Critique de film

Anomalisa

"Anomalisa"
affiche du film

Michael Stone, mari, père et auteur respecté de « Comment puis-je vous aider à les aider ? » est un homme sclérosé par la banalité de sa vie. Lors d'un voyage d'affaires à Cincinnati où il doit intervenir dans un congrès de professionnels des services clients, il entrevoit la possibilité d’échapper à son désespoir quand il rencontre Lisa, représentante de pâtisseries, qui pourrait être ou pas l’amour de sa vie…

Les critiques à propos de ce film

Critique de Anomalisa - Le Syndrome de Capgras
Par : Seb Lecocq








Charlie Kaufman s’est fait connaître en tant que scénariste, pour Spike Jonze et Michel Gondry notamment, mais c’est derrière la caméra qu’il est parvenu à exprimer toutes ses obsessions et ses névroses, le terreau de ses scénarios n’étant autre que lui-même. Quand d’aucuns se payent les services d’un psy deux fois par semaine, Charlie, lui, met en scène des films. Du moins quand on lui en donne l’occasion, évidemment, parce que si on en croit une de ses récentes interviews : « il a passé les sept dernières années à rester assis chez lui. » C’est certainement durant cette période d’oubli qu’ont germées les grandes idées d’Anomalisa et qu’il a pu peaufiner son script chaque matin, en se regardant dans le miroir. Charlie Kaufman est Michael Stone. Michael Stone est Charlie Kaufman. Reste maintenant à savoir qui est Lisa « Anomalisa » Hartman…

Le cinéma fantastique et d’horreur s’est, depuis toujours, échiné à montrer la pire souffrance, à illustrer, parfois très graphiquement, la violence la plus débridée. Mais malgré toutes ces atrocités étalées sur grand écran, aucune n’est aussi terrible que la douleur insoutenable causée par l’amour. Michael Stone est un homme dont toute l’existence est terne : sa vie, son travail et même sa ville. En voyage à Cincinnati afin de donner une conférence autour de l’un de ses livres (un ouvrage technique de relations à la clientèle en entreprise), il va vivre une nuit qui va bouleverser ses certitudes et le confronter à ses névroses et psychoses. Anomalisa se déroule sur un laps de temps très court, 24h, qui va permettre à Kaufman de construire une dystopie fine et un univers fantastique sous ses larges atours de normalité absolue. Mais cette dystopie, cette société futuriste composée uniquement de clone n’est qu’un leurre, une vue de l’esprit. Celui de Michael Stone, personnage par les yeux duquel le spectateur va découvrir l’histoire.

Le regard de Kaufman n’est pas objectif, il est totalement subjectif. L’idée de génie du film est d’avoir donné, sans aucune explication, le même visage et la même voix (celle, formidable, de Tom Noonan) à tous les personnages, Michael et Lisa excepté. Dès le départ, tout le monde se ressemble et parle du même timbre monocorde, ce qui crée un subtil sentiment de malaise. Une sensation renforcée par l’apparente banalité des décors, des situations, des enjeux. Surtout que ces clones semblent tous reconnaitre Michael Stone et murmurent son nom lorsqu’ils le croisent à l’hôtel Fregoli, lieu principal et quasi unique de l’intrigue. Un nom choisi à dessein, très éclairant sur les intentions du scénariste. En effet, le syndrome de Fregoli est un trouble psychiatrique faisant croire au patient qu’il est persécuté par une même personne déguisée. Tout sauf un hasard, donc. Charlie Kaufman, bien aidé par le co-réalisateur Duke Johnson, signe une fable existentialiste, profondément pessimiste, pleine de spleen, de mélancolie et de détresse. L’amour n’y est qu’une maigre consolation, une parenthèse aussi enchantée qu’éphémère. Anomalisa est le seul autre personnage caractérisé du film avec un visage et une voix différente, manière de montrer sa différence, ce qui va l’attirer chez les personnages. Comme Michael, elle ne semble pas à sa place dans cette société, elle détonne comme un linge rouge dans une machine de blanc. Cette différence va les rassembler, les isoler mais aussi les séparer. Si l’histoire occupe le devant de la scène, il y a quelque chose de profondément paranoïaque dans cet environnement, comme dans ces grandes fictions américaines des années soixante et septante. Le scénario multiplie d’ailleurs les indices, les personnages semblent porter des masques, Michael Stone « bugge » à plusieurs moments du film et dévoile une nature différente, comme si lui aussi cachait quelque chose.

Le duo Kaufman/Johnson a fait le choix de l’animation via une technique particulière et assez originale à base de poupée animée image par image et de quelques trucages numériques qui offrent à Anomalisa une esthétique réellement inédite, symbole, là aussi, des troubles de Stone/Kaufman. Le duo ose des choses rarement montrées au cinéma comme des protagonistes totalement nus ou une scène de sexe ouvertement explicite à la fois magnifique et pathétique. Kaufman se complait dans ce rôle d’artiste névrosé, de loser magnifique et d’auteur total qui puise essentiellement son inspiration dans sa propre vie. On retrouve ici, sous une forme différente, toutes les obsessions de son cinéma tout en illustrant au passage parfaitement la maxime de Jean-Paul Sartre : l’Enfer, c’est les autres.


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