Renvoyez la censure !

RENVOYEZ LA CENSURE !

18 novembre 2011 | Par : Darkness Fanzine

Sleeping beauty, finalement interdit aux mineurs de 16 ans !

Le 14 novembre 2011, le ministre de la Culture a finalement tranché : Sleeping beauty est interdit aux moins de 16 ans conformément à l’avis formulé, à deux reprises, par l’assemblée plénière de la Commission de classification des œuvres cinématographiques. La première fois, le 27 octobre et la seconde, le 10 novembre après une nouvelle projection organisée à la demande expresse de Frédéric Mitterrand. Malgré les protestations publiques du distributeur du film en France (ARP Sélection) et le soutien quasi-unanime de la presse hurlant à la censure, Sleeping beauty rejoint le panthéon des films interdits aux moins de 16 ans tels Q (2011) de Laurent Bouhnik, Enter the void (2010) de Gaspard Noé ou encore Antichrist (2009) de Lars von Trier. « Ça met le film là où il ne devrait pas être, c’est aberrant par rapport à son contenu. Les spectateurs seront déçus s’ils attendent du cul, il n’y a rien de pire que de leur mentir ! », déclare Michèle Halberstadt, productrice et responsable des acquisitions et des coproductions chez ARP Sélection. Atteinte à la liberté d’expression, opération publicitaire orchestrée... qu’en est-il vraiment ?

Les interdictions aux mineurs de 12 et 16 ans

L’interdiction aux mineurs de 16 ans s’est substituée à l’interdiction aux moins de 18 ans en 1990 (hors le cas des films à caractère pornographique ou incitant à la violence pour lesquels elle existe toujours depuis 1975). De la même manière, l’interdiction aux mineurs de 12 ans a remplacé l’interdiction aux moins de 13 ans à la même date. Jean-François Théry, ancien président de la Commission de classification à l’origine de la réforme, s’en expliquait très librement en 1993 : « Avec l’aide de psychologues et de médecins psychiatres, nous nous sommes aperçus que les âges de 13 et 18 ans n’étaient plus significatifs alors qu’en revanche, les âges de 12 et 16 ans convenaient mieux. 11-12 ans, c’est le passage de l’école primaire au collège et incontestablement un changement dans la manière de vivre et de travailler. Un second palier à 16 ans marque le début de la vie active pour ceux qui ne vont pas plus loin, le passage du collège au lycée pour les autres. Dans les deux cas se produit un changement dans la manière d’apprécier les choses  ».

Mais pour quelle catégorie de films l’interdiction aux moins de 16 ans est-elle réservée ? Contrairement à ce que voudraient laisser croire certains commentateurs de l’affaire, encouragés par un distributeur légitimement excédé, l’interdiction de représentation aux mineurs de 16 ans n’est pas réservée aux films dits « conventionnels » comportant des scènes de sexe non simulées même si la pratique montre que la Commission use régulièrement de cet argument. Ainsi, de mars 2004 à février 2007, près de 100 films ont été interdits aux mineurs de 16 ans, dont une grande majorité en raison de la violence des images proposées ou de scènes de sexe particulièrement explicites.

Des précédents cinématographiques célèbres

Le 26 mars 1999, Romance de Catherine Breillat, est interdit aux moins de 16 ans malgré des scènes de sexe explicites dont celle présentant Caroline Ducey pratiquant une véritable fellation sur Sagamore Stevenin. Le 8 aout 2001, le film Le Pornographe de Bertrand Bonello est interdit aux mineurs de 16 ans, le ministre suivant l’avis de la Commission estimant que, malgré une scène de sexe non simulée, le film ne constituait pas une œuvre pornographique « tant la place que tient cette scène, d’ailleurs exclusive et brève par rapport à la durée du film, que la manière dont elle a été filmée, établissent que ni le sujet du film, ni l’intention de l’auteur, n’ont eu d’autres fins que d’illustrer, à travers la séquence dans l’ouvrage du tournage d’un film pornographique, des idées et des thèmes étrangers à l’exposition et à l’exploitation de scènes à caractère sexuel ». Oui mais voilà, à la différence de ses prédécesseurs, le film de Julia Leigh ne contient aucune scène de sexe non simulée... Serait-ce alors un cas unique ?

