Renvoyez la censure !

RENVOYEZ LA CENSURE !

28 décembre 2013 | Par : Darkness Fanzine

2013 : Une année de censure au cinéma

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Eden et après

Langue tranchée, bras coupés, cunnilingus empêchée, pédophilie condamnée... L’année 2013 aura été une année prolixe pour les censeurs. Comme il se doit, commençons ce petit tour du monde par le Royaume-Uni, pays de tous les records. En effet, le British Board of Film Classification (BBFC) n’aura pas failli à sa réputation en interdisant aux mineurs pas moins d’une centaine de films, près de 200 vidéos et les nombreux épisodes d’une bonne dizaine de séries télévisées allant de Dexter à Hannibal en passant par Les Revenants, American Horror Story ou encore Game of Thrones ! Impossible de les citer tous. Aucune image susceptible de choquer les sujets mineurs de sa Gracieuse Majesté ne semble être parvenue à passer le tamis des veilleurs de la bienséance. Ainsi, pourtant présentés au BBFC quarante ans après leur sortie en salles, les films français L’Eden et après (1970) et Glissements progressifs du plaisir (1974) de Alain Robbe-Grillet ont été interdits aux moins de 18 ans

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RoboCop

par les censeurs anglais à l’occasion de leur exploitation par l’éditeur BFI sur le marché de la vidéo en Grande-Bretagne il y a quelques semaines. Trop de scènes de sexe et de nudité flirtant avec la pornographie aux yeux des censeurs anglais. Après tout Alain Robbe-Grillet ne disait-il pas « la pornographie, c’est l’érotisme des autres » ? Notons enfin que le BBFC a décidé de maintenir l’interdiction aux mineurs attribuée en 1987 à Robocop, de Paul Verhoeven, et au premier volet des aventures de Freddy, A Nightmare on Elm Street réalisé en 1984 par Wes Craven, tous deux jugés encore bien trop violents pour les spectateurs non adultes.

En France, aucun film n’a été interdit aux -18 ans. Rappelons que le ministre de la Culture ne classe pas les films sur la base d’une liste d’interdits mais en fonction de l’avis rendu par les membres d’une Commission de classification chargée de classer les films avant une sortie en salles. Ainsi, seuls Clip, de Maja Milos et I Want your Love, de Travis Mathews ont fait l’objet d’une interdiction aux -16 ans avec avertissement. Des avis extrêmement cléments pour des œuvres larvées de scènes de sexe explicites, interdites aux mineurs partout ailleurs dans le monde. La Commission explique avoir interdit Clip aux -16 ans avec avertissement en raison de sa description, parfois dérangeante, de « l’itinéraire désespéré d’une adolescente dans la Serbie d’aujourd’hui, dont les pratiques de sexe, de drogue et d’alcool montrées de manière crue et parfois explicite ». Une décision parfaitement justifiée à la vue des fellations et des pénétrations filmées en très gros plans dans une fiction mettant en scène une actrice mineure même si la production assure qu’elle fut doublée durant les scènes litigieuses. Par ailleurs, la Commission explique avoir finalement interdit I Want your Love aux -16 ans car la « succession de scènes de sexe non simulées », qui aurait pu à elles seules motiver une interdiction aux -18 ans, était tempérée par « l’intention du réalisateur de dépeindre la vie affective tourmentée d’artistes homosexuels à San Francisco sur un ton intimiste et sans violence, qui souligne la liberté intérieure des personnages ». Une profondeur d’analyse très française que n’a bien souvent pas le reste du monde. Huit autres films ont été interdits aux -16 ans, sans avertissement, sur les écrans français en 2013 : Evil Dead, de Federico Alvarez, et ses membres découpés – la Commission expliquant que ce remake « multiplie autour d’une héroïne possédée par des forces maléfiques et sur un rythme haletant,

