Critique de film

J'ai rencontré le diable

"Akmareul boatda"
affiche du film
  • Genre : Thriller, Vigilante
  • Année de production : 2010
  • Sortie belge : 0000-00-00
  • Réalisateur : Kim Jee-woon
  • Pays d'origine : Corée du Sud
  • Durée : 2h21
  • Scénariste : Kim Jee-woon
  • Musique : Mowg
  • [
  • Bande annonce
  • ]
  • Casting : Choi Min-sik, Lee Byung-hun
  • Récompenses :

Un homme décide de poursuivre le meurtrier de sa fiancée, un serial-killer.

Les critiques à propos de ce film

Critique de I saw the devil - How to make a monster
Par : Seb Lecocq


Depuis maintenant une grosse dizaine d’années, la Corée du Sud ne cesse de nous balancer dans la tronche une chiée de polars tous plus explosifs les uns que les autres. On peut situer la source de cette vague dévastatrice en 1999 avec la sortie de Sur la Trace Du Serpent de Lee Myung-hse et Shiri de Kang Je-gyu. Deux films qui, sans s’imposer comme des chefs-d’œuvre du genre, ont permis d’ouvrir la boite de Pandore du cinéma en provenance du Pays du Matin Calme. Depuis, les coups de lattes dans les roubignoles en provenance de Corée du Sud se multiplient et prospèrent de plus en plus, ralliant un nombre toujours croissant d’aficionados. Il y eut entre autres Memories Of Murder, Old Boy, The City Of Violence, A Bittersweet Life, The President Last Bang, The Chaser. Désormais, trônant tout en haut de la chaine alimentaire du polar coréen, on trouve I Saw The Devil, dernier film de Kim Jee-Woon.

Brièvement, le film raconte la croisade vengeresse d’un flic des services secrets coréens contre un tueur en série ayant buté, violé et découpé sa petite amie fraichement demandée en mariage. Un script bien bis donc s’inscrivant tout entier dans le genre du revenge movie. Kim utilise les ficelles du genre pour mieux le dynamiter de l’intérieur et l’emmener plus loin, plus haut, sur le terrain de l’étude de caractères et du film psychologique. Car s’il est sérieusement chtarbé niveau violence, Kim a toujours aimé et maitrisé cette violence sèche et soudaine. Cette fois, il y ajoute une dimension psychologique et réflexive importante en s’attardant sur son héros et son antihéros. Les deux finiront par ne plus former qu’une seule et même entité. Violente, sans pitié. La proie devient chasseur, le chasseur devient la proie. Victimes et bourreau se confondent.

C’est cette inversion des valeurs qui intéresse au premier plan le réalisateur coréen. Comment un homme comme les autres, calme, modéré et civilisé peut, en quelques instants se transformer en une boule de violence nihiliste, en animal ? Ou encore, comment créer un monstre ? C’est ce questionnement qui est au centre de I Saw The Devil et qui en fait un film profondément humain. Mais questionnement ne rime pas avec emmerdant. Loin de là même. I Saw The Devil est un film sans concessions. Enfin, avec quelques concessions tout de même vu les ennuis qu’a rencontré le film avec la censure locale (ndla : un remontage et un adoucissement sous peine d’interdiction totale d’exploitation pour « atteinte à l’intégrité humaine ». Après un petit passage en salle de montage, le film sera finalement diffusé sous une interdiction au moins de dix huit ans) mais à la vision de ce montage, je me demande bien quels excès Kim avait imprimé sur la pellicule parce que là, ça charcle quand même pas mal mais jamais gratuitement. Kim n’oublie jamais d’intégrer cette violence et cette haine à son intrigue, ce qui renforce le côté sadique et brutal des scènes violentes. La motivation de Lee Byung-hun est claire et compréhensible par tout un chacun. On se dit tous qu’on ferait la même chose que lui. Puis petit à petit, il sombre tellement dans la perversité que ça en devient dérangeant et, on fini par avoir un peu pitié de cette raclure de tueur en série. Pile poil là ou voulait nous emmener Kim.

