Critique de film

Aelita

"Aelita"
affiche du film

L'ingénieur Los construit un vaisseau spatial pour partir sur Mars. Il n'est pas seul. Un soldat de l'armée rouge et un détective le poursuivent. En effet, l'ingénieur a rompu tous les ponts avec le passe, même avec sa femme. Il l'a assassinée !

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Critique de Aelita - Rêverie russe
Par : Damien Taymans

Après avoir assassiné son épouse dans un accès de furie, Los décide de fuir la Terre à bord d’un aéronef construit par ses soins. Accompagné de Gussev et de Kravtsov (élu mister Chokotoff en 1922), son voyage le conduit sur la mystérieuse planète Mars où règne mollement Aelita, plus intéressée par les langoureux baisers terriens que par la direction politique que prend sa planète. D’autant qu’au moment où débarque le trio d’hominidés, la situation politique martienne s’avère instable, détruite par des guerres intestines...

« Anta… Odeli… Uta… », première allocution martienne au cinéma composée de termes intraduisibles et mystérieusement ponctuée. Trois mots qui reflètent l’incompréhension humaine face à ce message subliminal édifié par une société capitaliste dont le cinéaste épingle les potentielles dérives sociales et liberticides. En pleine relâche d’un communisme qui se prépare à revenir de manière encore plus radicale, la Mezrabpom-Rus fait appel à Jakov Protazanov, l’un des plus illustres metteurs en scène de l’époque, pour adapter cette histoire aux atours science-fictionnels qui nécessite un mélange des genres assez abrupt. S’y côtoient ainsi un mélodrame tragique (les relations tumultueuses entre Los et Natasha, sa femme) suivie d’une enquête policière et de la découverte SF de la planète martienne, le tout étant relié par une trame burlesque qui contraint au détachement de cette œuvre foncièrement fictionnelle.

En outre, le cinéaste quitte ses tendances prérévolutionnaires pour s’harnacher de considérations pro-révolutionnaires à l’instar de ces exilés martiens qui convainquent comme ils peuvent les esclaves autochtones de s’embrigader dans une révolution armée afin de conquérir le pouvoir. Car Mars se pose comme un homologue moscovite sidéral et sidérant, les avancées technologiques ayant apparemment empiété sur la cohérence sociale eu égard des classes prolétariennes assujetties à des despotes éclairés (ceux qui gouvernent) au détriment de la rêveuse régente Aelita. Des mutineries menant inexorablement à la déconfiture, l’homme symbolisant le félon qui trahit son camp pour d’obscures raisons. Aelita s’obscurcit au fil de l’œuvre d’un discours politique naïf qui s’avère cependant révélateur des conceptions de l’URSS post-révolution. Par extension, le cinéaste se fait le porte-parole d’une population résolument tournée vers des eaux plus limpides à l’image de son trio (ou de son duo, l’embarcation du policier découlant d’une coïncidence) qui voit en Mars l’ultime alternative à leurs problèmes terrestres. La planète rouge (ici à défaut grisâtre) constitue en l’occurrence une utopie désenchantée rappelant chacun des protagonistes vers leur terre d’origine, sorte de « meilleur des mondes » dont les multiples corruptions et la bourgeoisie pique-assiette dépeints par l’auteur ne se résument finalement qu’à leur nécessité fondamentalement ontologique et sociologique.

Aelita, superproduction taxée par une critique virulente de trop miser sur ses décors martiens et de réaliser un indigeste mélange des genres (« La montagne a accouché d’une souris », dixit ladite presse), propose un spectacle singulier (surtout pour l’époque) fortement empreint de discours sociopolitiques souvent naïfs que l’omniprésence d’un humour potache désamorce fréquemment. En résulte une œuvre protéiforme, disparate et éminemment intéressante.

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