Le Cinéma Fantastique au bout des doigts. Cinéma Fantastique vous propose une critique jeune des films les plus vieux au plus récents traitant du fantastique dans sa globalité. Horreur, gore, fantômes ...
Dans les profondeurs du genre
Amer, film hommage à un genre méconnu (et sous-estimé) sortant sur les écrans, il est grand temps de faire un petit saut du côté de l’Italie pour décrypter ce qui fut le dernier mouvement cinématographique transalpin, le Giallo.
Alors qu’en France, la série policière fut associée au noir (série noire, film noir…), les italiens lui préférèrent le jaune, couleur des couvertures de ces livres à enquêtes. Logique donc que « giallo » devienne le terme de référence pour parler des « whodunit », ces films en forme de Cluedo, où le spectateur est invité à démasquer le tueur. Mais alors que les polars français restent sur une esthétique convenue, le giallo invente une grammaire visuelle inédite.
En 1964, déjà reconnu pour Le masque du démon (splendide film gothique en noir et blanc) et La fille qui en savait trop (un hommage à Hitchcock), Mario Bava pose les bases du giallo avec Six femmes pour l’assassin (Sei donne per l’assassino). Dans une maison de haute couture ont lieu des crimes sordides. Si l’intrigue n’est guère épaisse, l’ambiance campée par Bava est un coup de génie. Le choix du milieu de la mode, outre la présence de magnifiques modèles, dont on aperçoit les bas au détour d’un plan (l’érotisme étant un ingrédient du giallo), permet surtout à Bava une composition de l’espace digne d’une création picturale. Des grands salons baroques, où sont disposés des mannequins de velours rouge (la couleur fétiche du giallo), aux arrière-salles d’un antiquaire (tableaux, armures, miroirs anciens…), les décors invitent à la contemplation. Mais pas seulement. Les lieux dans le giallo sont souvent porteurs d’une symbolique. Ainsi l’antiquaire (que l’on retrouve d’ailleurs dans L’oiseau au plumage de cristal de Dario Argento) illustre la prédominance du passé, là où se trouve souvent la clé du traumatisme de l’assassin. Ce trauma initial, que le giallo ne met que rarement en scène, point par des objets anciens (un tableau par exemple).
Mais l’esthétique giallo de Bava contamine, outre les décors, les lumières (filtres rouges et bleus) et les cadres (plongée et contre-plongée, gros plans, longs travelling latéraux). Barnum visuel (et sonore), le giallo convoque l’inconscient des personnages (et celui du spectateur) pour créer un cinéma quasi expérimental, où le ressenti domine la narration discursive, les sens la raison. Point d’orgue de cette inventivité esthétique, l’assassin n’est plus un personnage en soi, mais une entité (le Mal) identifiable par des attributs à forte teneur fétichiste (encore l’érotisme). Gants de cuir noir, imperméable noir, chapeau et même masque. Privilégiant le meurtre à l’arme blanche (le rasoir par excellence), le meurtrier n’est plus qu’une silhouette, sur laquelle chacun peut projeter ses propres peurs. Cette indétermination physique au profit d’un « costume » fera les belles heures des slashers américains (le masque de hockey de Jason Voorhees, le chapeau de Freddy Krueger ou encore le masque de déguisement de Michael Myers). Mais n’allons pas trop vite…
En 1969, pendant que Mario Bava réalise Une hache pour la lune de miel (Il rosso segno della follia), un jeune cinéaste de 29
ans frappe un grand coup. Il s’appelle Dario Argento. Après avoir collaboré avec Bertolucci au scénario d’Il était une fois dans l’ouest, Argento dévoile son premier film, L’oiseau au plumage de cristal (L’uccello dalle piume di cristallo). Un homme témoin d’une tentative de meurtre va se lancer à la poursuite du mystérieux tueur. Encore des gants de cuir noir, un rasoir, un antiquaire, mais la force d’Argento va se concentrer sur un élément sous estimé chez Bava, la musique. Ennio Morricone imagine un score, où les cris d’une femme (jouissante ou mourante là est la question) scandent des scènes de crimes sanglants. Illustrative chez Bava, la musique devient chez Argento un élément majeur de la narration. Souvent utilisée en décalage de l’image (la comptine enfantine de Profondo Rosso en est l’exemple le plus flagrant), elle sous-tend l’union contrenature de la violence et de l’innocence, de la perversité du crime érotisé. Argento clôt sa trilogie animale, initiée par l’oiseau, avec Le chat à neuf queues et Quatre mouches de velours gris (tous deux sortis en 1971). D’autres animaux entrent à la même époque au panthéon des gialli, avec des titres aussi alambiqués que mystérieux tels La queue du scorpion (Sergio Martino 1971), La tarentule au ventre noir (Paolo Cavera 1971), L’iguane à la langue de feu (Riccardo Freda 1971) ou encore Le papillon aux ailes ensanglantées (Duccio Tessari 1971).