Thématiquement c’est donc profond et nuancé, les personnages naviguant tous dans des nuances de gris, évitant ainsi le manichéisme parfois simplet qui parasite le style. Chaque personnage est obligé de dealer avec ses propres zones d’ombres et ses démons intérieurs les dévorant corps et âmes. Si on comprend parfaitement les motivations de Lee Byung hun, bouffé par la vengeance, celle de Choi Min sik sont plus floues et ne se dévoilent que peu à peu. Le sadique pervers du début de film cache lui aussi un côté humain, le rendant presque pathétique lors d’une séquence finale aussi émouvante que traumatisante dans sa perversité. Une fois encore, Kim Jee won parvient à inverser les valeurs de ses personnages pour apporter un éclairage neuf et jouer avec les idées reçues et le ressentis des spectateurs. C’est une des forces du film. Son autre point fort est la mise en scène coup de poing et frontale de Kim Jee won qui lors de certaines séquences rappellent le cinéma de Bong Joon ho. Kim détourne la représentation traditionnelle de la Corée véhiculée par le cinéma pour en montrer une facette plus sombre. La Corée rurale présentée dans le film rappelle elle aussi le Memories of Murder ou le Mother de Bong. Kim y dépeint un univers de dépravation, de misère et de violence qu’on retrouve habituellement dans le survival américain. Une des meilleures scènes du métrage se passe d’ailleurs chez une famille de cannibales complétement flingués du bulbe. Une scène qui surprend au premier abord mais finalement s’intègre parfaitement dans le reste du film en mettant en parallèle cet univers pourri et abandonné propre à Choi Min sik et le milieu urbain et policier de Lee Byung hun. Une nouvelle façon de mettre en parallèle les deux personnages que tout oppose mais qui vont finir par ne plus former qu’un.

Esthétiquement, Kim laisse tomber le maniérisme post-moderne de A Bittersweet Life pour une photographie plus naturaliste, mettant en avant le caractère brutal et animal de son intrigue et de ses personnages. Il en profite pour démontrer toute sa maestria à travers quelques moments de grâce comptant parmi les meilleurs que l’on verra cette année sur grand écran. La scène totalement folle du taxi par exemple, ou la première rencontre entre les deux hommes dans une serre sont quelques-uns de ces moments de génie parsemant le film. Le cinéaste parvient cette fois à mettre son style démonstratif au service de son intrigue, lui qui par le passé a pu pécher par un excès de maniérisme. Le réalisateur a clairement grandi et trouvé enfin son style. Mais, il semble pour la première fois faire entièrement corps avec son film et livre un film fort, brutal, dur comme le fer et noir comme l’Enfer.

A côté de cette descente aux enfers dans les tréfonds marécageux de l’humain, Old Boy, jusqu’ici parangon de perversité vengeresse, fait office d’aimable plaisanterie passant le mercredi après-midi sur Disney Channel. Il me reste à saluer les performances remarquables de Choi Min-sik et Lee Byung-hun qui à eux deux portent le film sur leurs épaules. Choi campe un bad motherfucker répugnant et dégueulasse tout en exubérance et en exagération, à la limite du sur-jeu sans jamais franchir la limite tandis que Lee dessine un personnage brisé et rendu froid par la vengeance. Tout en retenue, ses explosions de violence n’en sont que plus stupéfiantes.

Kim Jee-woon livre ici un film riche tapant à droite et à gauche mais parvient toujours à créer un univers cohérent entre polar hard boiled, drame social, survival et torture porn. Tous ces éléments disparates s’assemblent tel un mécanisme de précision pour créer un film somme, total et multiple. A la fois violent psychologiquement et graphiquement, nihiliste et profondément humain. Gratuit dans la violence infligées par son (anti-)héros et riche das les thématique qu’il aborde, I Saw The Devil s’impose comme le meilleur de tous les néo-polars coréens. Un film qui marque et laisse des traces. Un film qui colle à la peau comme une blessure qu’on ne cesse de gratter. Un film film sec comme un coup de marteau dans le genou, qui laisse le spectateur hagard, à bout de souffle et épuisé par cette odyssée vengeresse humaine, tellement humaine. "Humain, trop humain" comme dirait Nietzsche. Parfaite sentence pour résumer I Saw The Devil en trois mots.


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