Renvoyez la censure !

RENVOYEZ LA CENSURE !

2 novembre 2011 | Par : Darkness Fanzine

La Belle, l’Ordre et la Morale...

Dame Anastasie aurait une nouvelle fois été aperçue. Dans l’océan pacifique, une paire de ciseaux à la main, tournant autour du dernier film de Matthieu Kassovitz ; et sur le territoire national, posant une ceinture de chasteté sur l’œuvre de Julia Leigh Sleeping beauty. Qu’en est-il vraiment ?

La Nouvelle-Calédonie partagée...

L’Ordre et la Morale (2010) de Matthieu Kassovitz relate les événements tragiques de Nouvelle-Calédonie, durant lesquels quatre gendarmes de la brigade de Fayaoué ont été tués et vingt-sept autres retenus en otage dans la grotte de Gossanah sur l’île d’Ouvéa, par un commando d’indépendantistes kanaks en avril 1988. L’assaut spectaculaire mené par les forces spéciales entre les deux tours de l’élection présidentielle, se conclura par vingt-et-un morts dont deux militaires. Les suspicions d’exécution de certains des preneurs d’otages dénoncées par le capitaine Legorjus, responsable des gendarmes du groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) présents sur place, dans son livre « L’ordre et l’action » édité chez Fixot en 1990, ont servi le point de vue livré par le réalisateur. Le film, dont la sortie sur les écrans français est programmée le 16 novembre prochain, ne devrait toutefois pas sortir en Nouvelle-Calédonie, le seul exploitant de salles présent sur l’île (Ciné City) refusant de projeter un film jugé « très caricatural  » et ce, pour ne pas « attiser les rancœurs » et « affaiblir les forces du consensus ». Point de vue partagé par Bernard Pons, ministre de l’outre-mer de l’époque, démentant ce week-end le fait que « l’assaut final aurait été dicté par des sombres calculs politiques ».

Apparemment surpris, Matthieu Kassovitz et son producteur Christophe Rossignon dénoncent la censure faite au film soutenu localement par la Ligue des droits de l’Homme de Nouvelle-Calédonie, laquelle stigmatise « un problème touchant directement à la liberté d’expression dans un domaine culturel fondamental » en demandant à l’État de « prendre d’urgence les mesures qui s’imposent pour qu’un large public puisse avoir accès à ce film ».
L’Ordre et la Morale a-t-il été censuré par les pouvoirs publics ? L’État peut-il contraindre un exploitant de salles à programmer le film ? Tachons d’y voir un peu plus clair. Pour cela, rappelons plusieurs points importants :

Premier point - Avant même le début du tournage, Matthieu Kassovitz a rencontré de grosses difficultés l’empêchant d’une part, de tourner en Nouvelle-Calédonie et, d’autre part, de bénéficier du concours matériel des forces armées françaises, ces dernières refusant de cautionner un scénario jugé trop éloigné de la version officielle.

Le début du tournage en Nouvelle-Calédonie ayant été reporté par deux fois suite aux pressions exercées par le fils d’un des auteurs de la prise d’otages, la production décide en mai 2010 de tourner le film en Polynésie française, sur l’atoll d’Anaa situé dans l’archipel des Tuamotu. La décision intervient après plus d’un million d’euros déjà dépensé sur place et des pressions tribales de plus en plus fortes rendant les conditions de tournage trop aléatoires. Par ailleurs, l’armée française ne souhaitant pas prêter ses moyens à la production, Nord-Ouest Films fut dans l’obligation de fabriquer les nombreux matériels militaires présentés, numériquement ou artisanalement.

Deuxième point – Les événements de Nouvelle-Calédonie ont fait l’objet de deux lois d’amnistie. La première loi (du 9 novembre 1988) amnistie toutes les infractions commises avant le 20 août 1988 « à l’occasion des événements d’ordre politique, social ou économique en relation avec la détermination du statut de la Nouvelle-Calédonie ou du régime foncier du territoire » exception faite des faits qualifiés d’assassinat. La seconde loi (du 10 janvier 1990) parachève le dispositif initial, pour la même période, en ne limitant plus la nature des infractions pardonnées. Si les lois d’amnistie de 1988 et 1990 n’ont pas effacé les faits commis ou supposés avoir été commis par l’une ou l’autre des parties, elles ont pour effet de leur faire perdre leur caractère délictueux et ce, dans un but d’apaisement général.
Si en pratique Matthieu Kassovitz est donc libre de relater les faits de violences d’avril 1988, il lui est en revanche totalement interdit d’évoquer d’éventuelles sanctions pénales amnistiées ou d’en rappeler tout simplement l’existence.

