Ose court

OSE COURT - Les Bêtes Aveugles, d’Olivier Laval

29 mai 2014 | Par : Quentin Meignant

Intelligence et tension...

Liège est décidément devenu ces derniers temps un bon pourvoyeur de courts métrages de genre de qualité. Après le Voisins de Christophe Mavroudis, qui enregistre pour l’instant un beau parcours en festivals (découvrir notre article ICI), ce dernier n’est une nouvelle fois pas pour rien dans un autre futur succès provenant de la Cité Ardente, Les Bêtes Aveugles.

Avec son ABSL Mefamo, il a en effet co-produit ce court assez long réalisé par Olivier Laval, véritable passionné de genre qui depuis ses plus vertes années tourne pour son propre plaisir. Si ses précédentes oeuvres (une trentaine de fictions) sont restées plus ou moins confidentielles, il devrait en aller autrement de ses Bêtes Aveugles, oeuvre intelligente, à la fois métaphorique et ancrée dans la réalité des contacts humains actuels, et emplie de tension. L’action des Bêtes Aveugles prend place dans les vestiges d’un quartier abandonné où un jeune couple vit paisiblement à l’écart de la société jusqu’au jour ou un autre couple, issu du monde moderne, les découvrent ...

Enchanté par les retours positifs suite aux premières projections de son film, Olivier Laval est désormais un cinéaste heureux qui se livre à vous dans l’interview ci-dessous. N"hésitez pas : entrer dans l’univers des Bêtes Aveugles, c’est s’engager à ne pas en ressortir indemne.

ENTRETIEN AVEC OLIVIER LAVAL (RÉALISATEUR DES BÊTES AVEUGLES) :

Bonjour Olivier. Peux-tu nous expliquer en quelques mots ton parcours et ce qui t’a poussé à faire du cinéma ?

Depuis mon enfance en Ardennes, je suis constamment en train de raconter des histoires à mon entourage. J’ai donc débuté par l’entremise de petites bandes dessinées reproduisant les films d’horreur dont je me goinfrais alors. D’autres amis m’ont suivi dans ce sens et j’ai très vite découvert que je n’avais pas un talent particulier pour le dessin. C’est à cette période que j’ai découvert Evil Dead 2 de Sam Raimi qui a été un véritable choc visuel. J’avais alors 12 ans, et c’était la première fois que je pouvais deviner la personnalité d’un réalisateur au travers de sa mise en scène. La suite, c’est l’histoire classique de beaucoup d’autres jeunes cinéastes ; mes parents m’achète un caméscope, je tourne mes premiers films gores en VHS, je passe au digital puis au numérique, ... Soit plus ou moins 14 ans d’apprentissage par l’erreur et une trentaine de fictions, longs et courts, réalisés grâce à un groupe d’amis solidaires.

Quelles sont très principales influences ?

J’ai eu la chance de pouvoir tourner énormément et très jeune. Ainsi, j’ai pu exprimer toutes mes influences dans mes premiers films : Raimi, Jackson, Kounen, Romero, ...
Aujourd’hui, je fais une très grande distinction entre les films que j’aime voir, et les films que j’aime faire. D’autant plus qu’en tant que spectateur, je trouve que le cinéma contemporain régresse à force de recyclages, hommages, suites, etc. On n’avance plus. J’essaye donc de construire mon style en racontant des histoires inédites de la meilleure façon qui soit, de captiver l’audience et de la faire vibrer. Néanmoins, j’ai grandi avec le cinéma de genre anglo-saxon et j’en ai gardé cet amour de la forme. Et puis en tant qu’autodidacte, je continue d’apprendre la « grammaire cinématographique » en observant l’œuvre des grands maîtres.

Le scénario des Bêtes aveugles est de toi-même. Explique-nous la genèse de cette idée.

J’ai beaucoup de mal à me remémorer exactement comment tout cela a pris forme, mais je pense être parti de l’image du sans-abri se réfugiant dans les recoins sombres de la ville pour échapper à la terreur que lui inspire la société. J’aime beaucoup l’idée d’exacerber un fait de société au point de basculer dans le surréalisme. Le cinéma de genre est parfait pour ça. Ensuite, il y a eu la découverte du décor, des rencontres humaines et artistiques, des expériences personnelles, qui ont tissé ensemble cette intrigue dans mon esprit.

Les décors, du côté de Liège (Belgique), collent parfaitement avec la mise en place de ton intrigue. Comment as-tu déniché ces friches industrielles ? Avais-tu d’autres pistes ?

