Critique de film

Voix profondes

"Voci dal profondo"
affiche du film

Lorsque le riche homme d'affaires Giorgio Mainardi meurt d'une hémorragie, tout le monde croit à un accident. Mais le fantôme du disparu rôde et veut connaître la vérité. Il découvre alors que son entourage se réjouit de sa disparition ! Avec sa fille Rosy, il va tenter de découvrir ce qui s'est réellement passé.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Voix profondes - On ne fait pas d’omelette sans casser des yeux...
Par : Damien Taymans
Tags : Pouvoirs paranormaux

Après avoir passé la première partie de sa carrière à mettre au monde des comédies, Lucio Fulci prend un virage à 360 degrés et s’attèle à enfanter des pièces horrifiques. Commençant ce nouveau projet dès la moitié des seventies, Fulci trouve sa marque de fabrique dans les œuvres zombiesques qui lui vaudront sa reconnaissance à l’image de L’enfer des zombies ou de L’au-delà. Dès la moitié des années 80, l’art fulcien va subitement se mettre à décliner (époque où il contracte une maladie qui va s’avérer mortelle) pour en arriver à ne plus ressembler que de très loin au travail que l’auteur effectuait jadis. Après avoir signé un prolongement mineur de son œuvre avec Aenigma, le réalisateur enchaîne les films de commande qui sont plus alimentaires que réellement bandants. Au-dessus de ce courant, flottant à la surface tel un corps inanimé, Voix profondes s’extrait du lot et prouve toute la force conceptuelle du réalisateur et son acharnement à demeurer fidèle à sa réputation.

Composé cinq ans à peine avant son décès, Voix profondes semble être une œuvre testamentaire au sein de laquelle l’auteur rend un dernier hommage à l’égard du genre qu’il a chéri et se venge des gens qui ont refusé de croire en son art. Giorgio décède et est détesté par tous, tout comme le réalisateur ne sera que très peu reconnu par les critiques, bien trop occupés à acclamer le dernier Fellini pour se tourner vers le genre mineur. L’œuvre est en tout cas incontestablement autobiographique ne serait-ce que par le traitement de la mort qui approche (une mort qui décharne, abîme l’enveloppe corporelle où tout devient pourriture comme l’illustraient déjà les œuvres zombiesques du réalisateur) ou par la relation dépeinte entre le père et sa fille (relation similaire à celle entretenue par Lucio et sa fille, Camilla, qui devient son assistante).

A l’opposé de cette attente de la camarde approchant, le film permet une deuxième jeunesse au réalisateur puisqu’il y effectue un retour aux sources certain. Puisant son inspiration dans les gialli (genre qu’il a illustré avec L’emmurée vivante) et dans ceux tournés par son ami et concurrent Dario Argento (pensons aux Frissons de l’angoisse), l’œuvre présente un scénario similaire à ceux des polars italiens qui envahirent les cinémas dans les années 70-80. Bien entendu, fidèle à sa réputation, Fulci ne peut s’empêcher d’y instaurer un climat anxiogène agrémenté par des éléments fantastiques (assez rares) comme cette communication surnaturelle entre la fille et son père décédé (lien psychique déjà présent dans Trauma ou dans Les frissons de l’angoisse du maître Argento) ou certaines scènes marquantes comme cette omelette aux yeux.

Nous quittant sur une touche très personnelle, le réalisateur nous offre en prime une mise en scène soignée, digne de ses premiers films, illustrée par des mouvements de caméra complexes qui résument à eux seuls le talent du maestro. Mettons notamment à l’honneur cet art de la narration lors de la présentation de chacun des personnages devant le cercueil de Giorgio. Chacun se rappelle des moments douloureux vécus auprès du défunt et l’on comprend en l’espace de trente secondes toute l’animosité qui peut habiter au sein de cette personne, heureuse de voir le goujat partir six pieds sous terre. En quatre minutes, Fulci a expliqué ce que d’autres auraient mis dix minutes à développer vu le nombre de points de vue différents. Mieux, alors que nombreux auraient été ceux qui auraient fait éclater ces haines poisseuses au sein d’une discussion fastidieuse, Fulci décide de nous les montrer pour nous marquer plus profondément.

Certes, on pourrait trouver de nombreux défauts à l’oeuvre en se penchant de plus près sur son scénario ou en analysant son déroulement assez bancal. On serait même en droit de critiquer les lacunes dans le traitement fantastique du métrage ou huer cette résolution de l’enquête peu académique. Mais ne vaut-il pas mieux se taire et apprécier plutôt à sa juste valeur le travail de l’artiste moribond et, comme Rosy, s’en aller la conscience libérée et sans rancune aucune ?

Avec Voix profondes, le réalisateur Lucio Fulci tire sa révérence, se payant le luxe de critiquer ceux qui n’ont pas cru en lui et de remercier ceux qui l’ont suivi en signant une œuvre dans l’esprit de ses anciennes réalisations. Adieu l’artiste et merci pour ce legs somptueux…

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