Ose court

OSE COURT - Tony Zoreil

5 mars 2009 | Par : Damien Taymans

Le fabuleux destin de Tony

Quand la plupart des hommes et femmes fantasment sur la surdimension de certains organes de leurs congénères, Tony Zoreil éprouve d’énormes difficultés à se faire son trou dans une société peu encline à l’acceptation de la différence. Doté d’esgourdes énormes (une sorte de Prince Charles puissance 10), Tony rame quand il s’agit de trouver chaussure à son pied du côté de la gente féminine. Peu esthétique, la tare s’accompagne d’un inconvénient majeur, l’acuité auditive du jeune homme s’en trouvant considérablement aiguisée au point que le moindre bruit devient vacarme à ses tympans. Cloisonné dans un monde de silence grâce à ses boules Quiès, reclus dans une famille qui refuse l’ouverture et désire ne contenir que des membres aux portugaises gigantesques, Tony aspire à s’extirper de cet atavisme lourdingue et réaliser de grandes choses...

"Après avoir étudié le cinéma à l’ESRA Paris, explique le cinéaste, j’avais le projet d’écrire et réaliser un long métrage avec mon père (réalisateur lui aussi) dont l’idée germait dans notre tête. Je ressentais bien sûr le besoin de m’expérimenter avec une première réalisation, j’ai donc décidé en parallèle d’écrire et de réaliser le court-métrage Tony Zoreil." Bien lui en prit car l’objet filmique effectue depuis une odyssée inespérée des festivals depuis la première projo en sélection officielle à Venise. "Je l’ai donc découvert pour la première fois sur grand écran dans ce festival mythique du cinéma. Ce fut un moment impressionnant mais finalement inoubliable car l’accueil du public a été très bon."

Comment pourrait-il en être autrement ? Tony Zoreil fourmille d’une pléiade de séquences détonantes, oscillant incessamment entre fable poétique, comédie et drame, se payant le luxe au passage de faire le tour de la question en exploitant chacune des possibilités de l’idée de départ. Tony montré dans sa différence dont l’auteur souligne aussi bien les inconvénients majeurs (le brouhaha continuel) que les avantages de ce dysfonctionnement (la virtuosité musicale), mêlant l’un et l’autre dans un tourbillon d’images chargées en émotion et une symphonie aux sonorités tantôt cacophoniques (le repas familial) tantôt mélodieuses (les discussions téléphoniques avec Elisabeth). Un ressenti auditif que l’auteur impose aux spectateurs, forçant l’empathie, seule panacée pour lutter contre la xénophobie physique. "Je pense que la meilleure manière de comprendre l’autre et d’accepter sa différence, c’est avant tout de faire l’effort de le connaître. Les préjugés viennent la plupart du temps de l’ignorance de l’autre… Un film a plus de chance d’être réussi lorsque le spectateur arrive à s’identifier aux personnages."

Une leçon philosophique autant que cinématographique sous forme de fable empreinte de poésie, à l’instar d’un Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Notons pour clôturer que le court, en sus d’avoir participé aux festivals de Venise et de Gerardmer, se paiera les honneurs d’une nomination aux Césars.

L’INTERVIEW DU REALISATEUR

Comment est né ce projet ? Et sur combien de temps s’est-il échelonné ?

Après avoir étudié le cinéma à l’ESRA Paris, j’avais le projet d’écrire et réaliser un long métrage avec mon père (réalisateur lui aussi) dont l’idée germait dans notre tête. Je ressentais bien sûr le besoin de m’expérimenter avec une première réalisation, j’ai donc décidé en parallèle d’écrire et de réaliser le court-métrage Tony Zoreil.
L’idée des grandes oreilles vient de mon désir de raconter une histoire sur un personnage pas comme les autres. C’est aussi une idée très visuelle qui me permettait d’utiliser le son d’une manière étonnante. Je trouvais aussi qu’il y avait du fond et de la poésie dans la possibilité qu’offrait cette histoire qui traite avant tout de la différence et du regard des autres. J’ai donc plongé dans l’écriture et dans la recherche de partenaires. Finalement, Annie Dautane que j’avais rencontrée lors d’un stage au sein de sa société de post-production à « La Maison » a adoré le scénario. Elle est alors devenue coproductrice du film.

Ce projet de l’écriture à la copie finale a pris environ trois ans. J’ai notamment beaucoup travaillé avec les acteurs… J’ai beaucoup aimé ces répétitions qui m’ont aussi permis d’affiner des détails de ma mise en scène. Le travail sur les oreilles qui ont été sculptées puis fabriquées en mousse de latex et silicone a aussi été important. Il fallait trouver un juste équilibre dans leur forme et leur taille. Je ne voulais pas des oreilles qui enlaidissent les personnages. Elles devaient cependant rester étonnantes visuellement par leur taille. Le tournage a duré 14 jours, il s’est déroulé en 2 parties à 4 mois d’écart pour des soucis de décors. La post-production s’est échelonnée sur une année entre le montage, l’étalonnage, les effets spéciaux où l’on retravaillait la texture de oreilles, le sound-design et la musique. Finalement, le film a été prêt juste à temps pour le Festival de Venise où il était en sélection officielle. Je l’ai donc découvert pour la première fois sur grand écran dans ce festival mythique du cinéma. Ce fut un moment impressionnant mais finalement inoubliable car l’accueil du public a été très bon.

