Ose court

OSE COURT - Le Portail

1er avril 2010 | Par : Damien Taymans

Le portail des secrets

Amorcé dès 2002 sur les bancs de la fac, Le Portail mûrit dans la tête de son créateur durant quelques années avant de voir finalement le jour en 2009 dans des lieux champêtres et forestiers de l’Essonne et des Yvelines. De ce projet dévolu à devenir un exercice d’atelier naît finalement un court-métrage à la production solide (Affreux, Sales et Méchants sont derrière) avec une équipe étendue (25 personnes, un record pour Liam) et un casting convaincant parmi lequel trône, impériale, Elsa Lunghini qui a entamé son parcours cinématographique aux côtés de Romy Schneider, Lino Ventura et Michel Serrault dans Garde à vue, alors qu’elle n’avait que 7 ans. De l’eau a depuis coulé sous les ponts et la belle Elsa entonne désormais son "Ne t’en va pas" à son fils fasciné par la forêt qui fait l’école buissonnière pour communier avec la Nature et les marques du passé qu’elle présente.

Avec une mise en scène moins frénétique que dans son excellent Minimum overdrive, Liam Engle crée une oeuvre intimiste intéressante qui mélange habilement le merveilleux (le milieu sylvestre et son aura mystérieuse), le fantastique (les rêveries de l’enfant) et la chronique sociale (une cellule familiale qui se fendille peu à peu). Réservé et silencieux, le jeune Alexis se récrée un monde bien à lui qui lui permet de fuir ce présent insipide pour sa raccrocher au passé de ses livres d’histoire sur lesquels il fantasme secrètement, miroitant une amitié impossible avec ces personnages figés dans les clichés sépia du papier glacé. Alexis représente en ce sens l’enfance dans ce qu’elle a de plus touchant et de plus enviable : un onirisme innocent qui l’entraîne vers un monde immaculé où vivants et morts se confondent. Plus qu’un devoir de mémoire (au sens sarkozyste du terme), Le Portail est une fabuleuse alternative pour voir et analyser la Seconde guerre (et, par extension, le Passé) autrement.

Votre court Minimum Overdrive, réalisé en 2005, est un formidable hommage au cinéma fantastique auquel le titre fait d’ailleurs explicitement référence. Quelle relation entretenez-vous avec le cinéma fantastique ? Quels sont vos modèles en la matière ?

Comment ne pas citer Spielberg ? C’est celui qui a tout appris à notre génération. Forcément, je suis un gros fan, même de ses films les moins aimés. Sa manière de recontextualiser le cinéma fantastique dans un cadre très quotidien a clairement été une influence pour moi et je l’assume totalement dans Le Portail. Sinon je suis un énorme partisan de Shyamalan aussi. Sur ses premiers films, forcément, mais aussi sur les derniers, que beaucoup de gens rejettent (Le Village et La Jeune fille de l’eau surtout). Bon, j’avoue que j’ai moins accroché à Phénomènes, par contre. Ce que j’aime chez lui c’est cette espèce de naïveté totalement poussée, il a pas peur d’y aller à fond dans le premier degré, tout en gardant un vrai socle émotionnel à ses histoires. C’est une approche du fantastique à laquelle j’accroche à fond.

L’idée du Portail a émergé dès 2002 et le film n’a été terminé qu’en 2009. Comment se sont enchainées les différentes phases de la production ?

En effet, j’ai écrit le scénario en 2002 quand j’étais en fac de cinéma, dans l’espoir de tourner le film dans le cadre d’un atelier. Ca ne s’est pas fait, mais j’étais tombé suffisamment amoureux de mon histoire pour espérer la filmer un jour. J’ai réalisé d’autres films entre temps et en 2006, j’ai envoyé le script du Portail à toutes les grosses (et moins grosses) boîtes de production, sans succès. J’avais fait la connaissance au même moment de Guillaume Dreyfus, qui venait de monter sa société Black Bird Productions et on a vu que le film était « subventionnable », donc on a fait le tour de tous les guichets : le CNC, les chaînes, les régions… ça a pris un an et demi et là encore, on a rien décroché. En 2008, on a donc décidé d’autoproduire le film. Guillaume a fait appel à l’aide de la société Affreux, Sales et Méchants pour assurer la prod exécutive et on a – enfin ! – tourné en 2009… dans de bien meilleures conditions que je l’aurai fait sept ans plus tôt. Donc au final ce long processus a été bénéfique, d’autant plus que le scénario a largement eu le temps de s’améliorer.