On n’a jamais pensé tourner dans un autre site que celui de La Chartreuse, qui est donc cet immense site militaire totalement à l’abandon sur les sommets de la ville de Liège. Je connaissais l’endroit depuis un an ou deux et j’ai rédigé le scénario en fonction de mes pérégrinations là-bas. C’était une véritable source d’inspiration, d’autant que je suis un amoureux des ruines envahies par la végétation pour leurs aspects « romantiques ».

Avec 1250 euros de budget, l’équipe a dû la jouer serré. Quelles ont été les principales difficultés rencontrées durant le tournage et la post-production ?

On peut obtenir beaucoup à l’image avec très peu de moyens, mais cela n’est possible qu’à condition d’avoir une équipe passionnée, et celle des Bêtes Aveugles l’était vraiment. Quand il n’y a pas de salaire à la clef pour récompenser cet investissement, cela peut devenir très dur à porter. Chaque problème prend plus d’importance sans argent et les compromis s’accumulent tout au long du tournage. Chacun doit donc donner d’avantage de sa personne dans chaque poste pour « défendre son honneur » et aboutir à un résultat dont on sera fier. La costumière s’est approvisionnée dans les boutiques de secondes mains, l’artiste qui a conçu « le nid » a vidé sa propre chambre et réutilisé des éléments de ses précédentes installations, on a pu post-synchroniser le film gratuitement dans le studio radio où notre compositeur anime une émission, etc. Ça a finalement bloqué financièrement lors de la toute dernière étape, l’étalonnage, où on a du recourir à un appel à dons qui a été bouclé en moins de deux semaines grâce à la générosité d’amis impatients de voir le résultat.

Les Bêtes aveugles est co-produit par la très active ASBL MEFAMO. Quel a été l’apport de Christophe Mavroudis (Voisins) et des siens ?

Je connaissais la MEFAMO depuis plusieurs années et il se trouve que nous avons un parcours et des goûts cinématographiques assez similaires. Dans un premier temps, il était simplement question de leur emprunter un peu de matos qui est devenu beaucoup de matos et pour finir à une aide humaine constante sur le plateau. Il est d’ailleurs arrivé que l’équipe de Christophe soit en tournage dans un coin de la Chartreuse, tandis que nous tournions dans le nôtre et que nous venions leur emprunter des comédiens pour nos besoins personnels.

La photographie de Jean-Bastien Bellot est impeccable. Quelles ont été les techniques employées pour tourner les nombreuses scènes en extérieur (matériel,…) ?

L’équipement lumière était extrêmement réduit sur le tournage en extérieur, et ce au grand désespoir de Jean-Bastien qui s’est d’ailleurs vengé dans le final en prenant sur lui de louer du matériel. Concernant les extérieurs et intérieurs à la Chartreuse, car cela ne faisait pas de grosses différences, il a usé de petites lampes LED, de drapeaux et de réflecteurs. C’est tout ! L’idée était alors de sculpter un maximum la lumière sur les comédiens pour recréer des ombres et éviter un côté « plat », notre équipement étant de toute façon trop réduit pour influer sur les décors.

Ce qui interpelle à la vue des Bêtes aveugles, c’est ce déchirement de la race humaine, une sorte de désincarnation post-apocalypse. Le titre est d’ailleurs très bien trouvé : l’être humain s’invente des différences qui n’existent pas et se rend lui-même aveugle. Est-ce ce triste constat que tu as voulu dresser ?

C’est exactement ça ! Mais au delà du constat, il y a surtout l’envie de communiquer aux spectateurs le sentiment que m’inspire une telle situation, d’essayer de m’en nourrir pour créer un récit émotionnellement captivant et surtout d’éviter toute moralisation.

L’interprétation d’Alexis Garcia, qui vient du théâtre, est impressionnante. Comment l’as-tu aiguillé pour l’incarnation de son personnage ?

On est parti d’un accord commun sur l’idée de faire de son personnage un prédateur, car il devait inspirer la peur, mais aussi une certaine noblesse, comme peut le dégager un aigle ou un tigre en chasse. Après, on a également fouillé ses motivations, son milieu social, et tout le tralala avec la volonté de ne pas en faire un simple « méchant », mais plutôt un homme qui commet l’irréparable par aveuglement. Ce qui est encore plus terrifiant je trouve.

La folie de son personnage, Valéry Berguisse, est-elle en quelque sorte une métaphore de celle des membres éminents de notre société, prêts à guerroyer et briser des vies pour la gloire ?

