Critique de film

Bullhead

"Rundskop"
affiche du film
  • Genre : Drame, Thriller
  • Année de production : 2010
  • Sortie belge : 0000-00-00
  • Réalisateur : Michael R. Roskam
  • Pays d'origine : Belgique
  • Durée : 2h04
  • Scénariste : Michael R.Roskam
  • Musique : Raf Keunen
  • [
  • Bande annonce
  • ]
  • Casting : Matthias Schoenaerts, Jeroen Perceval, Jeanne Dandoy, Barbara Sarafian, Tibo Vandenborre
  • Récompenses : Meilleur Film au Motovun Film Festival 2011

Jacky est issu d’une importante famille d’agriculteurs et d’engraisseurs du sud du Limbourg. C’est un être renfermé et imprévisible, parfois violent… Grâce à sa collaboration avec un vétérinaire corrompu, il s’est forgé une belle place dans le milieu de la mafia des hormones. Mais, au moment de conclure un marché avec le plus puissant des trafiquants de Flandre, un agent fédéral est assassiné…

Les critiques à propos de ce film

Critique de Bullhead - I love bidoche
Par : Maureen Lepers


Premier film du belge Michael R. Roskam et lauréat du prix Nouveau Genre à l’Etrange Festival 2011, Bullhead fait partie de ces films rares, touchés par une grâce souffreteuse, qui étonnent et étouffent du fait du poids de leur noirceur et de leur intelligence. Prisonnier d’une Belgique rurale et brumeuse, le film raconte l’histoire de Jacky, éleveur et surtout trafiquant d’hormones animales, dont le traumatisme d’enfance fait retour et vient condamner le futur.

S’il fallait commencer par souligner une force chez Micheal Roskam, c’est bien son sens de l’espace et du lieu. A vrai dire, si Bullhead est l’histoire d’un déséquilibre, d’une rupture, c’est d’abord dans le décor que cette dernière s’incarne à l’image, au sein des étendues grises et floues, dans la terre et le vent de la campagne flamande. Bien que le genre induit par le synopsis supposait un cadre beaucoup plus urbain, la délocalisation qu’opère le réalisateur et la rugosité qu’imposent d’emblée les corps de fermes et le crissement des bottes en caoutchouc confèrent au film de mafieux un grain presque qu’inédit, figurent indéniablement la conquête d’un nouvel espace. Il souffle, dans ce premier film, un vent de Western malade, où traine une odeur sale et lourde de conflits, de venin, de viscères. La poésie et la douceur avec laquelle Roskam filme la Belgique, ses couleurs pâles et ses terres mortes contrastent sans cesse avec l’âpreté de son sujet, et surtout avec la violence qui lui permet de décrire les conflits de frontières qui gangrènent son pays depuis bien longtemps. Cette relecture d’un mythe cher au cinéma américain (le mythe de la frontière donc) permet au cinéaste d’induire par l’espace une rupture formelle plus intime. Il ne s’agit pas tant ici de conquérir la terre, mais plutôt de sonder les genres, de s’en emparer pour les tordre, pour les peler comme des oignons et révéler leurs chairs putrides et sanglantes. C’est comme si, en voulant rendre les hommes à la terre, on avait rendu l’homme au cinéma.

Cet homme, c’est Jacky, éleveur bourru au cou épais, aux yeux clairs, au regard perdu, dont la stature et la démarche lourde signalent la fermeture, ou plutôt l’emprisonnement. Ce corps qu’il traine comme une croix est bel et bien le lieu clef du long métrage, celui par l’intermédiaire duquel Michael Roskam soulève les différents pans de son film pour mieux en révéler la véritable nature, les véritables enjeux. Bullhead est en définitive un jeu sur les apparences, physiques d’abord, formelles ensuite, auquel se livre le jeune cinéaste avec une virtuosité flagrante, et un désespoir cru. Avec un souffle tragique d’une grande puissance, le film raconte une malédiction : celle de la catégorisation, qu’incarne à la perfection ce personnage sublime, monstre de virilité sourde, dont l’envers révèle à la fois la profonde humanité et la totale vanité. L’anéantissement originel dont est victime Jacky, et que l’on taira ici, le condamne en tant qu’homme car il le réduit à une simple image (celle, monstrueuse, de ce corps bodybuildé et effrayant) et aux clichés que celle-ci suppose (le jugement du personnage de XXX), mais le révèle en tant que personnage. C’est là la force du cinéma de Roskam, douloureux et infernal, mais finalement salvateur. Prisonnier d’une image, c’est paradoxalement par l’image que peut exister le personnage, que s’affirme son identité et se précise sa chute.

C’est donc à l’aune de cette dynamique de l’introspection qu’il faut comprendre et appréhender Bullhead. Plus qu’un moyen de faire avancer son intrigue, le mouvement de chute, structurant, sert à révéler un personnage dont les stigmates et les traumatismes permettent le déploiement du film tout entier. Il n’y a jamais ici de prétexte. L’inhérence et la cohésion qui existent entre l’image et son sujet, entre le récit et ses composantes fondent la visceralité du long métrage, car elles en sont l’unique raison d’être. Le film ne peut s’envisager que dans la chair – celle du héros bien sûr, mais également celle du lieu (la terre) et celle du récit (le temps) – et se mesurer à la lumière de la souffrance de son personnage principal. Toute réponse, chez Roskam, est organique et dès lors, le lieu maudit, pour Jacky, n’est plus seulement le corps. C’est aussi le film, cet autre carcan dont on ne peut sortir et qui, du fait de ce qu’il rappelle, condamne et anéantit, dans le même temps, ce à quoi il avait donné naissance.

Père et infanticide, Bullhead incarne l’impotence, la vanité d’une humanité aveugle et monstrueuse, corrompue par la science et les codes (moraux, sociaux, physiques), dont l’affranchissement desquels serait fatal. A travers son personnage, sa poétique du lieu, son sens du genre, Michael Roskam raconte une société malade que le cinéma peut figurer et révéler, mais qu’il échoue à guérir.


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