Quelles étaient les conditions logistiques du tournage ?

On a tourné sur cinq jours et demi dans le village de Marcoussis, dans l’Essonne, et dans une forêt des Yvelines. Les prises de vues se sont faites avec une caméra RED et des objectifs Cooke. Pour l’image que je cherchais, plutôt neutre, grise, la caméra était très adaptée, et les informations qu’elle fournit permettent un étalonnage assez poussé donc j’en suis plus que content. Dans l’équipe, on était environ 25… ce qui en faisait, et de très loin, la plus grosse équipe avec laquelle j’ai eu l’occasion de travailler (mon précédent record était de… 2 personnes !).

Comment s’est déroulé le casting ? De quelle manière Elsa Lunghini s’est-elle retrouvée sur ce projet ?

A la base, j’avais contacté une autre actrice, moins connue, pour le rôle de la mère d’Alexis. Malheureusement, à un mois du tournage, elle a dû se désister à cause d’un autre film. On s’est donc retrouvés en « panic mode » et je me suis dit qu’il serait paradoxalement plus facile d’aller contacter une actrice reconnue que de passer par la longue étape d’un nouveau casting. J’ai donc dressé une liste de comédiennes correspondant à l’âge et à la sensibilité que je cherchais, et Elsa Lunghini a été la première que j’ai contactée. J’ai eu énormément de chance vu qu’elle a accroché tout de suite au scénario (et, apparemment, à Minimum Overdrive aussi !). C’était la première fois qu’elle tournait dans un court et elle s’est donnée corps et âme au film, ce qui m’a beaucoup touché. Pour ce qui est d’Alexis, le petit héros du film, on a contacté directement les agents spécialisés dans les enfants acteurs. On en a rencontré plusieurs, mais Maxime Pyta, qui joue le rôle, a lui été trouvé par hasard par ma copine dans un cours de théâtre. Il avait jamais tourné avant mais il dégageait la bonne énergie et surtout, contrairement à certains petits « pros » en culottes courtes, il était vraiment enthousiaste à l’idée de faire le film.

Etait-ce difficile de diriger Maxime Pyta, jeune acteur plutôt prometteur ?

On a beaucoup répété avant. D’abord Maxime avec ma copine, qui est actrice, puis Maxime avec Elsa, une fois qu’elle est venue sur le film. Il fallait que les deux puissent s’apprivoiser, se connaître, et aussi que moi je puisse voir qu’est-ce qui faisait réagir Max, comment il fallait lui parler, etc... Une fois sur le plateau, les choses se sont plutôt bien passées, même si Max faisait de très longues heures. A certains moments, on voyait qu’on obtenait de bons résultats en le surprenant pendant les prises, ou alors tout simplement quand je lui parlais directement pendant qu’on tournait… ce qui rendait fou l’ingé son ! Au final, je trouve qu’il a vraiment assuré, surtout quand on sait que c’était son premier tournage.

La forêt évoque directement l’étrange et le merveilleux et constitue autant un lieu de refuge pour le petit Alexis pour échapper au monde des enfants et des adultes dans lequel il ne s’intègre pas. En ce sens, Le Portail s’approche de l’univers merveilleux de Lewis Carroll, non ?

C’est possible, même si je n’ai jamais rien lu de lui et que j’avoue ne pas y avoir pensé avant. Mon influence venait plutôt du conte de fées dans son ensemble. J’ai consciemment écrit le scénario pour lui donner une structure très classique de conte, avec tout ce que ça implique par rapport au héros qui doit régler un problème, part en mission vers l’inconnu, et reviens finalement à la maison changé. Etonnamment, un film auquel j’ai pas mal pensé pendant l’écriture, même s’il n’a rien de fantastique, c’est De beaux lendemains d’Atom Egoyan, qui fait justement plusieurs fois référence au Joueur de flûte de Hamelin, qu’on a fait exprès de mettre en dessin dans la chambre d’Alexis. En tout cas oui, je trouvais ça plus beau d’imaginer un portail temporel au fond des bois, avec tout que ça renvoie par rapport au merveilleux, que genre dans un placard au collège…

Vous avez choisi une page essentielle de l’Histoire avec la Libération qui fut un épisode enthousiasmant et, en même temps, extrêmement honteux. Une manière de faire un pied-de-nez aux raccourcis souvent enjôleurs des manuels d’histoire ?