La même année, Mario Bava offre avec La baie sanglante (Reazione a catena, réaction en chaîne en vf), son chant du cygne et sa renaissance. Dès les premières minutes, un meurtrier ganté de noir qui vient de commettre son méfait se démasque (impossible dans l’incipit d’un giallo) et est lui-même tué par un nouveau criminel. Poussant le genre, qu’il a initié, vers ses ultimes retranchements, Bava réalise un film horrifique, ultra violent et magnifiquement graphique. La baie sanglante se veut un jeu de massacre. Les personnages y sont des ordures obnubilées par le rachat d’une propriété immobilière (la baie donc), pour lesquels aucune compassion n’est possible. Se déroulant sur les berges d’un lac, mettant en scène treize meurtres (vous me suivez…) dont un embrochage à la lance de deux corps en plein coït (ca ne vous rappelle pas un truc…), La baie sanglante semble avoir été le terreau de naissance du film de Sean S. Cunningham, sorti en 1980, Vendredi 13. Bava, après avoir codifié le giallo, a crée un autre genre cinématographique, plus jusqu’au-boutiste, que l’on nommera quelques années plus tard le slasher.
La place de « roi du giallo » ne reste toutefois pas longtemps vide, car Argento en 1975 propose un sommet de l’horreur giallesque avec Profondo Rosso (horriblement traduit Les frissons de l’angoisse) et s’empare du titre de roi incontesté. Puzzle psychanalytique, mise en abîme pirandellienne de la figure du témoin, Profondo Rosso (dont la musique composée par les Goblins transcende les visions hallucinées
d’Argento) touche au génie. Réutilisant les codes visuels de Bava, rendant hommage au Blow Up d’Antonioni (dont De Palma lui-même très influencé par le giallo donnera sa version en 1981), le réalisateur parvient, malgré ce lourd héritage de sources, à injecter à son film une intensité esthétique bluffante. Servi par une mise en scène rusée, Profondo Rosso se vit comme une claque excessive de rouge sang, stylisée à l’extrême. Deux ans plus tard, Argento, épaulé encore par les Goblins, réalise Suspiria. Encore un giallo, encore un coup de génie.
La fin des années 70 marque malheureusement un ralentissement, non dans la production de gialli, mais dans leurs qualités cinématographiques. L’Italie échoue à faire perdurer ce genre à part mais on retrouve des traces non négligeables de l’inspiration gialli de l’autre côté de l’atlantique. Brian de Palma, qui outre le « remake » Blow out, réalise Pulsions (1980) ou encore Body Double (1984), use d’une esthétique très giallo, aussi bien dans la forme (gros plans, montage sonore, split screen), que dans le fond (meurtres sadiques, témoin inopiné). L’usage qu’il fait de la musique, véritable dorsale narrative, n’est d’ailleurs pas sans rappeler le travail d’Argento.
Mais la stylisation de la violence, son érotisation, la psychanalytique cinématographique inhérente au giallo, tombe en désuétude. Argento réalise encore des films, mais excepté Le syndrome de Stendhal (1996), sa filmographie sombre dans l’indigence. De Palma abandonne le genre. Bava est mort. Peut-être comme le giallo.
Mais 2010 pourrait être l’année de sa résurrection. Dario Argento s’apprête à sortir Giallo (même si les premiers échos ne sont guère encourageants). Et surtout Hélène Cattet et Bruno Forzani, des amoureux du genre, proposent leur relecture personnelle du giallo avec le formidable Amer. Après une longue traversée du désert, les hommes gantés de cuir ont peut-être encore quelques coups de rasoir à infliger aux victimes consentantes des salles obscures…
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