Back to the feature

BACK TO THE FEATURE

28 janvier 2010 | Par : Maureen Lepers

Edward aux mains d’argent

En 1990, sort sur les écrans un conte singulier dans lequel un personnage touffu, enfant illégitime de Robert Smith des Cures et de la créature de Frankenstein, quitte un château gothique que n’aurait pas renié la sorcière de La Belle au Bois Dormant, pour découvrir la vie, le monde, et le rêve américain. Cette histoire étrange, c’est Tim Burton, étoile montante d’Hollywood, qui la met en scène, bravant pour cela les conventions et les appréhensions des gros dragons que sont la Fox et la Warner. A cette époque, Burton est devenu, grâce aux succès compilés de Batman et de Pee Wee’s Big Adventures, l’un des réalisateurs les plus bankable de LA. Cependant, il s’ennuie ferme dans son bureau et déplore le manque d’originalité et de risques de la Grosse Colline. De fait, il considère d’un œil et d’une oreille plus attentifs l’histoire de monstres qui lui trotte dans la tête depuis qu’il est tout gosse.

Cette histoire, Tim Burton l’a déjà dessinée, et surtout, il l’a déjà vécue. Il s’agit de raconter les tribulations d’un drôle de mec au look bizarre, qui ne peut rien toucher du fait des ciseaux qui lui servent de main. Greffer toute une mythologie adolescente là-dessus n’est pas très compliqué. En creux, on peut voir dans le personnage d’Edward, le môme que nous avons tous été et qui, en grandissant, se sent exclu, rejeté ou tout simplement pas à sa place, à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte. C’est l’âge où toutes les belles choses semblent inaccessibles, l’âge où la perception de soi et de l’autre est fondatrice, l’âge où le plus grand danger est de renoncer à ce que l’on est vraiment. Autant de choses donc que Tim Burton avoue avoir ressenties au sein de la banlieue tranquille dans laquelle il a grandi. Et puis, en plus de tout ça, on peut dire que les contes et les peurs de l’enfant, le bonhomme hirsute les connait. Il sort de plusieurs années de contrat chez Disney - où il a travaillé sur deux des longs métrages les plus sombres de la firme, Rox & Roucky et Taram et Le Chaudron Magique - et a déjà réalisé plusieurs courts mettant en scène des enfants - parmi lesquels Hansel et Gretel et Frankenweenie. Pour donner corps et âme au récit, Tim Burton s’entoure d’une jeune romancière, Caroline Thompson, dont il a beaucoup aimé le premier bouquin, First Born. De son point vue, la donzelle a toutes les qualités requises pour faire vivre le monstre qu’il a en tête - tellement de qualités qu’elle travaillera d’ailleurs ensuite sur le script de L’Etrange Noël de Monsieur Jack. Caroline écrit donc un scénar’ d’une grande finesse, à partir des quelques dessins que Burton avait réalisés d’Edward, quelques années auparavant. Reste ensuite à trouver un financement, des acteurs, des musiciens, bref, tout le tintouin classique.

Si la Warner avait produit ses trois premiers films, elle est plus réticente quant au nouveau projet de sa toute jeune star. Pas découragé pour autant, Tim Burton entre en contact avec la Fox de Joe Roth qui lui file vingt millions de dollars et accepte de lui laisser le champ libre pour monter son film. Plusieurs acteurs sont ensuite contactés, parmi lesquels la très fameuse et très respectée Diane Wiest, qui va très vite soutenir le projet d’une main de fer. Dès lors, l’intérêt de l’actrice pour le film attire les foules. La plus grande difficulté à laquelle se heurte maintenant l’équipe, c’est de trouver un interprète à la hauteur pour Edward. Plusieurs mecs sont envisagés parmi les plus gros succès du box-office, et la Fox va même jusqu’à organiser une rencontre entre Burton et Tom Cruise. Si Tim B. accepte de boire un café avec la star, il ne sort pas convaincu de son entrevue, d’autant qu’il a déjà en tête un visage précis.