Hmm j’avoue ne pas être allé aussi loin ! D’autant plus que je ne pense pas que les manuels d’aujourd’hui fassent un compte-rendu erroné de la période. Le manuel qu’on montre à l’écran est un faux, forcément, mais on y a mis aussi bien la foule en liesse sur les Champs-Elysées que les femmes qui se faisaient tondre. Et je pense que ça reflète assez bien ce qu’on trouverait dans un vrai livre d’histoire au collège aujourd’hui.

Alexis semble adhérer à la demande de mémoire collective souhaitée par Sarkozy. Un clin d’œil voulu ?

Excellente question. J’ai écrit le scénario en 2002 donc non il n’y avait pas de clin d’œil. Par contre, quand Sarkozy a annoncé sa mesure – par ailleurs avortée – on était en pleine recherche de subventions et on s’est demandés si ça allait nous aider ou au contraire nous causer des problèmes (le monde du court-métrage n’étant pas exactement un bastion UMP !). Finalement, très peu de gens ont relevé cette coïncidence. En tout cas oui, on peut dire qu’Alexis suit exactement les consignes de Sarkozy… et il va même bien au-delà !

Le Portail navigue entre fantastique et drame intimiste, merveilleux et chronique sociale. Un mélange des genres qui représente le mieux ton idée du cinéma ?

C’est exactement ça. Le but du jeu était de pousser le mélange des genres à fond en faisant coexister un mystère digne d’un film fantastique, voir de SF, et en même temps un portrait de famille tout ce qu’il y a de plus quotidien et terre-à-terre. Je ne sais pas si le pari est entièrement réussi étant donné que certaines personnes sont sorties du film justement à cause de ça, mais c’était certainement l’intention. J’aime quand le mystère et la science-fiction permettent de révéler une facette cachée des personnages. Alexis voyage dans le temps, mais on utilise ce voyage comme l’illustration d’un parcours intérieur. Son besoin qu’il a de pouvoir changer quelque chose dans sa vie, d’agir, et de finalement, comme le dit sa mère, « devenir un grand garçon ».

Pourquoi avoir volontairement évaporé le mystère par une ellipse et ne pas l’avoir montré ?

Je voulais au contraire renforcer le mystère plus que l’évaporer. Rendre le mystère tellement caché qu’il en devienne obsédant. D’où les très longs fondus au noir très visibles qu’on a mis pour marquer chaque disparition d’Alexis. C’était vraiment ça la démarche du film : raconter l’histoire de ce petit garçon qui a trouvé un portail temporel dans la forêt, mais à l’écran ne montrer qu’une moitié de l’histoire. Je me rends compte maintenant que c’est super casse-gueule comme parti-pris, vu que certains personnes n’accrochent pas au film à cause de ça, mais c’est vraiment comme ça que je voyais le film. On s’attarde sur la famille, sur le collège… et on occulte volontairement ce qui se passe dans la forêt, pour créer un mystère, une frustration. Du coup, le fantastique ne s’incarne que par les traces qu’il va laisser… notamment dans le dernier plan qui apporte un élément d’explication. J’aime imaginer du coup que les spectateurs puissent se faire eux-mêmes leur propre film, qu’ils puissent dans leur tête se raconter l’autre moitié de l’histoire, où Alexis atterrit en 1944 au moment où les chars américains débarquent en Normandie…

Le portail est sélectionné dans différents festivals spécialisés dans les courts… Quel avenir a le film ? Une exploitation en DVD, télévisuelle, … ?

Oui le film est justement en train de vivre sa vie dans les festivals. Comme je disais tout à l’heure, on est vraiment dans le mélange des genres, donc on avait peur que, pour résumer, le film soit trop fantastique pour Clermont et pas assez fantastique pour Gerardmer. Heureusement, il parvient à faire son trou. Reste à voir ce que vont en penser le BIFFF, le NIFFF et tous les autres festivals en « FFF ». Et puis pour la suite on espère le vendre à des télés et surtout le sortir en DVD le plus vite possible.

Quels sont tes projets ? Envie de passer au format long ?

J’écris en ce moment deux projets de longs, en effet. Une comédie et un drame/thriller. Pas de film fantastique pour l’instant, par contre !

(Interview réalisée par Damien)

Commentaires

Pas impossible qu’il en reçoive un jour les honneurs. Extrêmement intrigant et super bien foutu

14 mai 2010 | Par Damien

Vraiment pressée de le voir un soir sur une de nos chaînes hertziennes !

14 mai 2010 | Par nym

Oui, c’est moi-même. Un fan de B&M ?

9 avril 2010 | Par Liam

Liam Engle... De Bud & Movie ?

9 avril 2010 | Par Varock

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