Critique de film

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The Duke of Burgundy

"The Duke of Burgundy"
affiche du film

Quelque part, en Europe, il n’y a pas si longtemps… Cynthia et Evelyn s’aiment. Jour après jour, le couple pratique le même rituel qui se termine par la punition d’Evelyn, mais Cynthia souhaiterait une relation plus conventionnelle. L’obsession d’Evelyn se transforme rapidement en une addiction qui mène leur relation à un point de rupture

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Trailer - The Duke of Burgundy (2014)
Par : Samuel Tubez

Les critiques à propos de ce film

Critique de The Duke of Burgundy - Papillons de lumière
Par : Seb Lecocq
Tags : Perversion / sadisme

Les films de Peter Strickland ne ressemblent à aucun autre. Son précédent, Berberian Sound Studio, revisitait le giallo de façon très originale et sensitive mais plutôt que de traditionnellement jouer sur le sens de la vue, le réalisateur prenait le parti de jouer sur l’ouïe pour embarquer le spectateur dans son monde tout en misant sur le hors-champ et l’imagination. Cette fois encore, le hors-champ est roi et tout se passe en dehors de l’œil de la caméra. Strickland évoque l’essentiel en ne le filmant jamais.

The Duke of Burgundy se révèle être une histoire d’amour, de domination et de soumission. Un amour entre deux femmes sur lequel se superpose une relation de maître à esclave. Entre érotique soft et domination psychologique, le metteur en scène anglais imagine les pires vices, l’ondinisme et le bondage notamment, sans n’en jamais rien montrer, laissant au spectateur le soin d’imaginer ce qui se passe derrière les portes, les serrures et les murs de cette vieille demeure victorienne. Seul le son donne quelques indices sur les pratiques auxquelles s’adonnent Cynthia et Evelyn, le couple au centre d’une intrigue purement féminine qu’aucune présence masculine, même fugace, ne viendra tromper. Leur relation que l’on croit solidement posée dans la première séquence du métrage ne cessera d’évoluer de façon pratiquement imperceptible, mais tellement évidente. C’est un regard, un changement d’attitude, de focale, de lumière. Un grésillement, un changement de tonalité dans le « chant » d’un papillon. C’est à ce niveau de précision et d’exigence que se situe le cœur du cinéma de Strickland qui se permet une analogie entre les papillons et son couple de femmes amoureuses.

Dans The Duke of Burgundy, les apparences sont trompeuses. La relation qui unit ces deux femmes est constamment remise en cause par des détails, des petites choses finement esquissées mais qui signifient beaucoup. Les non-dits et les faux-semblants sont constamment de la partie, comme dans toute relation de couple, aussi originale et déviante soit-elle. Ce que filme le réalisateur britannique, c’est la lassitude, la routine, la monotonie qui s’installent dans un couple hors norme. Par sa mise en scène, la répétition du quotidien, des jeux, de l’ennui qui peu à peu s’immiscent dans cette relation, il fait peser un malaise sourd qui se combine à une perversité toute contenue procurant au film une vraie identité noire et vénéneuse.
L’autre idée de génie de Strickland est de situer son œuvre dans une époque indéterminée, entre le début du vingtième siècle et aujourd’hui. Cette intemporalité apporte au film l’éclat d’un songe, d’un conte, où tout est éthéré, irréel, surréaliste, ce qui participe à créer cette atmosphère tellement particulière. Le rythme est lent, presque apathique, marqué par le temps qui passe inlassablement, cadencé par des conférences peuplées de mannequins, des séances d’études en bibliothèque, des jeux érotiques et quelques disputes, de plus en plus franches mais toujours contenues. Il y a du Bergman dans cette observation des tourments du couple, du Peter Greenaway aussi, dans cette esthétique tellement prégnante qui fait presque partie intégrante de l’histoire.
L’esthétique est d’une justesse incroyable. Tout y est pensé, réfléchi, étudié mais jamais austère. C’est dans ce cadre strict et parfaitement délimité que surgit une émotion à fleur de peau amenée par la prestation exceptionnelle des deux comédiennes qui se livrent corps et âme et se mettent à nu psychologiquement parlant pour donner vie à cette histoire. Un jeu lui aussi tout en retenue mais d’une fabuleuse intensité. L’ambiance sonore est, encore une fois, d’une finesse rarement vue. De nombreuses émotions ou éléments du scénario sont introduits et offerts au spectateur par le son, les bruits, l’habillage sonore. Un cinéma exceptionnel au niveau de la forme et d’une grande richesse thématique. The Duke of Burgundy est d’une telle profondeur et d’une telle précision que plusieurs visions sont nécessaires pour appréhender totalement son sens.

Peter Strickland pose un nouveau jalon essentiel dans sa filmographie qui s’impose, film après film, comme l’une des plus intéressantes de ce début de siècle, possédant une vision, un style qui en laissera certainement quelques-uns sur le bas-côté. Exigeant sans être austère ni pédant, il déconstruit le genre pour le reformer à sa sauce, avec sa vision, son regard et surtout sa voix. The Duke of Burgundy est un grand film classique, gothique, érotique, vénéneux mais surtout un grand film d’amour qui nous dit que l’important n’est pas la façon dont on aime mais la force avec laquelle on aime et que le plaisir est avant tout une question de partage. Strickland signe un film d’orfèvre aussi magnifique esthétiquement qu’insaisissable thématiquement. Beau et fragile comme les ailes d’un papillon.


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