Troisième point – En octobre 2011, Douglas Hickson (Ciné City), l’unique exploitant de salles en Nouvelle-Calédonie, annonce son intention de ne pas programmer le film de Matthieu Kassovitz : « Nous sommes une entreprise de divertissement, alors que ce film est un film polémique. Nos salles ne sont pas le lieu approprié pour le présenter ». Cette affaire est à rapprocher de la décision du réseau de salles Utopia refusant de projeter le film israélien A cinq heures de Paris (2009) de Leon Prudovsky, en juin 2010, en réaction à l’offensive israélienne sur le cargo turc transportant de l’aide humanitaire destinée aux populations palestiniennes de la bande de Gaza.
Dans un cas comme dans l’autre, rien n’oblige juridiquement un exploitant de salles à programmer ou à déprogrammer un film.

Quatrième et dernier point – Après avoir obligatoirement reçu l’avis consultatif de la commission de classification des œuvres cinématographiques (CCOC), le ministre chargé de la Culture demeure seul compétent pour autoriser l’exploitation d’un film en salles, partout en France à l’exception des territoires d’outre-mer. Pour ce qui concerne la Nouvelle-Calédonie, pays à souveraineté partagée, il ne semble pas que les autorités locales aient eu la quelconque intention d’interdire ou de restreindre l’exploitation du film de Matthieu Kassovitz.

Il ressort de ces quatre points que L’Ordre et la Morale n’a fait l’objet d’aucune restriction de la part des pouvoirs publics, tant sur le territoire métropolitain qu’outre-mer, si l’on ne tient pas compte du refus des forces armées d’apporter leur concours. Par ailleurs, rien n’oblige un exploitant de salles à programmer un film, l’État ne disposant bien évidemment pas du pouvoir de contrainte.
Si les mauvaises langues expliquent que Matthieu Kassovitz et Nord-Ouest Films profitent d’une non-programmation largement prévisible pour faire de la publicité autour d’un film que les pouvoirs publics n’ont jamais voulu interdire, il est néanmoins inapproprié de parler de censure.

Une Belle au bois dormant abusée...

Le 27 octobre 2011, la commission plénière de la CCOC a proposé au ministre de la Culture d’interdire aux mineurs de 16 ans Sleeping beauty de Julia Leigh en raison « de la peinture de personnages à la dérive dans des situations difficilement compréhensibles par un public jeune et susceptible de heurter ce dernier  ». Présenté au dernier festival de Cannes, le film de Julia Leigh racontant l’histoire d’une jeune fille qui, par manque d’argent, accepte de servir des dîners en tenue légère, et finit par prendre des somnifères afin de se laisser caresser pendant la nuit par des vieillards amoureux de sa chair fraîche ; est conspué par certains critiques : « Des soubrettes aux seins nus, en strings et bas résilles qui servent à table des bourgeois décadents, quelle audace ! Sleeping beauty nous ferait presque regretter les scènes ringardes des films X signés Max Dorcel où, au moins, il se passait quelque chose derrière les portes des manoirs » écrivait très ironiquement Alain Spira dans Paris-Match en mai 2011.
Toujours est-il que Michèle Halberstadt, la distributrice du film (ARP) en France, en appelle à la sagesse de Frédéric Mitterrand, plaidant pour une « simple » interdiction aux moins de 12 ans avec avertissement. Le décret de 1990 donnant au ministre de la Culture la faculté de demander un nouvel examen, il y a fort à parier que la classification sera revue à la baisse, le ministre pouvant toujours passer outre l’avis consultatif de la Commission...

Commentaires

Super article ! Très informatif et éclairant sur ces cas spécifiques. "Sleeping Beauty" m’intrigue au plus haut point ; il me tarde de le découvrir !

2 novembre 2011 | Par Vivadavidlynch

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