Critique de film

Docteur Mabuse, le joueur

"Dr. Mabuse, der Spieler"
affiche du film

L'Allemagne au début des années 20, en proie à l'inflation, à l'affairisme et aux complots occultes, est le théâtre des aventures du docteur Mabuse, un homme aux visages multiples et aux identités changeantes. Il est tour à tour spéculateur, faux-monnayeur, psychanalyste et hypnotiseur. Véritable incarnation du mal, passé maître dans l'art de la manipulation, il joue avec les hommes et leurs destins pour assouvir sa soif de pouvoir infinie.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Docteur Mabuse, le joueur - Tout n’est qu’un jeu
Par : Damien Taymans
Tags : Pouvoirs paranormaux

En 1922, Fritz Lang, après avoir réalisé Les Trois Lumières, drame à connotation fortement fantastique qui met en scène la Mort elle-même, transpose pour la première fois les méfaits de l’énigmatique docteur Mabuse, créé par le romancier luxembourgeois Norbert Jacques l’année précédente et dont les aventures ont été publiées par épisodes dans le Berliner illustrierte Zeitung. Héritier des romans-feuilletons de la fin du dix-neuvième siècle, le serial devient un genre éminemment populaire en ce début de siècle qui s’oppose aux productions cinématographiques officielles largement plus empesées. Suivant la trace du Fantomas de Louis Feuillade ou du Rocambole de George Denola, le docteur Mabuse devient une figure maléfique redoutable dont chaque épisode se clôture par un cliffhanger afin d’attirer les foules nombreuses à suivre régulièrement ses exactions.

Long de 4h30, Docteur Mabuse, le joueur est scindé en deux parties intitulées respectivement Dr. Mabuse, der spieler et Dr. Mabuse, Ein Bild der Zeit, toutes deux axées sur ledit anti-héros qui, dans l’Allemagne de la République de Weimar, s’amuse littéralement à défaire une aristocratie chancelante et à destituer économiquement la riche classe industrielle qui domine alors financièrement l’état. Docteur Mabuse, le joueur marque surtout l’intrication du cinéaste dans l’univers qui est le sien et constitue l’ultime preuve de son éloignement d’avec l’expressionnisme auquel il fut trop rapidement rattaché, l’esthétique caligariste ne se retrouvant reprise que dans l’une ou l’autre rare séquence du métrage au profit d’un réalisme pictural qui n’en conserve que les éternels contrastes pénombre et lumière éclatante et la théâtralité de la mise en scène largement épuisée à l’époque du muet. Privilégiant les plans fixes étendus, soulignant l’expressivité des acteurs en leur apposant un maquillage, découpant son intrigue en actes qui constituent autant de péripéties et de rebondissements, Lang résout l’embrouillamini du récit originel en accentuant la lisibilité des événements. Sise quelque part entre le drame, l’énigme policière et le fantastique, l’œuvre est surtout et avant tout, comme l’indique l’intitulé de sa seconde partie, un film de son temps qui dépeint sarcastiquement la société allemande d’entre-deux-guerres ruinée par une dette colossale, une société en manque de repères que la République naissante ne peut lui assurer. Un monde où règnent l’instabilité, les dessous-de-table et la spéculation aussi bien économique que politique, un monde dans lequel Mabuse, psychanalyste omnipotent, joue avec les âmes et les destinées des hommes à l’instar des populations qui mènent une vie dispendieuse dans des salles de jeux clandestines.

En fin analyste et sociologue convaincu, Fritz Lang brosse la figure archétypale de chacune des classes qui perdurent dans la République de Weimar. De l’aristocratie décadente symbolisés par la comtesse Told et plus encore par son époux à la classe industrielle (Hull qui dilapide son argent dans les cercles de jeu) en passant par la classe montante figurée par Schramm qui échafaude des salles de jeux et les planque derrière la façade d’un restaurant pour soutirer un maximum d’argent aux deux classes précédentes. Placé au sein d’une trilogie (tétralogie si l’on y ajoute Les Nibelungen) ontologique, le métrage est sans doute le plus noir des opus en regard des Trois Lumières et de son futur Metropolis.

Docteur Mabuse, le joueur se pose comme un témoignage noirâtre du Berlin nocturne dominé par les jeux et de la cité diurne où les hommes troquent leur camouflage pour revêtir costume et haut-de-forme et persévérer dans un jeu tout aussi spéculatif, la Bourse. Le personnage de Mabuse qui change perpétuellement d’identité (utilisant pour ce faire un jeu de cartes évocateur de sa passion) et commet ses crimes à la vue de tous se révèle être le plus puissant des joueurs et, surtout, un contrepoids imposant qui permet à Lang de prendre sa revanche sur la société décadente qu’il prend plaisir à décrire. Cliché réaliste d’une époque irréelle, Docteur Mabuse, le joueur se transforme aussi bien artistiquement que thématiquement en un pamphlet acerbe destiné à asseoir son style et à se poser comme un cinéaste essentiel du vingtième siècle.


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