Il y a de cela, oui, mais il y avait surtout l’envie de montrer que, de leur point de vue, ce n’est pas de la folie. Ils ont une logique qui nous échappe, c’est ce qui peut devenir effrayant. Je pense notamment à Monsanto qui rêve de la « tomate unique Monsanto ». Ça ressemble au plan machiavélique d’un « méchant » de James Bond, et pourtant c’est une réalité. Je voulais retranscrire à l’image ce sentiment d’incompréhension puis de terreur que l’on peut ressentir face à ce genre de situations absurdes dont il existe des milliers d’exemples. Le film est la traduction de cet état d’esprit vis-à-vis de tout ce qui ce qui me paraît aberrant actuellement.

Le format des Bêtes aveugles (34 minutes) est assez long pour un court métrage. N’as-tu pas peur de te voir refuser l’accès de certains festivals. A ce titre, quels sont les événements à venir où les spectateurs pourront découvrir le film ?

Si, c’est effectivement une crainte qui me taraude depuis l’instant où j’ai constaté au montage qu’il serait impossible de respecter la limitation des 25mn habituelles. Mais à côté de cela, il faut reconnaître que c’est un carcan terriblement frustrant qui conduit la grande majorité des courts métrages à ne proposer que des histoires concepts reposant sur un twist final. Ça ne m’intéresse pas. Mais, j’avais également peur d’en avoir fait trop, comme c’était le cas sur mes précédents films, et j’étais déterminé à maintenir le rythme sur celui-ci. Aussi, j’ai été rassuré par le retour de très nombreux spectateurs reprochant au film d’être trop court. J’espère que ce sentiment permettra aux organisateurs des festivals de faire une exception. D’ici là, on cherche une salle sur Bruxelles qui accepterait d’accueillir notre film pour la rentrée. On souhaite vraiment l’emmener le plus loin possible.

Les premières réactions lors des projections ont été très positives (voir groupe Facebook). Que ressent-on en tant que jeune cinéaste face à une telle marée de compliments ?

De la joie. Je réalise toujours mes films avec l’envie de procurer aux spectateurs les émotions que j’ai pu ressentir moi-même devant le grand écran. C’est comme si je concevais un cadeau à l’intention du public qui viendra le voir, j’espère toujours que ce cadeau va lui plaire. Alors quand ça se produit, que les spectateurs déclarent avoir été effrayés ou qu’ils ont eu la larme à l’œil, comme ça a été le cas ici, je suis aux anges, c’est mon cadeau à moi.

As-tu déjà d’autres projets sur le feu ?

Oui, mais dans un premier temps j’ai très envie de faire vivre un maximum mon film et de le faire découvrir au plus grand nombre possible. C’est ma priorité. J’ai de nombreuses idées de scénarios en développement, la plupart très ambitieux, dont un long sur lequel je planche depuis 7ans et qui arrive à terme. Mais je me pose un moment avant de replonger dans l’aventure. Les Bêtes Aveugles a été un projet très difficile et parfois douloureux, quoique j’entreprenne à l’avenir, ce sera avec un vrai budget à même de rémunérer chaque participant. D’ici là, j’aimerais pouvoir réaliser de nouveaux clips musicaux et collaborer avec une artiste plasticienne qui s’est d’ailleurs chargée de la direction artistique des Bêtes Aveugles.

Interview réalisée par Quentin Meignant.


BANDE-ANNONCE DES BÊTES AVEUGLES :

Les Bêtes Aveugles Official Main Trailer (2014) from Olivier Laval on Vimeo.


LES BÊTES AVEUGLES : INTERVIEWS VIDÉO :

LES BÊTES AVEUGLES - interview Sophie - Featurette #1 (2013) from Olivier Laval on Vimeo.

LES BÊTES AVEUGLES - interview Alexis - Featurette #2 (2013) from Olivier Laval on Vimeo.

LES BÊTES AVEUGLES - interview Sarah - Featurette #3 (2013) from Olivier Laval on Vimeo.

LES BÊTES AVEUGLES - interview Jean-Marc - Featurette #4 (2013) from Olivier Laval on Vimeo.

LES BÊTES AVEUGLES - interview Olivier - Featurette #5 (2013) from Olivier Laval on Vimeo.

Commentaires

Bonjour,

Un film sombre ? Je ne le pense pas du tout. Pour l’avoir vu en salle, ce film dénonce très bien "l’esprit" égoïste et insensible de notre société occidentale. Il met subtilement en relief cette hypocrisie de notre société prétendument égalitaire. Bravo au réalisateur et à toute l’équipe et bonne continuation !
Jacquy Mengal

30 mai 2014 | Par Jacquy Mengal

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