Le Cinéma Fantastique au bout des doigts. Cinéma Fantastique vous propose une critique jeune des films les plus vieux au plus récents traitant du fantastique dans sa globalité. Horreur, gore, fantômes ...
Dans un monde futuriste, un régime strict a éliminé la guerre en supprimant les émotions : les livres, l'art et la musique sont strictement interdits et avoir des émotions est un crime punissable de mort. Clerick John Preston (Christian Bale) est un agent du gouvernement chargé d'éliminer ceux qui ne respectent pas les règles. Quand il manque de prendre une dose de Prozium, une drogue qui agit sur l'esprit afin d'enlever les émotions, Preston, qui a été entraîné à imposer les lois strictes du nouveau régime, devient alors la seule personne capable de renverser ce même régime.
Libria, 2070. Dans cette société-citadelle post-apocalyptique entourée par les vestiges et les ruines du passé désormais appelés les "Enfers",
l’émotivité humaine a été jugée néfaste pour le destin de l’humanité. Toute forme d’émotion y est devenue proscrite et est enrayée au moyen
de l’injection quotidienne d’une substance inhibitrice, le Prozium. John Preston (Christian Bale) est le plus gradé des ecclésiastes. A ce titre, il
est chargé, plus qu’aucun autre, par le Tetra-Grammaton (ordre constitutionnel exécutif régenté par le vice-consul), de faire respecter la législation
totalitaire du Père. Sa mission consiste non seulement à détecter et éradiquer tout individu ne s’administrant pas ou plus le prozium (dès lors considéré
comme déviant émotionnel ou transgresseur), mais aussi tous les objets classés EC10 (émotionnellement contaminant), objets culturels pour la plupart.
A priori, rien ne semble pouvoir détourner cet organisme vivant, réduit à l’état de machine de guerre impitoyable, de cette tâche qu’il accomplit obstinément.
Et pourtant, un concours de circonstances va inexorablement le faire
basculer du côté des déviants. Preston (qui a déjà assisté à l’arrestation et l’exécution
de sa propre femme sans sourciller) se voit d’abord forcé de chasser et d’éliminer son coéquipier Partridge (Sean Bean) qui est devenu transgresseur, ce
qui a pour effet "d’affecter" sa foi jusque-là inébranlable dans le Tetra-Grammaton. Puis il brise accidentellement une capsule de prozium, et, faute de pouvoir
prendre sa dose à temps, commence à découvrir en lui diverses émotions, dont le doute. C’est alors qu’il cède à la curiosité, et choisit de ne plus prendre de
prozium du tout, se ralliant progressivement à la cause de la résistance, tandis que le Père décide finalement de lancer une politique de destruction massive
contre tous les transgresseurs.
Premier projet de Kurt Wimmer en tant que réalisateur à part entière, Equilibrium est un film futuriste trop largement inspiré du THX1138 de Georges Lucas, et dont le scénario emprunte trop d’idées à des œuvres de la littérature SF, comme 1984, Le Meilleur des mondes, Fahrenheit 451 ou Le Passeur, pour pouvoir prétendre à une quelconque originalité en termes d’anticipation sociale. Toutefois, Kurt Wimmer parvient à élaborer une trame particulière qui fonctionne tant bien que mal, en concentrant l’évolution de son histoire sur celle de son personnage principal. Le choix de cette double ligne narrative individuelle-collective, où les conflits internes de Preston sont les reflets de ceux de la cité, a deux mérites. Elle lui permet de s’approprier le sujet à la première personne du singulier, et de réaliser le tour de force de nous proposer plus qu’un simple copier-coller. Insérant avec habileté ce melting pot d’influences dans le tableau de Libria, qui est elle-même un melting pot totalitaire pragmatique et nihiliste, Wimmer souligne l’essentiel : à savoir qu’une utopie qui vise à l’éradication constitutionnelle de toute forme de conflit est constitutive de son propre paradoxe, puisqu’elle est encore un conflit. Preuve, s’il en faut une, qu’il maîtrise plutôt bien cet ensemble thématique inquiétant.