Teen Idol, junkie et paria d’Hollywood, Johnny Depp voulait d’abord devenir rock star, et puis un jour, au détour d’une ruelle, il a rencontré Nicolas Cage et John Waters, et ses projets ont été chamboulés. En gros. Après un passage chez Craven dans Les Griffes De La Nuit, le héros de Cry Baby désespère de trouver un rôle qui pourrait casser l’image de pré- Zack Efron qui lui colle à la peau avec 21 Jump Street. Tim Burton lui, ne connait pas 21 Jump Street, et il s’en fout, il voit juste dans l’acteur le mec parfait pour son personnage. En effet, comme il confiera plus tard, Depp est victime du syndrome Edward dans le sens où la presse et les gens le perçoivent comme un freak irresponsable, comme un mec difficile à vivre et torturé, alors qu’il est en réalité l’une des créatures les plus gentilles du monde. Aussi, quand Tim Burton commence à parler à Johnny Depp de son personnage, celui-ci comprend et n’a aucun mal à s’investir. Son seul souci est qu’il n’est pas bankable, et quand on a affaire à la Fox, c’est un argument de choix. Mais Tim Burton n’a pas dit son dernier mot et fait pression pour avoir Johnny Depp avec lui. C’est le début d’une grande histoire d’amour et d’un duo mythique du cinéma, dont il serait inutile de retracer la filmographie, tant elle est représentative.

Pour donner la réplique à Depp, Tim Burton retrouve Winona Ryder, qu’il avait déjà dirigée dans Beetlejuice, ainsi que Vincent Price dans le rôle de l’inventeur. Ce dernier a ici une fonction hautement symbolique. S’il est le père et la conscience d’Edward, dans lequel Burton a mis beaucoup de lui-même, il est aussi et surtout le mentor du réalisateur. Les mains sublimes, terribles et poétiques d’Edward, c’est le grand Stan Winston qui s’en charge. A la musique, Burton retrouve Danny Elfman, lui aussi rescapé de Beetlejuice, et engage Stefan Czapsky comme directeur de la photographie. Edward Aux Mains d’Argent marque donc la genèse d’une équipe de choc : Burton/Depp/Elfman/Czapsky ; ensemble, ils travailleront sur quelques uns des plus grands films du XXIe siècle.

Mais, outre la genèse d’une équipe, c’est surtout la genèse d’un univers qui est ici en jeu. Si ses précédents films étaient surtout un moyen de rentrer dans le cercle très fermé d’Hollywood et de se faire des contacts, Edward Aux Mains d’Argent est le plus premier film auquel Burton tient vraiment, et d’ailleurs le premier dont il est le producteur. Depuis lors, l’univers et l’esthétique du réalisateur n’ont cessé de marquer les esprits, et la poésie d’Edward n’a nullement vieilli, bien au contraire. C’est son aspect onirique et universel qui le rend immortel. Si le monde de son créateur a souvent été copié, il n’a jamais été égalé. Avec ce film, Burton est devenu, à long terme, le metteur en scène des rêves et des contes gothiques. Johnny Depp lui, s’il a beaucoup été critiqué à la sortie du film -on lui reprochait son mono-expressionisme - a donné un vrai visage à Edward, un visage juste et fidèle qui personne n’a su renier. Il est de ces acteurs qui sont leur personnage, comme Uma Thurman est Beatrix Kido, qui leur donne un corps, une âme, une voix et une histoire à laquelle on croit. Ensemble, Tim Burton et Johnny Depp ont fait du rêve une réalité, si bien que vingt ans après, Edward sculpte toujours dans la glace les chimères des artistes.

Ajouter un commentaire

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
Jessie
2017
affiche du film
The Babysitter
2017
affiche du film
Ça
2017
affiche du film
The Black Room
2016
affiche du film
Spider-Man: Homecoming
2017
affiche du film
Okja
2017

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage