Back to the feature

BACK TO THE FEATURE - Pink Floyd The Wall

19 avril 2013 | Par : Fred Bau

The dark side of the prog

"Ce qui a déclenché mon besoin d’écrire, c’est que sur scène, je me découvris monstrueux. Un jour, j’avais craché sur un jeune qui
voulait taguer le devant de la scène. C’est après ça que je me suis dit : "Qu’est-ce que je fais ? Que se passe-t-il ? Ça ne va plus".
C’est cet incident à l’Olympic Stadium de Montréal en 1977 qui a été le vrai déclencheur, le catalyseur qui m’a lancé dans l’écriture
de cette oeuvre
" (Roger Waters, DVD édition deluxe, Retro One).

The dark side of the prog

Avant de devenir un OFNI qui allait faire date dans l’histoire du cinéma, The Wall fut un album concept du groupe britannique phare
de rock progressif Pink Floyd, sorti en 1979, qui peut être rétrospectivement considéré comme l’un des chants du cygne majeur de
l’âge d’or de ce courant musical. Il ne saurait évidemment être question ici de vous faire un historique complet de ce groupe, ou une
analyse détaillée du contenu du disque. Il est cependant nécessaire, pour la bonne compréhension de la genèse de son concept,
qui sera celui développé dans le film, de signaler que les Floyd furent très rapidement placés sous le signe de l’expérience de la
souffrance et de la folie. Leur premier leader, Syd Barrett, auquel le groupe doit son nom, et ses meilleurs morceaux psychédéliques,
bascula en effet, en raison d’un usage plus ou moins intensif du LSD, dans un comportement chaotique et irrationnel. S’il est difficile
de faire la part des choses entre la légende et la réalité, en ce qui concerne sa santé mentale, il reste médicalement avéré que l’un
des dangers de la consommation de LSD est le basculement dans la schizophrénie.

La suite est connue. C’est le guitariste-chanteur émérite David Gilmour, ami d’enfance de Barrett, qui lui succédera douloureusement.
Le groupe, privé de sa tête pensante psychédélique, traînera pendant quelques années les stigmates d’un héritage dont il ne saura
jamais vraiment reproduire la quintessence. Il multipliera les albums où se côtoient blues, folk music, pop music, et les expérimentations
sonores les plus diverses et les plus barrées. Puis deviendra finalement chef de file incontestable, et incontesté, sous la direction du
nouveau leader officieux Roger Waters, de la mouvance prog dite "planante", dont l’album The Dark Side of the Moon (1973), double
réussite artistique et commerciale, demeure une pierre angulaire incontournable.

Avec The Wall, l’hégémonie créative de Waters sur le groupe est à son apogée. Le livret qu’il apporte est éminemment personnel. Ayant
la sensation qu’un mur le sépare de son public, il décide d’explorer sous cette image emblématique divers corridors de l’aliénation. Le
projet joue alors probablement pour lui à la fois le rôle d’auto-psychanalyse, et celui d’exorcisme du sentiment d’absurdité et de dégoût
que lui inspire son statut de star richissime du rock. Toute fois, si l’album est très introspectif, et augure les dérapages mégalomanes et
égocentriques du bassiste génial, dont le groupe ne se remettra pas, "tout n’est pas autobiographique". The Wall "est comme un roman
semi-autobiographique
" (Waters, idem), auquel la richesse et la complexité thématique qu’il aborde, ainsi que la puissance onirique de
la musique, confèrent une dimension extatique que saura exploiter le film.

