L’Etrange Festival de Paris

ETRANGE FESTIVAL 2017 - Mise à mort du cerf sacré

D’après un grand magazine de cinéma français, le dernier film de Yorgos Lanthimos présenté à l’Étrange Festival après un passage dans le grand cirque cannois est, je cite : « un thriller nanar », « un dtv crapoteux », « une arnaque arty » et un « épate bourgeois ». Rien que ça dites-moi, vaste programme. Une heure quarante-neuf plus tard, c’est plein de perplexité que l’on relit cette suite de qualificatifs peu glorieux et que l’on tente de comprendre comment on en est arrivé à qualifier de nanar une œuvre aussi maîtrisée formellement, magistralement interprétée et scénaristiquement retorse.

Lanthimos, auteur de Canine et du plus « mainstream » The Lobster, continue de tracer sa voie, imperturbable, et de livrer un cinéma personnel où les influences sont brassées, digérées, recrachées avec un vrai sens de l’image, du cadre et de la mise en scène. Non, le cinéaste grec ne peut en rien être comparé à ce sympathique escroc de Godfrey Ho. Quitte à faire dans le name dropping, citons plutôt, pêle-mêle, Kubrick, Chabrol, Haneke, Pasolini, Solondz, Siedl ou encore Refn. Des cinéastes qui osent et qui, à l’exception des deux glorieux anciens aujourd’hui disparus, divisent sévèrement la petite communauté cinéphile.

L’ombre du grand K plane indéniablement sur cette mise à mort. Dès le premier plan, un lent top short sur une opération à cœur ouvert sublimé par du Bach pose toutes les bases du récit bien qu’on ne le découvre que plus tard. Présentation des personnages, du principal conflit et de tout ce qui va en découler. La scène suivante montre deux médecins qui discutent de tout et de rien dans les couloirs aseptisés d’une clinique sur un long travelling arrière, kubrickien en diable. Tout le film est là, synthétisé dans ces deux petites séquences en apparence anodines. Le style très européen de Lanthimos, le jeu saccadé de Colin Farrel, la froideur des échanges couplée à la chaleur de la photographie, l’utilisation audacieuse du grand angle, des mouvement d’appareils et de divers objectifs enfermant les protagonistes dans une espèce de bulle hors de la réalité. Tout sera réel, mais rien ne le sera. Le fantastique semble faire partie de la normalité on ne peut plus réaliste d’un univers qui ne l’est pas du tout.

Visuellement ailleurs, cette mise à mort brille d’une aura esthétique très particulière générée par la mise en scène élégante, parfois baroque avec ces longs travellings arrières au sein desquels les personnages semblent se mouvoir comme dans une autre dimension, une autre temporalité, très légèrement parallèle à la nôtre. Doté d’éclairages forts, audacieux, une lumière chaude renforce la sensation de cocon familial tout en, dans le même temps, injectant une infime dose de fantastique dans une réalité bien concrète. Une manière pour le metteur en scène de créer un univers trop propre, trop beau, trop wasp pour être vrai. Dès les premières minutes du récit, les vices cachés de cette famille modèle s’exposent, nus, entièrement, à l’image de Nicole Kidman, aux yeux du spectateur devenu voyeur le temps de quelques plans.

Il y a beaucoup de Pasolini dans ce qui n’est, basiquement, qu’une nouvelle variation du Théorème de l’italien. A savoir, l’irruption chaotique dans une famille d’un élément extérieur qui va la bouleverser de fond en comble, tant individuellement que collectivement. Du poète, on retrouve aussi, un goût prononcé pour le sacré et la tragédie antique, c’est que profondément cette mise à mort dont le titre évoque un certain paganisme archaïque symbolisé par l’apparition de cet adolescent étrange venu d’un autre monde. C’est accompagné d’une sensation d’inconfort qui hantera tout le film que ce jeune garçon va venir parasiter le quotidien bien huilé de cette famille bourgeoise. Cette gêne du spectateur, ce malaise se répand telle une marée noire sur les protagonistes confrontés à un impossible dilemme que nous ne dévoilerons pas.

La forme est claire, nette, précise. Implacable. Le fond est plus complexe, plus nébuleux, plus opaque. Revenge movie ? Fantastique ? Film de possession ? Thriller psychologique ? Torture porn ? Il est difficile de le définir clairement tant il est à la fois tout ça et tout autre chose. Certains événements totalement surnaturels (au sens premier du terme) arrivent de manière tout à fait naturelle. L’étrangeté, la déstabilisation et le malaise sont les pièces maîtresses de cette mise à mort du cerf sacré, titre énigmatique pour un film qui l’est tout autant. La meilleure chose à faire est de suivre le conseil de son auteur qui livre peut-être LA clef du film : « J’essaie d’arrêter de réfléchir. C’est à ce moment-là que le film devient amusant. »

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
The Black Room
2016
affiche du film
Spider-Man: Homecoming
2017
affiche du film
Okja
2017
affiche du film
Underworld: Blood Wars
2016
affiche du film
Wonder Woman
2017
affiche du film
Pirates des Caraïbes : La vengeance de Salazar
2017

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage