Ose court

OSE COURT - Le visage

28 avril 2010 | Par : Damien Taymans

Voyage au bout de l’étrange

C. habite une étrange cité sinistre et labyrinthique. Les rares personnages qu’il croise sur son chemin ont tous étrangement le même visage que lui. Un soir en rentrant chez lui, C. aperçoit un homme au visage totalement différent du sien.

Le pitch pose question. Tout comme le film d’ailleurs. Le visage, première réalisation d’Alberto Lopez, entraîne le spectateur sur le chemin de la rêverie, du cauchemar même. De l’étrange. Le héros, réduit à une initiale, souffre de la disparition de son Moi propre. Un anéantissement comparable à l’effacement du personnage dans le mouvement du Nouveau roman. Sauf que, en l’occurrence, son visage, et par extension sa personnalité, son identité, est usurpé par tous les badauds qu’il rencontre. De l’anormalité naît une sorte de normalisme, autant formel que thématique. L’étrangeté laisse place au familier, l’identique rassure. La fracture se trouve dans l’Autre. Celui d’en face qui arbore d’autres traits. Celui qui se pavane en exhibant ses caractéristiques propres.

Extrêmement dense, Le visage pousse à la réflexion ontologique par le biais d’une symbolique héritée du surréalisme et des bandes de David Lynch, Roman Polanski et autres David Cronenberg. Des références qui en disent long sur ce court : à l’image de ses modèles, Alberto Lopez a construit une expérience sensitive aussi déconcertante que puissante qui ne s’empêtre jamais dans l’effet de style rébarbatif. Pas étonnant, au vu de la qualité de ce premier film, que le réalisateur "novice" ait été choisi par Gaspard Noé pour un entretien croisé lors du Ô Ciné qui lui est consacré sur France Ô (le court sera d’ailleurs diffusé intégralement lors de l’émission). Nous sommes déjà certains que, à l’instar de l’une des réalisations de Noé, Le visage se transforme en une "expérience d’hypnose télévisuelle"...

L’INTERVIEW DU REALISATEUR

Le visage est votre premier court-métrage. Comment êtes-vous venu à cette envie de faire du cinéma ?

J’ai toujours aimé imaginer des univers, des histoires..avec une prédilection pour le bizarre, que ce soit à travers le dessin, la bd, la musique ou l’écriture. Le cinéma me semble l’aboutissement idéal de ces différentes disciplines artistiques. L’impact émotionnel qu’il peut générer chez le spectateur me semble unique. Autodidacte, j’ai passé de nombreuses années à visionner des tas de films, cela m’a permis d’acquérir certaines bases qui m’ont servies pour réaliser ce film.

Le visage possède cette griffe surréaliste propre au cinéma belge. Quelles étaient vos influences cinématographiques en la matière ?

Oui, en effet, le film a indéniablement des aspects surréalistes. Ce mouvement m’a toujours fasciné et attiré. J’aime cette poésie du bizarre où les éléments du monde réel laissent place à un univers étrange régit par des règles qui nous échappent. Un univers déroutant et insolite semblable à celui qui peuple nos rêves ou nos cauchemars. Un autre élément du surréalisme qui me semble très important c’est la grande part qu’il accorde au mystère.

Le vrai mystère au cinéma engendre souvent des films où le spectateur est mis à contribution, dans mon film j’ai voulu que certains éléments du récit soient volontairement conservés dans le flou afin de laisser l’imagination du spectateur se développer. J’aime beaucoup cela. Je trouve que les films fantastiques actuels ne laissent malheureusement pas assez de place au mystère.

Pour « le Visage » j’ai été principalement influencé par des films comme Eraserhead (David Lynch), Seconds (John Frankenheimer), Répulsion (Roman Polanski), Chasing Sleep (Michael Walker), Film (Alan Schneider), Spider (Cronenberg), La Cabina (Antonio Mercero) ainsi que par le cinéma expressionniste allemand des années 20.
En ce qui concerne le cinéma belge j’aime beaucoup des films au climat étrange comme Dimanche (Edmond Bernhard), Abattoirs (Thierry Knauff), Harpya (Raoul Servais) La Perle (Henri d’Ursel) et « Un soir un train » (André Delvaux) Je n’oublie pas le maître absolu du cinéma surréaliste : Luis Buñuel.

Pouvez-vous nous parler de la symbolique de votre court ?