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L’inconnu du Lac

des scènes d’une violence insoutenable dans une atmosphère marquée par des rapports familiaux conduisant au meurtre d’une sœur par son frère. » –, Interior Leather Bar, de James Franco et Travis Mathews et son odeur de cuir gay – la Commission justifiant son avis par « la présence de scènes de fellation et de masturbation non simulées », ce dont on lui donne acte –, Maniac, de Franck Khalfoun et son collectionneur de scalps, Paradis : Amour du réalisateur autrichien Ulrich Seidl, Texas Chainaw 3D de John Luessenhop, Too Much Love will Kill You du cinéaste franco-libanais Christophe Karabache et L’Inconnu du lac, la Commission estimant que le film d’Alain Guiraudie, « dont le sujet est consacré à un lieu de rencontres homosexuelles » et qui « comporte des scènes de sexe non simulées » devait être interdit aux -16 ans. Prix de la mise en scène dans la catégorie Un Certain Regard au Festival international du film de Cannes en 2013, L’Inconnu du lac raconte la passion dévorante de deux hommes se livrant corps et âme sur les bords d’un lac. On se souvient surtout que l’affiche du film, dessinée par Tom de Pékin, montrant deux hommes s’embrassant tendrement tandis que d’autres, représentés en arrière-plan, s’adonnent à des activités intimes susceptibles de surprendre des observateurs avisés, avait choqué les riverains des communes de Versailles et de Saint-Cloud. Notons enfin que l’interdiction aux -16 ans décidée pour le film You’re Next d’Adam Wingard en juin dernier, avait provoqué la colère du distributeur français Synergy Cinéma, Yves Chevalier déclarant : « Dans un premier temps, nous étions interdits aux -12 ans. En plénière, nous avons été interdits aux -16 ans. Sans explication. Nous avons demandé de repasser devant la Commission de classification.

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La Vie d’Adèle

Cela nous a été refusé. You’re Next est un petit film de genre, nous sommes une petite structure. On a de plus en plus de mal à placer en salles ce type d’œuvres. Être interdit aux -16 ans, c’est presque infamant. Ce sera très pernicieux dans tous les cas. » Notons aussi la simple interdiction aux -12 ans décidée en France pour La Vie d’Adèle, bardée d’un avertissement indiquant aux spectateurs que « plusieurs scènes de sexe réalistes sont de nature à choquer un jeune public ». Une décision peu contraignante alors que Julie Maroh, la dessinatrice de la BD Le bleu est une couleur chaude qui a directement inspiré le film, dénonçait la dureté des scènes de sexe entre les deux actrices sur le site de Libération en juillet dernier. Une interdiction aux -12 ans pour des scènes de sexe « réalistes » alors qu’habituellement, les scènes de sexe « non simulées » ou « explicites » justifient une interdiction aux -16 ans ou -18 ans.

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Lucky Bastard

Si aux États-Unis 390 films ont été classés « R » – interdits aux spectateurs de -17 ans non accompagnés – seulement 2 films ont été strictement interdits aux -17 ans (NC-17) : Blue is the Warmest Color (La Vie d’Adèle, de Abdellatif Kechiche) et Lucky Bastard de Robert Nathan. Rappelons que la plupart des cinémas américains évitent de projeter des films classés « NC-17 » par la Classification and Rating Administration Commission (CARA) jugés peu rentables en l’absence de visibilité médiatique. C’est ainsi qu’après avoir frôlé le « NC-17 » en début d’année 2013, Evil Dead, présenté à la Commission avec un nouveau montage – donc une autocensure consentie par les studios – a obtenu de justesse un « R » pour son exploitation américaine. Une autocensure économique très habituelle outre-Atlantique (il n’y a qu’à comparer le nombre de films classés « R » à ceux classés « NC-17 ») qui pourtant provoqua la colère de l’actrice Evan Rachel Wood à la fin du mois de novembre 2013 après qu’elle ait constaté que l’une des scènes de sexe tournées avec Shia LaBoeuf dans The Necessary Death of Charlie Countryman

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Charlie Countryman

de Fredrik Bond, fut supprimée de la version définitive : « Après avoir vu le nouveau montage de Charlie Countryman, j’aimerais partager ma déception envers la MPAA qui a jugé utile de censurer une fois de plus la sexualité féminine. La scène pendant laquelle les deux personnages principaux font « l’amour » a été changée parce que quelqu’un a considéré que voir un homme pratiquer du sexe oral sur une femme rendrait les gens « mal à l’aise », mais les scènes dans lesquelles des gens meurent en se faisant exploser la tête restent intactes. » Avant d’être un moyen de diffuser des idées, le cinéma est d’abord un business aux États-Unis. C’est ainsi que Behind the Candelabra, de Steven Soderbergh, racontant la relation tumultueuse et homosexuelle du pianiste Liberace (interprété par Michael Douglas) avec Scott Thorson (joué par un Matt Damon au plus haut de sa forme), a été condamné à une exploitation direct-to-video malgré ses têtes d’affiche et un réalisateur émérite, faute d’un financement suffisant pour être distribué convenablement en salles.

