Welcome in Amnesia : le retour de la BD bis !

15 avril 2013 | Par : Chroniqueurs | Des bulles

Entretien avec Laurent Castille.

Par Christophe Triollet

Le monde de la bande dessinée regorge de jeunes auteurs. Il suffit de comparer le catalogue des années 60 avec la liste impressionnante des titres actuellement disponibles sur le marché pour en être convaincu. Et pourtant, le dernier salon du livre, organisé à Paris en mars 2013, a démontré que la surface louée par les éditeurs de BD diminuait chaque année, tout comme le choix et la diversité des styles offerts à un public que l’on formate et auquel on ne propose plus que la déclinaison des succès rencontrés au fil des ventes. Aujourd’hui, il semble qu’un jeune dessinateur n’a de chance de réussir que s’il suit le trait et les tendances dictés par les grandes maisons d’édition franco-belges. L’audace et les miettes sont laissées aux « petits » qui n’ont désormais plus d’alternatives que de batailler pour trouver leur place et espérer poser le fruit de leur imagination sur une scène médiatique saturée par des centaines d’albums qui se ressemblent tous...

Résolu à faire connaître son travail et reconnaître son talent, Laurent Castille a fondé dEADmEATcOMIX, un collectif virtuel sous lequel il propose gratuitement sur Internet quelques unes de ses œuvres publiées sous le pseudonyme de Larry Castillo, Kurt Toth, Bruja-McCoy, Neutral Ellastic ou encore MC Marduk & Borisse.

Laurent Castille vient tout juste de terminer « Welcome in Amnesia », une histoire en noir et blanc dont le visuel et le style nous rappellent certaines bandes dessinées « pour adultes » vendues en format de poche dans les années 70. L’album devrait être publié en septembre 2013 chez Galaxie Comics Studios, un éditeur français indépendant qui a déjà sorti en février dernier « Lust for Life », son précédent album publié sous le pseudo de Larry Castillo.

Qu’est-ce que dEADmEATcOMIX ?

J’ai créé dEADmEATcOMIX, qui tient plus du studio qu’autre chose, où je suis seul ! Je fais de la BD, de la peinture, des T-shirts, des affiches, des logos, de tout en fait. Je bosse sous différents pseudos (Larry Castillo, kurt Toth, Bruja-McCoy...) tout simplement parce que ça me rappelle mon enfance, quand je lisais des revues comme « Strange » ou « Spidey » avec la première page affichant les crédits et la liste des différents auteurs. J’ai trouvé amusant de bosser à 3 ou 4 pour faire une BD . Cela me semblait une manière curieusement exotique pour gagner sa vie.

Tu viens de mettre en ligne « Welcome in Amnesia », une histoire fantastique qui rappelle aux plus anciens d’entre nous, certains Comics Pocket américains tel « Anticipation » des éditeurs Arédit et d’Artima publié en France de juillet 1975 à octobre 1981. Le graphisme est néanmoins très moderne comme l’articulation, le choix de disposition et de contenu des cases. Quelles sont tes sources d’inspiration et pourquoi avoir choisi le noir et blanc ?

Mes sources d’inspiration sont assez variées. Pour la BD, cela va de Richard Corben à Jordi Bernet en passant par Otomo, mais l’inspiration vient en réalité de partout ! Du cinéma (John Carpenter, George Miller et les « Mad Max » (surtout le II), Dario Argento, Ridley Scott, Murnau, Fritz Lang, etc...), la littérature (du polar, du fantastique, Lovecraft, King, de la SF tel le roman « Dune » d’Herbert) mais aussi de trucs plus « populaires » comme les affiches de cinéma ou bien encore les jaquettes de VHS des vidéo-clubs, le Heavy-Metal et même la techno industrielle... Bref, un peu tout et n’importe quoi ! Tout ce qui en bout de course finit par former un tout cohérent. Enfin, je l’espère !

Une autre grosse influence : le comic-book des années 30 à 50, avec des génies du genre de Hal Foster, Alex Raymond, Alex Toth, Burne Hogarth, Jack Kirby ou Frank Frazetta parce que ces types ont posé les bases de la grammaire de la BD moderne, tout en étant franchement « expérimental » dans la construction des planches. C’est en fait ce genre de BD qui m’a donné envie de bosser en noir et blanc. D’abord parce que j’aime les choses contrastées, et puis surtout parce que le noir et blanc offre un regard non-naturel, presque onirique. Il met une distance entre le lecteur et l’histoire. Grâce à cela, on peut mettre en scène des choses qui seraient difficilement acceptables si elles étaient traitées de manière plus réalistes. Le noir et blanc m’a aussi mené vers les rives du manga, pas tant au niveau graphique mais dans leur approche scénaristique, leur sens de la composition et du cadrage. Le mélange entre le comic, le manga et la BD européenne (surtout anglaise avec des titres comme « Judge Dredd » ou espagnole comme « Kraken » de Bernet, par exemple).

