadzihalilovic, avant d’embrayer sur Seul contre tous (1998). Dans ces conditions, il n’est guère étonnant de constater que La bouche de Jean-Pierre forme un ensemble organique, mixant leurs univers respectifs et des éléments constitutifs de leur patte.

De Gaspar Noé, on retrouve une certaine frontalité et ces bandeaux titres qui tombent comme des couperets et finissent d’enfoncer le clou du quotidien morose des personnages. Elle est belle, la France ! Cette afféterie formelle, confinant un peu à l’artifice, sera partie prenante du style défini par Seul contre tous et nullement étrangère à l’impact de l’œuvre sur les cinéphiles, qui ne s’attendaient peut-être pas à se prendre un tel parpaing sur le coin de la gueule. L’auteur d’Irréversible (2002) s’est par ailleurs chargé de la majorité des cadres de La bouche de Jean-Pierre . Comme une signature, on y retrouve donc par moments cette caméra en mouvement, fiévreuse, tournant sur elle-même et accentuant le malaise, lorsqu’elle ne permet pas des ellipses plutôt osées (cf. ces instants où Mimi vient d’ingérer une surdose de médicaments).

De Lucile Hadzihalilovic, on distingue cette faculté à procéder par petites touches « impressionnistes », à se rapprocher des personnages sans surligner leurs intentions et avec subtilité. À titre d’exemple, la séquence où Jean-Pierre (Michel Trillot) fait des avances à Mimi (Sandra Sammartino, que l’on n’a malheureusement plus revue à l’écran) se cristallise autour de non-dits, d’actes manqués (Jean-Pierre ne suscite qu’indifférence chez la petite fille) et d’un jeu de regards avorté (leur yeux ne se croiseront jamais). C’est de ces instants « en suspension » que naît le trouble. On remarque aussi l’attention portée aux détails (certains objets ont une réelle importance) et à des parties du corps (les lèvres, les yeux, les oreilles, …). Un corps qui apparaît fragmenté, saisi par de (très) gros plans, qui isolent ces zones du reste et tendent presque vers l’abstraction, rappelant en cela la « plastique » des gialli ou d’œuvres érotiques japonaises (pinku eiga).

Sandra Sammartino et Michel Trillot dans "La bouche de Jean-Pierre"

Pour l’anecdote, il fut un temps envisagé d’allonger la sauce pour que La bouche de Jean-Pierre puisse être exploité comme un long-métrage classique et Gaspar Noé avait émis l’idée de clôturer le film par une vengeance (de la mère de Mimi et son nouveau compagnon à l’encontre de Jean-Pierre). Lucile Hadzihalilovic a préféré rester sur cette fin un peu abrupte (rien n’est réglé) et laisser l’œuvre à son format de moyen-métrage (52 minutes), qui ne l’a pas empêchée d’être exploitée en salles. Autre époque, autres mœurs…

Good Boys Use Condoms (1998)

Conçu dans le cadre d’une campagne pour le préservatif menée par Canal +, où il était demandé à des cinéastes « traditionnels » (comme Gaspar Noé - le délirant Sodomites - ou Cédric Klapisch) d’illustrer des actes pornographiques (introduction d’objets, sexe anal, …) à leur façon, Good Boys Use Condoms était diffusé avant le sempiternel porno de la chaîne cryptée. En effet, vers la fin des années 90, l’utilisation du préservatif n’était pas systématique dans la production pour adultes. Cette action de Canal + avait pour objectif de sensibiliser le public et les professionnels à ce sujet (é)pineux.

En l’état, Good Boys Use Condoms semble un peu hermétique, mais n’en est pas moins réussi, si on l’appréhende comme un objet théorique, proche de l’Art Contemporain. La mécanique des corps entre le garçon (Francesco Malcom) et les jumelles (Sofianne & Viviann) paraît très désincarnée et se limite à de simples « emboîtements » à tour de rôle. C’est sans doute dû au manque d’investissement des hardeuses, peu concernées par le projet de Lucile Hadzihalilovic (dixit l’intéressée). Il en résulte quelque chose de curieux, quasiment « protocolaire » et peu sensuel, mais qui appuie le slogan « changement de partenaire, changement de préservatif » de la meilleure des manières, lui conférant presque un aspect absurdo-comique, en plus de réhabiliter le port du tee-shirt blanc pendant l’amour (!).

Olga Riazanova dans "Nectar"

Nectar (2014)

À l’origine, le court-métrage Nectar devait s’inscrire dans une série de vignettes érotiques. Il est né d’une période où Lucile Hadzihalilovic en avait marre de voir certains projets stagner et de rester inactive, soit juste avant que les fonds nécessaires au tournage d’Évolution ne se débloquent. Nectar est en quelque sorte un reflet déformé d’Innocence, avec lequel il partage cette faculté à dépeindre des personnages féminins plein de grâce et vivant en communauté fermée. Ici, il s’agit de jeunes femmes qui, telles des abeilles, entourent une reine (l’impressionnante Olga Riazanova, vue dans le court La permission de Joyce A. Nashawati). Elles la caressent et la frictionnent pour que, de son excitation, perle un nectar qu’elles récoltent à même sa peau.

Cette substance est transférée dans de petits pots ; elle sert de puissant aphrodisiaque aux habitants d’imposantes tours, dont l’architecture rappelle les alvéoles d’une ruche (séquences tournées dans le quartier parisien de La Défense et à Créteil)… La boucle est bouclée, tout en finesse et en suggestion. Nectar est une merveille d’élégance et d’érotisme, un genre qui sied décidément bien à Lucile Hadzihalilovic. Il serait intéressant de la voir un jour s’atteler à une œuvre 100 % érotique.

Les "abeilles" s'affairent autour de leur reine ("Nectar")

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