Un projet en phase avec son époque

Dès le départ, Waters ambitionne de réaliser un album, une tournée, et un film monté à partir de tournages de concerts. A l’aube des
années 80, avec la chaîne MTV aux avant-postes, c’est le phénomène généralisé du vidéo-clip dans l’industrie du disque qui est en
gestation, et qui explosera après la déferlante Thriller de Mickaël Jackson (le vidéo-clip Thriller, sorti en 1983, ayant été réalisé par
John Landis). L’association étroite de l’image et de la musique, en vue de produire un "clip", n’est certes pas récente, puisqu’elle remonte
au XIXème siècle, la première illustrated song datant de 1894, soit un an avant l’apparition du cinématographe. En d’autres termes,
l’origine du vidéo-clip remonte au précinéma. Mais si le cinéma dit musical se développe considérablement dès le début des années 1930,
il faudra attendre les années 1950, et un certain Elvis Presley, pour qu’ait véritablement lieu un tournant majeur dans la corrélation entre
le Cinéma et la Pop Music. La période 60/70’s verra alors surgir plusieurs événements qui préfigurent l’ère 80’s, où la musique pop sera
caractérisée par la production de tubes systématiquement accompagnés d’une vidéo scénarisée et mise en scène.

Au cours des 60’s, les Beatles eurent diverses rencontres avec le septième art, d’un intérêt discutable pour tout non beatlemaniac. On
retiendra ici le dessin animé Yellow Submarine de George Dunning (1968), seul véritable long métrage digne de ce nom basé sur leur
musique. Figurant, de par la construction de plusieurs de leurs chansons, parmi les pionniers du rock prog, The Doors réalisèrent quelques
vidéo-clips présentant une volonté de mise en scène. En 1975, l’opéra-rock Tommy (1969) des Who devient un film musical délirant réalisé
par Ken Russel. En 1979, Milos Forman adapte avec Hair une comédie musicale éponyme datant de la fin des 60’s, signant quelque chose
comme un point d’orgue audiovisuel tardif de la génération Hippie. La même année, John Landis réalise The Blues Brothers. Les Pink Floyd
s’étaient quant à eux déjà frottés de près au cinéma, notamment en signant la BO du film More (1969) de Barbet Schroeder, qu’ils intégreront
sous le même titre dans leur discographie.

L’album The Wall est un succès phénoménal. Le groupe enchaîne des tournées spectaculaires, dont la scénographie est assurée par le
dessinateur satirique Gerald Scarfe (déjà présent pour les tournées du Wish You Where Here (1975)). Lorsqu’il entre en contact avec Alan
Parker, Roger Waters attend de lui qu’il filme plusieurs concerts en multi-caméras, afin d’élaborer un film dont la trame tournerait autour de
ce qui se passe durant un concert. Le cinéaste prend vite conscience des limites et des difficultés que soulève le film de concert sur un tel
projet, et parvient à convaincre le musicien de travailler sur un long métrage à part entière, dont la sortie devancera finalement d’un an l’explosion
Thriller.

Du vinyle à la bobine

Pour le réalisateur de Fame (1980), le scénario est pour l’essentiel déjà contenu sur la galette. Il écarte l’idée de faire appel à des scénaristes,
et oriente Roger Waters sur l’idée que la narration sera presque intégralement assurée par la musique. Cette décision aura deux conséquences
majeures :

1_ De nombreuses conversations entre le cinéaste et le musicien, auquel assistera Gerald Scarfe, qui n’aura de cesse de griffonner des
dessins. C’est de ces conversations que naîtra un double script fragmentaire, à partir duquel s’élaborera la structure pulvérisée du récit du
film.

2_ Le retour du groupe en studio afin de retravailler, sous la direction de Michaël Kamen (qui avait déjà officié sur l’album), la musique
originale avec un orchestre, en vue d’obtenir des arrangements plus élaborés, et plus propices à porter de bout en bout un film dont
l’histoire, en apparence destructurée, est rigoureusement construite au niveau des textes des chansons. Certains morceaux seront pour
le coup rallongés, alors que d’autres seront raccourcis.