Le film parle d’une recherche identitaire et de la peur de l’inconnu en général. Qu’arrive t-il lorsqu’on se rend compte que l’on est en réalité une personne totalement différente de celle que l’on pensait être ?
En parallèle à cela j’ai voulu mettre en place un univers qui serait régi par la thématique du labyrinthe. Tant au niveau mental du protagoniste principal (troubles de la personnalité, perception distortionnée de la réalité) que dans l’univers sinistre où il évolue (usines, ruelles sombres, gare isolée) ainsi que dans la chronologie de l’histoire (la frontière entre le présent, le futur et le passé). Le thème du double inquiétant ou « Doppelgänger » est également très important dans le Visage.

Le film est un véritable cauchemar éveillé où même l’identité est remise en cause. Plutôt porté sur le psychologique que sur le physique ?

J’ai essayé de décrire un monde étrange et déroutant qui serait proche de celui que l’on peut atteindre à travers le rêve, donc oui, je pense que le film peut-être interprété comme un cauchemar visuel.
En général je suis assez fan de films qui s’attachent à pénétrer dans l’univers mental des désaxés, des psychopathes où psychotiques de tout genres ex : Bilbao (Bigas Luna), Le Locataire (Roman Polanski), the Boston Strangler (Richard Fleischer), Las horas del dia (Jaime Rosales), Seul contre tous (Gaspar Noé), L’incinérateur de cadavres (Juraj Herz), Possession (Zulawski)…

Techniquement, le film est très réussi (au niveau du son, de l’image). Ce traitement particulier (bruitages saturés lors du passage de l’escargot, jeux de lumière héritiers de l’expressionnisme, …) peut-il être vu comme une continuation de votre fascination du visage ?

Merci. J’ai voulu accorder une grande importance à l’aspect visuel et sonore du film. Il y a eu un gros boulot de préparation avec Colin Lévèque, le chef opérateur. Son travail est remarquable. On a effectué des tas de repérages dans des décors sinistres. J’ai touché à la BD il y a quelques années, j’ai donc dessiné un story-board très précis et descriptif de l’univers que je voulais obtenir. Au niveau du son, j’ai voulu mettre en place une atmosphère étrange et déroutante. L’idée était que le son soit presque un personnage du film. Que l’on puisse écouter la bande-son du film en fermant les yeux et que cela évoque naturellement un sentiment de malaise chez le spectateur. J’ai énormément écouté de musique industrielle et expérimentale dans les années 80, cela se ressent sans doute dans le film…

Pourquoi avoir opté pour le noir et blanc ? Un snobisme esthétique ?

Rien à voir avec un snobisme, cela me paressait tout-à-fait naturel. A l’heure actuelle 99% des films sont en couleur, les gens sont tellement conditionnés par la norme, c’est dommage. Je trouve que le noir et blanc convient parfaitement pour décrire des atmosphères sombres, bizarres et étranges. Cela crée un décalage encore plus marqué avec notre réalité quotidienne. De plus, une grosse partie du film a été tournée de nuit, le noir et blanc permet de capturer à merveille toute la beauté d’une couleur noire bien dense. Pour finir, le noir et blanc symbolise assez bien la dualité sur laquelle repose l’histoire du film.

De quels moyens logistiques et financiers disposiez-vous pour faire ce film ? Le tournage en 35 mm a dû être coûteux, non ?

Nous avons obtenu un financement de la commission du film de la communauté française de Belgique, sans lequel le film aurait-été impossible à faire. Le tournage s’est effectué à Bruxelles, Charleroi, la Louvière et près du port d’ Anvers. Nous étions une équipe de +/- 15 personnes durant 8 jours (nuits) assez intenses. Le Visage a été tourné en HD avec une Red Cam, la version montée du film à ensuite été kinescopée sur une pellicule noir et blanc, une grosse partie de notre budget a été consacrée au kinescopage.

Quelles aides extérieures avez-vous reçues pour bâtir ce Visage ?

Le financement de la commission du film de la communauté française de Belgique, l’aide précieuse du B.A.T.C.H. (Bureau d’accueil de tournage Cinéma en Hainaut) qui nous a permi de découvrir des lieux très intéressants dans la province du Hainaut. J’ai également pu compter sur l’aide de plusieurs amis pour les repérages, la plupart d’entre eux font d’ailleurs de la figuration dans le film.

Comment avez-vous choisi vos deux comédiens ?