Ainsi, et c’est avec une esthétique léchée, la véritable réussite de cette réalisation, la narration, constamment oppressante, est ponctuée de scènes d’actions plutôt efficaces, dont la chorégraphie a été minutieusement élaborée. En particulier pour les scènes de Gun-kata, qui est l’art martial du "revolver stratégique" des ecclésiastes. Manifestement conscient que cette discipline est la seule originalité de son film, qui le distingue par ailleurs de l’imposante logistique de Matrix, Wimmer l’expose clairement et l’exploite habilement. La dimension intemporelle des décors quant à elle, poussée aussi loin que le contexte post-apocalyptique le permet, ne constitue pas seulement un cadre au déroulement dramatique de ce succédané de contre-utopie. Elle y participe pleinement. Nous n’avons que peu d’indications visuelles sur la civilisation de Libria et de ses alentours, hormis la propagande Tetra-Grammaton, et la hauteur "babélienne" des bâtiments, qui lui donnent des aspects de métropole moderne uniforme sous surveillance vidéo globale. La vaste dépersonnalisation anonyme de cette société, tant au niveau de ses infrastructures que de ses citoyens insensibles est par conséquent ce qui la rend omniprésente, et terriblement menaçante pour un Preston qui devient quant à lui de plus en plus singulier. L’éventuelle détection de sa transgression (et partant son éradication) peut venir de partout, même de ses enfants, ce qui confère au film son atmosphère paranoïaque.
Equilibrium, même s’il n’en propose qu’un traitement évasif, parvient à rendre sensible l’opposition intrinsèque entre le totalitarisme radical d’une société, et
l’émotivité individuelle qui s’y révolte. Ceci, dans la mesure où c’est son thème central, accorde à ce film un statut des plus honorable. Mais c’est aussi, hélas,
ici que la réalisation se montre défaillante, en raison d’un manque cruel de consistance quant à l’évolution du personnage principal. En dépit de quelques
bonnes idées (bouteille de parfum cristallisant la séduction et l’attirance, celle du chiot la tendresse..), et malgré même le sentiment d’amour que Preston
finit par ressentir pour la déviante Mary O’brien (Emily Watson) qu’il a lui-même arrêtée (et donc condamnée à mort),
Christian Bale et Kurt Wimmer échouent à
produire une interprétation réussie de cette découverte sensitive et émotive de soi après des années d’inhibition. La dissimulation constante de cette découverte
aux yeux de la société, que l’entraînement intensif d’ecclésiaste de Preston lui permet d’avoir, tandis que la faille émotive et le risque de perte de contrôle se creuse
de plus en plus en lui, n’est pas mieux servie. Un tel processus psychologique, d’autant plus qu’il constitue la poutre transversale du film, attendait une véritable
performance d’acteur (on ne sait toujours pas aujourd’hui si Bale est capable de hisser son jeu à ce niveau) qui aurait permis au film d’accéder à un stade
formel plus accompli. Ajoutons à ceci un recours un peu trop abusif et expéditif au twist, et une incohérence grossière dans l’intrigue au niveau d’un échange de
revolvers, et Equilibrium apparaît simplement pour ce qu’il est : une très bonne série B de SF-Action, dont la production, de par ses imperfections, reste plusieurs
crans en dessous du phénomène Matrix. Cependant, contrairement à ce dernier, le film de Kurt Wimmer a au moins pour lui de ne pas verser abondamment dans
une vulgarisation outrancière de la philosophie, et une pseudo analyse du concept de libre-arbitre sur fond d’imagerie chrétienne, nous rappelant plus modestement
que ce qui nous définit en tant qu’êtres humains, c’est avant tout nos émotions, notre sensibilité, notre mémoire, nos cultures et notre histoire.
Faute d’une contre-utopie originale, et malgré ses défauts, Equilibrium propose un très beau divertissement SF dont l’ode à la liberté est plus subversif qu’il n’y paraît de prime abord. Agrémenté de scènes d’actions efficaces, et d’une esthétique très soignée, il a pour lui de présenter aux néophytes un melting-pot d’idées majeures de la littérature d’anticipation sociale, et dénonce au passage deux des fléaux majeurs des sociétés modernes : l’indifférence et l’insensibilité. Ce qui par les temps qui courent, constitue une bonne bouffée d’air.
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