Et que s’est-il passé en Extrême-Orient en 2013 ? Alors qu’au mois de juillet les autorités chinoises ont fièrement annoncé leur intention de supprimer la censure préalable des films, une censure économique, plus insidieuse, pèse très légalement et bien plus lourdement sur toutes les productions étrangères, la politique des quotas limitant chaque année le nombre de films étrangers autorisés à être exploités en salles. Une exception culturelle qui, par souci de protéger les productions nationales, a par exemple empêché la sortie de Moi, Moche et Méchant 2, de Chris Renaud, malgré l’insistance d’Universal Pictures. On se souvient que The Croods, de Jim Sanders, avait déjà été déprogrammé en 2012 pour les mêmes raisons deux semaines avant sa sortie dans l’empire du Milieu. Au fil des ans, les grands studios américains ont donc appris à composer et à anticiper les préoccupations d’un marché très fermé mais qui a généré à lui seul près de 3 milliards de dollars de recettes en 2012 soit une augmentation de 36 % par rapport à l’année précédente. Du coup, dans World War Z, Marc Forster a dû réécrire un scénario décrivant la dévastation du monde par des hommes devenus zombies après les ravages d’une épidémie foudroyante trouvant son origine... en Chine ! Mieux encore, dans Iron Man 3, les studios Disney-Marvel ont même demandé au réalisateur Shane Black, de tourner une fin alternative pour la Chine, mettant en scène l’actrice Fan Bingbing et ainsi s’attirer les

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Touch of Sin

faveurs de millions de spectateurs chinois et des autorités gouvernementales, étant précisé qu’Iron Man 3 a été coproduit avec le géant chinois DMG Entertainment pour un budget total avoisinant les 200 millions de dollars... Un bon moyen de contourner la politique des quotas. Mentionnons enfin l’interdiction d’exploitation en Chine, en décembre 2013, du dernier film de Jia Zhangke, A Touch of Sin, prix du meilleur scénario au dernier Festival international du film de Cannes. Une décision des autorités chinoises qui a surpris tout le monde, Jia Zhangke expliquant, assez confiant, au journal Libération le 24 juillet que son film, décrivant une Chine au bord de l’implosion sociale, avait néanmoins réussi à passer la censure chinoise : « Je perds un temps fou à négocier avec la censure, mais j’y suis obligé parce qu’il est nécessaire que mes films soient vus en Chine. Je négocie néanmoins pour ne pas faire de compromis. » En Chine, rien n’est jamais acquis.

En Corée du Sud, les scènes incestueuses entre mère et fils du film Moebius, de Kim Ki-duk, ont dû être très sérieusement remontées. Malgré quelques coupures, le film a d’abord été menacé par le Korea Media Rating Board (KMRB) : « L’histoire et le contenu du film sont extrêmement violents, terrifiants et dangereux pour un public non averti. L’expression insociable et contraire à l’éthique d’une activité sexuelle entre membres d’une même famille donne lieu à une exploitation dans un nombre limité de salles. » Censeur malgré lui, le réalisateur a exprimé sa colère dans l’édition du Hollywood Reporter du 18 juin 2013 : « Je passe le temps avec le sang qui se tarit dans les veines et je prépare encore un réexamen en coupant mon film comme si je coupais ma chair. » Finalement, après trois passages devant la Commission, une trentaine de plans – représentant environ 2’30" – a été supprimée pour permettre au film d’être exploité en salles. Notons par ailleurs que Le Transperceneige (Snowpiercer), du coréen Joon-ho Bong, aurait été censuré de 20 minutes par Weinstein Company, le distributeur du film aux États-Unis, « pour lui donner plus de rythme que dans la version originale ». Selon les propos du journaliste Tony Rayns, rapportés par Première le 6 août dernier, Harvey Weinstein aurait ainsi demandé au réalisateur de The Host « de faire en sorte que le film soit compris aussi bien par des gens de l’Iowa que de l’Oklaoma » ! Une censure qui renvoie directement à celle d’Albator, Corsaire de l’espace (Space Pirate Captain Harlock) de Shinji Aramaki, le site Animeland.com affirmant en octobre dernier, que la version internationale du film aurait été raccourcie de 15 minutes « afin de gagner en rythme et de l’adapter aux habitudes cinématographiques du public occidental. »