Grosso modo, l’histoire du film est celle de Pink, star du rock brûlée par trop de concerts, d’alcool et de drogue, qui s’isole dans une chambre
d’hôtel. Il succombe peu à peu à ses traumatismes d’enfance, à la somme de ses expériences négatives, et à ses mécanismes de défenses
psychologiques. Autant de murs qui se sont dressés entre lui et le monde, et qui, passant par le filtre insidieux de son égarement paranoïaque
égocentrique, deviennent une prison. Il basculera dans une frénésie schizophrénique cauchemardesque, où il finira par se métamorphoser en
monstre dictatorial, puis verra passer toute sa vie en procès, avant que le mur ne s’effondre.

Tout le film se passe peu ou proue dans la tête de Pink, chez qui la frontière entre le réel et l’imaginaire se désintègre. Afin de répondre aux
exigences narratives cinématographiques que l’album original ne réclamait pas, certains aspects autobiographiques, ceux de l’enfance de
Waters en particulier, sont approfondis. Mais paradoxalement, le film est plus impersonnel. Si les névroses et les démons "mégalomaniaques"
de Waters, ainsi que le fantôme de Syd Barrett, y transparaissent inévitablement, Alan Parker appréhende que le musicien est trop impliqué, et
le persuade de ne pas tenir le rôle de Pink. C’est Bob Geldof, chanteur du groupe de rock Boomtown Rats, qui incarnera le personnage. Ce
dernier apporte au monstre imaginé par Waters, à partir de ses propres obsessions, une fraîcheur et un charisme qui lui assure, en dépit de
ses racines autobiographiques, l’incarnation fictive sans laquelle la péloche n’aurait pas pu dépasser son matériel et son créateur d’origine.

L’immense prouesse du métrage réside dans son articulation inédite à l’époque, et encore exemplaire aujourd’hui, de la musique, du film live,
et des dessins animés. Une articulation qui relève la gageure d’une fusion narrative aboutie, et principalement axée sur la force d’ébranlement
émotionnel. Le mérite en revient en grande partie au talent d’Alan Parker, qui a en outre, pour les besoins de la cause, encouragé Waters et
Scarfe à explorer leurs aspects les plus sombres et les plus torturés, au détriment de leur humour noir et satirique. Le rôle du dessinateur et
scénographe ne doit cependant pas être sous-estimé. Sa contribution ne se résume pas en effet à la seule qualité psychotique de ses dessins.
Si ses séquences animées sont indispensables à l’exploration de la noirceur thématique du film, le monsieur a aussi largement participé, aux
côtés de Brian Morris, à l’élaboration des décors. Et plusieurs scènes lives, comme celle où Pink se débat dans une piscine de sang, sont directement
tirées de ses dessins. Le film lui doit la quasi totalité de sa dimension visuelle fantasmatique et surréaliste, qu’on ne retrouve d’ailleurs dans aucun
autre film d’Alan Parker. Bref, l’apport de Gerald Scarfe à Pink Floyd The Wall est aussi important, voire plus, que celui de Giger à la franchise Alien.

Un film qui s’éprouve

Pink Floyd The Wall fait partie de ces films qui se vivent plus qu’ils ne se racontent. On aura beau vous rabâcher que certains thèmes peuvent
être rapprochés de la psychanalyse (père absent, mère qui surcompense) ; que d’autres tiennent de la critique sociale (pouvoir coercitif, frustrant
et labyrinthique de l’école, rejet du conformisme bourgeois et de la société de consommation) ; que d’autres encore relèvent de la défiance vis-à-vis
des dérapages du pouvoir, qu’il soit politique ou autre (le parallèle troublant entre le fanatisme musical et celui politique est aujourd’hui encore très
pertinent) ; que d’autres enfin ont des résonances kafkaiennes fortement marquées (isolement, métamorphose, procès) ; on n’indiquera pourtant
presque rien sur l’expérience audiovisuelle unique que propose ce monument. Si comme le dit Alan Parker, le film peut être regardé comme une
étude surréaliste des processus d’aliénation (mentaux, sociaux, individuels, collectifs), la puissance onirique et métaphorique qui résulte de cette
fusion entre la musique, le film live, et les séquences animées, résiste à l’analyse intellectuelle des symboles qu’elle véhicule.