J’ai eu beaucoup de chance, ce sont deux excellents comédiens.
En fait, j’ai longtemps cherché le comédien principal qui apparaît en première partie du film. Je recherchais un comédien possédant un visage très particulier, un visage naturellement insolite et inquiétant. Un jour, Bruno Forzani (le réalisateur d’ « Amer ») qui savait que je recherchais quelqu’un, venait de recevoir plusieurs photos de Benjamin Guyot, un comédien parisien qui avait tourné avec Harry Cleven.
En voyant les photos j’ai tout de suite senti que c’était lui. Son regard dégageais quelque chose de vraiment inquiétant. Nous nous sommes très bien entendu, il a parfaitement compris le rôle. Son univers personnel est assez proche du mien.

Le deuxième comédien, Eddy Letexier est un comédien belge travaillant en France depuis plusieurs années. Je le connaissais déjà, nous avions des amis en commun. J’ai assez rapidement pensé à lui pour le rôle, son physique convenait parfaitement. C’est quelqu’un de très drôle dans la vie, contrairement à son personnage dans le film. (rires)

Le visage a fait le tour de quelques festivals dont celui de Sitgès où il a été présenté. Etes-vous parti en pèlerinage avec votre court, vous frotter aux publics des festivals ? Quels souvenirs en gardez-vous ?

Le festival de Sitgès est réellement incroyable, c’est sans doute le plus grand festival du monde en ce qui concerne le cinéma fantastique. La programmation est d’une richesse étonnante. Ce qui est formidable c’est qu’ils proposent au public une quantité de films qui ne passent pas dans d’autres festivals de type « fantastique », il y a une vraie connaissance du genre et cela se sent, ils n’hésitent pas à présenter des films plus risqués, plus confidentiels, plus expérimentaux…Dans d’autres festivals, ces films sont bannis et complètement ignorés…
Les courts-métrages ont la chance d’être programmés en avant-séance d’un long-métrage, ce qui permets à un public plus large de découvrir ces films, c’est une chance inouïe par rapport à d’autres festivals où ceux-ci restent confinés entre eux..sans aucune possibilité d’être vu par un public plus large.

J’en garde un excellent souvenir, j’ai eu la chance de rencontrer Gaspar Noé, qui a vu mon film et l’a aimé, j’ai eu droit à ses encouragements. J’ai appris par la suite que Vincenzo Natali était également dans la salle et qu’il avait vraiment aimé le film. C’est encourageant !

Le visage trouve particulièrement sa place dans le catalogue d’Anonymes films qui entend déverser du sang neuf sur le cinéma de genre. Quelle est la nature de votre collaboration ?

Merci. J’ai rencontré Eve Commenge par l’intermédiaire de Bruno Forzani à l’époque où elle montait Anonymes films (2007). Il m’a proposé de lui envoyer mon scénario. Elle l’a lu et cela lui a plu. Nous nous sommes donc rencontré autour d’un verre et nous avons décidé de collaborer. Ce n’était vraiment pas gagné d’avance, financer un tel projet n’est vraiment pas facile, croyez-moi...

Eve est très perfectionniste et précise, c’est une passionnée de cinéma qui a réussi à mettre en place la seule maison de production existant en Belgique totalement consacrée aux films de genre. C’est une lutte quotidienne, mais le courage ne manque pas !
Nous essayons de proposer des films différents, sortant de l’ordinaire, privilégiant une vision très personnelle du film de genre.

Entendez-vous étoffer leur palette de films dans le futur ?

Oui, bien sûr, je me sens vraiment bien dans cette structure, Anonymes films outre Eve, c’est aussi toute une série de techniciens et de professionnels du cinéma avec qui on a travaillé sur le Visage et qui dans la plupart des cas figurent aussi sur « Amer » de Bruno Forzani et Hélène Cattet ainsi que sur « l’Abri » d’Antoine Duquesne. J’espère que notre collaboration donnera naissance à d’autres bizarreries cinématographiques…

Quels sont vos futurs projets ?

En ce moment nous essayons de trouver un financement pour mon prochain court-métrage, « Le marionnettiste ». Une histoire oppressante et bizarre…Le projet est encore plus ambitieux que “Le visage”. Sinon, je rêve de pouvoir adapter un jour au cinéma “L’araignée” de Hans Ewers, une nouvelle fantastique qui me fascine depuis longtemps. D’autres projets étranges de court-métrages se bousculent dans ma tête, ils apparaîtront bientôt sur papier et sur pellicule j’espère...

(Interview réalisée par Damien)

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