La Commission explique que Sleeping Beauty place les protagonistes dans des situations complexes et « difficilement compréhensibles pour un public jeune ». On retrouve en fait les arguments ayant conduit à interdire aux moins de 16 ans De Bruit et de fureur, de Jean-Claude Brisseau en 1987. Donc, rien de nouveau, la Commission agissant conformément à la mission que lui a confié le législateur en 2009 : « La représentation cinématographique est subordonnée à l’obtention d’un visa d’exploitation (...). Ce visa peut être refusé ou sa délivrance subordonnée à des conditions pour des motifs tirés de la protection de l’enfance et de la jeunesse (...)  ». Rappelons aussi que la Commission est composée de 27 membres et de 54 suppléants représentant notamment les professionnels du cinéma, la jeunesse, les experts ou encore les institutionnels. Chaque proposition de la Commission fait l’objet d’un vote à bulletin secret, et lorsqu’une majorité se prononce en faveur d’une restriction à la diffusion, le film est obligatoirement renvoyé en assemblée plénière pour un nouveau vote. Le film de Julia Leigh a donc été visionné au moins trois fois (une fois en sous-commission et deux fois en assemblée plénière), par différents membres de la Commission, lesquels ont à chaque fois débattu et voté en leur âme et conscience. Pas de censure à proprement parlé, mais bel et bien une restriction à la programmation aux conséquences économiques néanmoins certaines...

Peut-on parler de censure économique ?

« On va nous dire que nous faisons de la censure économique puisque le public de cinéma a majoritairement entre 15 et 30 ans, et que si nous interdisons un film aux moins de 16 ans c’est 20% de recettes en moins. C’est vrai, mais je ne vois pas comment faire autrement » affirmait déjà très lucidement Jean-François Théry en 1993. Ce dont voulait se prémunir ARP Sélection en réclamant au ministre de la Culture une simple interdiction aux mineurs de 12 ans avec avertissement.

Privé d’une partie du public pour sa carrière en salles, Sleeping beauty voit d’emblée ses perspectives de recettes diminuer. De la même manière, les droits de diffusion du film sur le petit écran risquent d’être sérieusement discutés, les grandes chaînes de la télévision publique ne pouvant le programmer qu’en deuxième partie de soirée, en application des catégories définies par le conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en 2002 : « les œuvres cinématographiques interdites aux mineurs de seize ans ainsi que les programmes à caractère érotique ou de grande violence, susceptibles de nuire a l’épanouissement physique, mental ou moral des mineurs de seize ans » ne peuvent être diffusés qu’après 22h30 sur les chaînes en clair. Un manque à gagner supplémentaire même si Canal +, les chaînes cinéma du câble, du satellite et les services de paiement à la séance sont autorisés à le programmer à partir de 20h30.

Les intérêts économiques d’une œuvre cinématographique sont donc parfois incompatibles avec la sauvegarde des intérêts de l’enfance et de la jeunesse voulue par la loi, lorsque le message véhiculé par le film est jugé inapproprié pour des mineurs de 12 ou 16 ans. Le risque financier et la possible interdiction de l’œuvre doivent alors être soupesés par les investisseurs, sous peine d’engendrer quelques déconvenues. Ce que font aujourd’hui toutes les grandes chaînes de télévision, en refusant de produire un film qui ne pourra jamais être diffusé en prime time. Une autre forme de censure...

Sleeping beauty interdit aux mineurs de 18 ans ?

Vraisemblablement atterrés par la décision du ministre de la Culture, le distributeur français et la presse ont très malencontreusement oublié de préciser que Sleeping beauty était interdit aux mineurs de 18 ans dans tout le Royaume-Uni depuis le 7 octobre dernier pour la violence de son message et la crudité de ses dialogues ! Cette information méritait aussi d’être donnée...

Commentaires

Excellent article ! Erudit, pertinent et véritablement informatif. Ça mérite d’être souligné !

18 novembre 2011 | Par Vivadavidlynch

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