En Afrique du Sud, Of Good Report, de Jahmil X. T. Qubeka – racontant l’histoire d’une élève de 16 ans courtisée par son professeur et contenant des scènes de sexe non simulées – qui devait ouvrir le 34ème Festival international du film de Durban en juillet dernier, a d’abord été interdit de projection par le Federal Publication Bureau (FPB) pour pédopornographie avant d’être réhabilité en appel par le Film and Publication Appeal Tribunal (FPAT). Finalement interdit aux -16 ans, le film a été autorisé à clôturer le festival.

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12 Years a Slave

Achevons ce tour du monde de la censure au cinéma en 2013 en évoquant deux affaires récentes. Arrêtons-nous d’abord un instant sur le scandale provoqué par deux des affiches italiennes du dernier film de Steve McQueen, 12 Years a Slave (12 ans d’esclavage), qui sortira sur les écrans français le 22 janvier 2014 et qui raconte les douze années de calvaire d’un Noir enlevé dans l’État de New York au XIXe siècle, puis vendu comme esclave pour travailler dans les champs de cotons du sud des États-Unis. Selon le site Le Monde.fr du 26 décembre dernier, Lionsgate aurait exigé le retrait des affiches italiennes du film « jugées racistes par plusieurs observateurs ». Elles mettent au premier plan les visages et noms de Brad Pitt et Michael Fassbender, qui en réalité n’ont que des rôles très secondaires, et en plus petit, en bas à droite, la silhouette du comédien noir Chiwetel Ejiofor, acteur principal de 12 Years a Slave, alors que l’affiche originale le montre seul, de profil, en train de courir. Si BMI, le distributeur italien du film, tente de justifier son initiative par l’idée d’attirer les spectateurs avec des acteurs plus connus que Chiwetel Ejiofor, d’autres y ont vu une démarche raciste suscitant la réaction immédiate de Lionsgate : « Les affiches de 12 Years a Slave représentant Brad Pitt et Michael Fassbender récemment publiées en Italie, n’étaient pas autorisées ni validées par les producteurs ou les propriétaires du film » et d’ajouter qu’une enquête est encours et que des mesures ont été prises « pour arrêter la distribution de toute affiche non autorisée et faire enlever celles déjà en place ».

Terminons avec « l’affaire Tomboy ». En France, diffusé depuis septembre 2012 aux élèves du primaire dans le cadre du dispositif « École et cinéma », Tomboy (2011) de Céline Sciamma, fait l’objet de vives critiques de la part de certains parents d’élèves qui exigent son retrait du programme pourtant validé par le ministère de l’Éducation nationale. En effet, depuis l’automne dernier, comme le rapporte Le Monde dans son édition du 21 décembre, le film qui raconte l’histoire touchante d’une petite fille qui se fait passer pour un garçon et entretien des relations ambiguës avec une camarade, choque et fait l’objet d’une pétition exigeant l’arrêt de la diffusion du film pourtant déjà projeté à plus de 47 000 élèves de classes de CE2, CM1 et CM2. Selon les statistiques « École et cinéma », 79 % des enseignants parisiens ont pourtant jugé que le film était « très intéressant » d’un point de vue cinématographique et pédagogique. Rappelons que Tomboy, sélectionné au festival de Berlin, avait réalisé 350 000 entrées dans les cinémas français.

Pour suivre l’actualité de la censure au cinéma, en plus de cette chronique, rendez-vous sur le blog de Darkness Fanzine, dont le 14ème numéro consacré aux déviances et aux perversions au cinéma vient tout juste de sortir.

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