A part ça, j’aime aussi bosser en couleurs. Mon premier album, « Lust for Life », un survival zombie sous acide est entièrement en couleurs. La couleur y est traitée comme un personnage à part entière et dans ce cas là, elle me permet de jouer comme Dario Argento. Elle devient un vecteur d’irréel, un pont entre réalité et perception.

Quels sont les messages de « Welcome in Amnesia » ? Une stigmatisation de la société, une critique de la télé-réalité, la dénonciation de l’ultra-libéralisme ?

En fait, je ne sais pas s’il y a vraiment un message ! C’est plus un constat ironique. En gros, c’est un jeu de massacre où tout y passe, une sorte de catharsis. Il y a un côté « autobiographique » dans la mesure où comme tout dessinateur qui se respecte, j’ai un job alimentaire à côté, histoire de payer les factures (Et Dieu sait qu’à l’instar des forces du Mal, elles sont légions). Évidemment, ce job me permet de vivre mais il me tape sur le système, d’où un léger sentiment d’étouffement, sans doute ! D’un autre côté (et là se tapit le pervers paradoxe) c’est que justement, le fait de bosser « à côté » me tient dans la réalité quotidienne, faite de « je vous ai compris » et de « fermetures et faillites diverses » bref, de la chute du politique, des médias et de l’économie, les trois mamelles de notre Occident quelque peu décati à défaut d’être décadent...

Et « Welcome in Amnesia » joue avec tout ça, en partant d’un stéréotype d’une série B, musclée et virile, qui lentement part en vrille, à l’image de notre conception du monde, devenue obsolète de par l’essor d’autres puissances économiques telle la Chine. En même temps, je ne tenais pas à faire dans la critique directe, raison pour laquelle j’ai tenu à mettre un peu de fantastique, tant dans certaines hallucinations visuelles ou l’introduction d’éléments « lovecraftiens » dans l’intrigue... Ça rajoute une autre forme de distance qui empêche l’ensemble de devenir trop nihiliste (enfin, là aussi j’espère !).

On sent également l’influence très forte du cinéma : les personnages, les situations, les plans... On y décèle même quelques clins d’œil.

Oui, je suis un gros fan de cinéma : Carpenter, la SF, les séries B, voire Z, (qui a dit X ?) et de catch (eeeeeeet oui !). J’aime jouer avec ça ! Ces images, ces codes. Parce que justement, c’est là que réside la force de la série B : offrir un cadre et, dans ce cadre, on y met la toile qu’on veut. Même si de prime abord ça peut paraître incompatible, c’est souvent là que ça devient intéressant.

Mes premiers chocs « artistiques » viennent tous du cinéma. Assez jeune, j’ai vu trois films qui ont changé ma vie : « Le Bon, la brute et le truand », « Mad Max II » et « Escape From New-York »... Ça m’a semblé dingue : pas de gentils, pas de happy end et pas d’histoires d’amour ! Rien de ce que je connaissais. Un nouvel univers, plus sombre, plus réaliste dans le fond que dans la forme... Bref, une Terra Incognita à découvrir... La BD est arrivée un peu plus tard. Elle me semblait plus magique, parce que techniquement moins limitée par des contraintes extérieures, comme le financement par exemple. L’avantage principal de la BD est que cela reste très bon marché à faire par rapport au cinéma.

Le cinéma est également une très bonne base de réflexion pour un dessinateur. Je pense aux questions techniques comme le cadrage, par exemple. Il donne aussi parfois des idées de « montage », car d’un point de vue technique, faire une BD ou un story-board reste un processus assez similaire.

Et puis, c’était aussi une occasion de filer quelques clins d’œil de-ci de-là. C’est d’ailleurs plus de l’ordre de la private joke, un jeu pour le lecteur, je tente de jouer avec certains aspects « iconiques » tout en les replaçant dans un contexte assez décalé. Il y a des références à « Rollerball », « Cobra : the Space Pirate » voire même à des jeux vidéo tel « SpeedBall » des Bitmap Brothers...

Je crois que tu as étudié à l’Ecole de recherche graphique à Bruxelles. Peux-tu nous en dire davantage sur ton parcours ?

J’ai effectivement fait l’ERG, avec un super bon prof de BD : Gérard Goffaux. Une fois mon diplôme en poche, je me suis dit qu’avant de raconter des histoires, il serait peut-être bon d’en vivre moi-même. J’ai donc roulé ma bosse pendant quelques années, jusqu’à ce que ma femme m’impose un peu de m’y remettre.

Quels sont tes projets ?

La suite de « Lust for Life ». Le tome II est actuellement en préparation, ainsi que deux ou trois autres trucs sympas, dont un au Canada. Un polar social sur fond d’immigration, qui vire lentement vers le fantastique le plus noir... Mais comme rien n’est encore signé, je préfère ne pas trop en parler... Sinon oui, plein de projets dans la tête et une forte envie de bosser avec plein de gens ! On verra bien comment les choses se goupillent.

Entretien réalisé le 15 avril 2013.

Commentaires

Excellent cet article ! et oui, le dernier comics de Larry Castillo sera bientôt disponible chez nous.

16 avril 2013 | Par galaxie comics

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