Traiter de la différence, c’est un sujet difficile. Quelle ligne de conduite t’étais-tu donné pour ne jamais tomber ni dans le mélodrame ni dans le potache auquel les oreilles surdimensionnées ouvrai la voie ?

Essayer d’être trop dramatique avec un personnage aux grandes oreilles aurait vraiment donné un film pathétique, car il y a finalement des choses tellement plus graves… Et à la fois je voulais traiter l’histoire au premier degré pour que l’on ressente la lourdeur de son problème… Il y avait effectivement un équilibre à trouver. Tomber dans le potache aurait enlevé toute poésie à l’histoire… A chaque étape de l’élaboration de l’histoire et du film, j’avais conscience de cette difficulté. Il n’y avait pas réellement de ligne de conduite ou de limite mais c’était plus de l’ordre du dosage, savoir si on fait trop ou pas assez. Autant dans le scénario que la mise en scène. C’est finalement pas très concret mais plus dans le ressenti.

Les préjugés que Tony tente de combattre ne sont-ils pas les moulins à vent de Don Quichotte, à savoir une chimère inatteignable ?

Oui d’autant plus que lui-même refuse ce qu’il est. Il se cache derrière un bonnet, il triche, alors comment les autres peuvent-il l’accepter ? Tout les personnages du film ne s’intéressent qu’aux apparences : le médecin refuse un enfant aux grandes oreilles, les parents désirent une famille aux grandes oreilles, la femme mûre ne s’intéresse qu’à elle-même, l’intello bien que se disant différente, car au-delà des préjugés, a la même réaction, Tony refuse de prendre contact avec Elisabeth car elle est à son image puis finalement la rappelle seulement pour sa beauté ; les punks ne s’intéressent qu’aux oreilles de Tony, et Elisabeth est contre les piercings…

Nicolas Clerc rentre dans le milieu du cinéma par une histoire de baisers et ne parvient jamais dans Tony Zoreil à séduire la moindre femme du fait de sa particularité physique. Un juste retour des choses ?

Je suis 100% d’accord c’est un bon retour des choses. Mais en y réfléchissant bien, il a tout de même la chance à la fin du film d’embrasser la jolie Elisabeth (Audrey Marnay)

Comme l’illustre le titre de presse canadien « The Fabulous Destiny of Valentin Potier », de votre court émane une espèce de french touch semblable aux fables de Gondry, Caro et Jeunet. Des références pour vous ?

Bien sûr, ils ont tous les deux beaucoup de talent ! C’est d’ailleurs très flatteur d’avoir été comparé à eux. Mais mes références sont très vastes et, comme beaucoup, ma passion pour le cinéma a commencé avec des réalisateurs comme Martin Scorsese, Stanley Kubrick, Steven Spielberg, les frères Coen, Terry Gilliam, Francis Ford Coppola. etc…

Le spectateur est souvent incorporé dans la peau de Tony via son ressenti notamment auditif. Ainsi, le bruit d’une mouche se voit volontairement amplifié pour glisser le public dans la peau du personnage. L’empathie constitue-t-elle la meilleure manière de comprendre et d’accepter la différence ?

Je pense que la meilleure manière de comprendre l’autre et d’accepter sa différence, c’est avant tout de faire l’effort de le connaître. Les préjugés viennent la plupart du temps de l’ignorance de l’autre… Un film a plus de chance d’être réussi lorsque le spectateur arrive à s’identifier aux personnages.

Vous mettez en lumière également la particularité de Tony en le dépeignant comme un maestro musical. Pensez-vous que certaines difformités soient avantageuses ? Auriez-vous quelques exemples en tête ?

Je pense que cela dépend de ce qu’on en fait, de la manière dont on la vit… Par exemple un homme fort peu se retrouver exclu dans le monde du travail ou au contraire se servir de sa carrure comme sentiment de puissance pour s’imposer aux autres.
Cela peut devenir un avantage pour ceux qui ont la force de savoir en jouer.

Tony Zoreil est votre premier court et il réalise un parcours sensationnel en festivals. Et pourtant, fort de ce succès, vous ne parlez toujours pas de vous en utilisant la troisième personne. Comment garder la tête froide face à tant de réussite ?

Je suis très fier du parcours de Tony Zoreil en festivals, mais je reste concentré sur mes projets en cours qui monopolisent mon esprit… De plus en voyant au cinéma la qualité de certains films tel que Les Noces Rebelles de Sam Mendes, Babel d’Alejandro Gonzàlez Inarritu où la filmographie de Clint Eastwood, je garde la tête froide.

Comment avez-vous appris et accueilli votre sélection aux Césars 2009 du Meilleur court métrage ?

J’étais très heureux, d’autant plus qu’ils éditent un DVD, ce qui permettra de faire découvrir plus largement Tony Zoreil au public…

Avez-vous d’autres projets en format court prévus ou pensez-vous vous attaquer au long très bientôt ?

Je viens de finir l’écriture de mon premier long métrage, un film très psychologique dans un univers policier…En parallèle, je ne délaisse pas le format court car je dois écrire et réaliser pour Canal + un autre court métrage suite au Prix qu’ils m’ont remis au Festival de Clermont Ferrand.

(Interview réalisée par Damien)

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