Cette histoire contestataire et jusqu’au-boutiste, totalement dépourvue d’humour, demeure avant tout une expérience émotive à la fois envoûtante
et dérangeante, aérienne et étouffante. Une expérience contradictoire, en raison de cette plongée dans les enfers de la psychose que redresse
une musique valorisante. Une expérience qui de par son oppressante densité lyrique, étirée jusqu’à une dimension tragique universelle maximale,
suscite chez le spectateur qui y adhère, la confusion et la fascination. A tel point qu’elle l’entraîne dans un voyage à la fois exaltant et hystérique,
incantatoire et hallucinatoire, magnifique et épouvantable. Un voyage qui amènera les plus attentifs à réaliser qu’ils ont regardé ce film à partir du
Pink résiduel qui sommeille plus ou moins au fond d’eux. Car s’il y a une chose résolument extatique dans ce chef-d’oeuvre profond et éprouvant,
c’est assurément l’idée que nous avons tous en nous notre propre Pink, et que le Mur est corrélatif de la condition humaine.

Le mur du catalogue

De par ses origines, la complexité des processus de création qu’il mobilise, et sa portée poétique, Pink Floyd The Wall demeure un film avant-gardiste
qui échappe à la classification. S’il fallait néanmoins forcer avec sérieux la dimension irréductible de cet OFNI, trois qualificatifs tomberaient sous
le sens : film d’auteur, film musical, et film fantastique. Film d’auteur (et de compositeur) d’abord, puisque Roger Waters a élaboré son scénario à
partir de sa vie et de sa musique, et y explore et y transfigure avec sincérité ses propres névroses. Film musical ensuite, puisque toute l’histoire
est assurée par la musique, et le son inimitable des Pink Floyd (à ce titre, Pink Floyd The Wall préfigure, en repoussant les limites du système Dolby,
une nouvelle ère de la qualité sonore des films, celle du Surround et des ultrabasses). Tant et si bien qu’il parait impossible d’apprécier le film, si on
est allergique, ou peu réceptif à la musique des Floyd. Film fantastique enfin, de par la force de son imagerie poétique, et sa puissance métaphorique,
à la fois symbolique et surréaliste.

Le fin mot de la fin

"A la fin de l’histoire qui est (...) je ne sais pas comment ça finit. Et je ne le savais certainement pas il y a 20 ans. C’est sans doute pourquoi la fin
est si énigmatique. D’accord, on abat le mur. Mais ensuite ? (Rires). "Seuls ou par deux ceux qui vous aiment, vont et viennent main dans la main
ou en groupes. Les coeurs blessés, les artistes résistent mais vous ont tout donné. Certains chancellent. Il est si dur de vouloir ébranler un mur
avec son coeur". C’est donc une fin très ouverte. La fin du film et la fin du disque disent plus ou moins ce que je vous dis : "Je suis vraiment paumé !".
Et pourtant (...) j’ai le sentiment que c’est tout à fait à notre portée de rattraper notre propre retard et d’infléchir notre évolution (...) C’est peut-être ça
(...) le sens de ce film (...), arriver au point où on peut saisir ce truc et dire : "Plus besoin d’assassiner le chimpanzé qui vit à côté"
". (Waters, idem,
Retro Two)

Au vu des événements récents qui caractérisent et ébranlent ce phénomène difficile, voire impossible à cerner, que l’on appelle la Mondialisation,
ainsi qu’aux vues des murs implacables qui divisent et déchirent de nombreuses nations, la noirceur de Waters deviendrait presque une bouffée d’air
teintée d’optimisme. C’est dire, si ce film n’a pas pris une seule ride, ni dans la forme, ni dans le contenu. L’auteur de ses lignes soulignera accessoirement,
que si après le visionnage de ce chef d’oeuvre, et l’écoute de cette musique, vous adhérez encore à cette légende urbaine qui veut que les Rolling Stones
soient le plus grand groupe de Rock de tous les temps, on ne peut plus rien pour vous.

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