Critique de film

Elle

"Elle"
affiche du film
  • Genre : Thriller
  • Année de production : 2016
  • Sortie belge : 0000-00-00
  • Pays d'origine : France/Allemagne
  • Durée : 2h10
  • Musique : Anne Dudley
  • [
  • Bande annonce
  • ]
  • Récompenses :

Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d'une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d'une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s'installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Elle - La quatrième femme
Par : Seb Lecocq

Après les Pays-Bas, les États-Unis et de nouveau les Pays-Bas pour ses deux derniers films, Paul Verhoeven se tourne cette fois vers la France pour mettre en chantier Elle, sous l’égide du producteur franco-tunisien Saïd Ben Saïd qui s’est fait une spécialité des projets « autres » puisqu’on lui doit Maps To The Stars, Passion ou encore Carnage. L’association avec le Hollandais Violent, grand francophile devant l’Éternel, sonne comme une évidence. Le voir adapter Philippe Djian n’est pas non plus si incongru puisqu’ il avait entre autres écrit 37,2 le Matin. Ce qui est plus étrange par contre, c’est le casting qui, vu de chez nous, semble tout à fait improbable mais comme le dit Paulo lui-même : « Je ne connaissais pas les acteurs donc je n’avais aucun a priori, je les ai choisis parce qu’ils convenaient pour le rôle. » Malgré tout, l’annonce de la participation de Virgine Efira et Laurent Lafitte chez Verhoeven en avait laissé plus d’un perplexe. Et pourtant, à la vision du film, passé la surprise initiale, tout ça s’emboîte parfaitement et devient une évidence.

La seconde évidence vient de la mise en scène du Hollandais qui n’a rien perdu de sa verve et de sa fougue en emménageant dans l’univers petit bourgeois parisien. Un univers chabrolien qu’investit un Verhoeven qui s’y sent immédiatement chez lui. Dès les premières secondes du générique d’ouverture et la première scène, on sait qu’on n’est pas devant un film français classique. Le point de vue adopté, la musique, la mise en scène font que la scène prend une tournure bien différente de ce qu’aurait pu en faire un Dominique Moll, par exemple. On sent bien la présence des « grosses couilles » de Paulo derrière l’œilleton. On les sent un peu trop d’ailleurs, à certains moments, les deux univers entrant en collision. D’un côté, la transgression et la crudité, de l’autre, le charme feutré du thriller bourgeois à la française. Cette guerre des mondes offre de grands moments de cinéma comme cette scène de dîner de Noël (très Agatha Christie dans l’esprit) qui rassemble tous les protagonistes autour de la table et qui dérape lentement dans un sommet de malaise et de perversité rare dans le cinéma français.
Il est inévitable de tant parler de son metteur en scène tellement il imprègne sa patte sur Elle. On reconnaît immédiatement son style et ses thématiques qui font de cette œuvre une nouvelle brique cohérente dans le mur de sa filmographie. On retrouve une certaine crudité dans la violence et les scènes de sexe (consentantes ou non d’ailleurs), une perversion innée chez ses personnages et surtout une manière de foncer bille en tête et de détourner, voire de carrément exploser, les codes du genre qu’il investit. De fait, le thriller bourgeois à la Chabrol ou à la Robert Enrico prend une tournure inattendue, parfois trop, sous la caméra de Verhoeven. Certains points d’intrigue ou réactions de personnage laissent perplexe ou paraissent totalement abscons au point de créer une rupture ou une sortie momentanée du film. On sent l’envie d’emmener ces personnages constamment là où on ne les attend pas, ce qui rend certains séquences artificielles jusqu’à un point où tout cela n’a plus vraiment de sens. Quelques sous-intrigues sont superflues, celle concernant tout le passé de Michelle (Isabelle Huppert) notamment qui alourdit le rythme du film et l’allonge inutilement. Le scénario finit toujours, heureusement, par retomber sur ses pieds grâce, en grande partie, à un casting d’une justesse et d’une rigueur incroyable.
Dominé par une Isabelle Huppert impériale et des contre-emplois parfaits, le casting 100% français prouve que le jeu est en grande partie une histoire de direction d’acteurs et d’écriture. Le spectateur ne sait jamais comment se positionner par rapport à Michelle, héroïne victime sociopathe et cynique, sorte de Catherine Trammel de la banlieue parisienne aisée. Le rapport entre le spectateur et la victime/héroïne est constamment changeant et biaisé, ce qui pose d’énormes questions sur sa condition de victime et son viol qui semble agir comme l’élément déclencheur d’une prise de conscience personnelle de sa propre personne et de son égoïsme. La perversité qui règne dans cette classe aisée représentée par Michelle et ses amis est parfaitement exploitée par le scénario qui porte son regard sur les interactions humaines plus que sur les idées vengeresse de Michelle. Il y a chez elle, dans son caractère et ses réactions par rapport à son agression, quelque chose de profondément japonais difficilement explicable mais bien présent. Laurent Lafitte prouve quant à lui une fois de plus qu’il est un excellent comédien et trouve ici un de ses plus beaux rôles.

Globalement, Elle est une belle réussite qui prouve que le plus français des hollandais n’est pas venu se la couler douce. On retrouve sa hargne, sa franchise et sa grosse paire de testicules qui font un bien fou dans l’univers d’un cinéma français poussiéreux et balisé. Sa mise en scène et sa direction d’acteurs sont inattaquables. Par contre, on pourra émettre quelques réserves sur un récit qui a tendance à se disperser et à trop jouer la carte du contre-pied, ce qui emmène certaines séquences à la limite de la suspension d’incrédulité. Certaines sous-intrigues secondaires alourdissent également l’ensemble qui dépasse les deux heures et on ne croit pas une seconde à Isabelle Huppert en présidente d’un studio de jeux vidéo. Quelques petits défauts qui, s’ils ne gâchent pas fondamentalement le film, le privent d’un sans faute. On peut toutefois assurer qu’il s’agira sans aucun doute du meilleur film français de l’année, tout genre et tout style confondus.


Concours

Sondage