Critique de film

Ile du docteur Moreau (L')

"Island of Lost Souls"
affiche du film

Un jeune homme aborde malgré lui sur une île où un savant fou se livre à de terribles expériences pour transformer les animaux en simili-humains. Ce film avec Laughton et Lugosi est un classique du genre, qui n'a rien perdu de son étrange poésie. Le noir et blanc ajoute encore à « l'exotisme » de l'histoire.

Les critiques à propos de ce film

Critique de L’île du docteur Moreau - La Planète des singes
Par : Damien Taymans

En 1931, après les adaptations des studios Universal du Dracula de Bram Stoker et du Frankenstein de Mary Shelley, la Paramount se lance également et, avec succès, à produire des films horrifiques, adaptant notamment la nouvelle de Robert Louis Stevenson, Docteur Jekyll et Mister Hyde. L’année suivante, comme Universal met en chantier l’adaptation du classique de la littérature d’Edgar Allan Poe Double assassinat dans la rue Morgue et synthétise une histoire vieille de plus de trois mille ans avec La momie, Paramount entend mettre en scène une œuvre de science-fiction, L’île du docteur Moreau de H. G. Wells, publiée en 1896 mais très en avance sur son temps au niveau thématique, dénonçant la vivisection animale.

Première adaptation du roman éponyme de H. G. Wells publié à la fin du siècle précédent, L’île du docteur Moreau d’Erle C. Kenton s’attire les foudres du romancier. Le scénar’ retouché par Philip Wylie (qui oeuvrera également sans être crédité sur la transposition de L’homme invisible de James Whale, autre adaptation d’un roman de Wells) et Waldemar Young (scénariste attitré de Tod Browning pour The Unholy Three et The unknown) incorpore quelques éléments nouveaux à l’intrigue originelle, dotant essentiellement deux figures féminines absentes du matériau de base autour desquelles gravite l’essentiel de la présente intrigue. Pire, le pamphlet sociologique sous-jacent est abandonné au profit d’une création davantage orientée vers l’horreur pure et dure. Les créatures censées symboliser les prolétaires réduits à l’esclavage se métamorphosent devant la caméra de Kenton en d’horribles monstres indistincts tapis dans l’obscurité, des créatures imprévisibles qui serinent de manière lancinantes des préceptes appris par cœur sans les comprendre. « What is the law ? » demande continuellement Moreau, question appelant une réponse mécanisée, automatisée dans les bribes reptiliennes de cerveaux restés coincés entre bestialité et humanité.

Kenton, qui signera quelques années plus tard trois films de commande pour une Universal en peine d’inspiration et se bornera à continuer les travaux effectués sur les franchises Frankenstein et Dracula, évide de sa substance la création du romancier pour mieux reprendre les thèmes centraux des œuvres précitées. Moreau, paré d’une barbichette évoquant Méphistophélès, outrepasse la figure du savant-fou notamment sacralisée par Frankenstein pour se poser comme un démiurge maléfique sans aucune considération pour ses créations. De même que l’émergence de bifacialité intrinsèque à chaque être se voit écornée par le biais du héros dans sa relation avec la femme-panthère, évocation patente à la nouvelle de Stevenson. Fortement teintée de l’expressionnisme inspiré de l’ère muette, l’œuvre repose essentiellement sur les expressivités appuyées de Charles Laughton qui campe un charismatique et inquiétant docteur Moreau, confiné aux seules vivisections et hybridations par chirurgie alors que ses futurs confrères auront la joie de disposer des armées génétiques.

Témoin de la volonté de la Paramount de concurrencer avec ses armes une Universal qui prend de plus en plus d’ampleur, L’île du docteur Moreau est un miroir déformant du roman originel qui revêt des allures horrifiques et convoque l’essentiel du terrifiant bestiaire de l’époque (homme-singe, savant fou ainsi que le pire des prédateurs : l’homme). Un film de son temps, devenu depuis un classique incontournable qui, s’il ne rend pas vraiment hommage à l’oeuvre dont il est issu, n’en reste pas moins une honorable production.


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