Ose court

OSE COURT - Guedro

26 février 2009 | Par : Damien Taymans

Ce matin, un lapin

Alors que côté belge Ce matin, un lapin émane du cerveau un brin dérangé de Sacha Feiner et Maxime Pasque, un réalisateur made in France s’acharne également à prévenir les cuniculiculteurs de tous horizons de la férocité intrinsèque à ces charmantes créatures à l’oeil attendrissant. Une méfiance qui devrait pourtant couler de source eu égard de leurs oreilles surdimensionnées et de leurs quenottes acérées qui s’aiguisent sur des carottes sans défense, acte derrière lequel la castration freduienne n’en est que plus patente. Rappelons à cet égard la fabuleuse leçon de notre ami Paul Campion qui émettait déjà quelques réserves à l’égard des attachants hamsters et entérinait ainsi le cycle anti-rongeurs qui règne sur le cinéma de genre depuis quelques temps.

Cette cuniculiphobie légitime frappe Dom, pauvre hère qui se voit confronté à une lapine géante un brin vénère qui nourrit une haine viscérale à l’égard de sa victime. Littéralement habitée par son personnage, Nathalie Desouches ne quitte plus son maquillage ni son costume et semble atteindre le paroxysme de la jouissance lors de ses échauffourées avec un Rodolphe Legendre qui encaisse les coups sans mot dire et accepte bien contre son gré une victimisation aussi troublante que rigolarde (Ash d’Evil Dead 2 n’est pas loin). "En début de chaque journée, Nathalie arrivait habillée, maquillée, avec ses lentilles et dès qu’elle enfilait la capuche de lapin, elle devenait la femme / lapin et ce jusqu’à la fin de la journée, raconte Nicola Dulion. Un jour où on tournait dans les bois, entre deux prises, une classe de jeunes enfants (peut être CM2) est arrivée. Ils ont été attirés par Nathalie et son déguisement. Quelques-uns sont venus pour lui parler, lui poser des questions, mais à aucun moment, elle n’a été sympa avec eux. Elle réagissait comme le personnage, en leur demandant de partir, en grognant, en brandissant la machette. C’est moi qui suis venu répondre à leurs questions. C ‘était assez drôle de la voir « être » ce personnage."

Bien loin de se résumer à ce seul pitch aussi fantaisiste que minimaliste, Guedro est avant tout une expérience sensitive hors norme, un trip sous acide qui agresse la rétine, fracasse le bas-ventre et provoque un affaissement incontrôlable de la mâchoire. La mise en scène épileptique, à la limite du clip acidulé, reposant sur une surabondance d’effets et de mouvements de caméra qui transforment le visionnement en montagnes russes déstabilisantes. Cauchemar éveillé, conte de fées macabre (la filiation avec Alice au pays des merveilles est inévitable), hallucinante envolée lyrique et cinématographique, sensationnelle conceptualisation, Guedro est paradoxalement un peu tout ça en même temps et devient en fin de compte une oeuvre qu’il est impératif de voir au risque d’être retourné dans tous les sens et, par extension, de voir ses sens retournés. Mad in France d’argent hier, Nicola Dulion est bien parti pour devenir l’un des espoirs français du cinéma de demain...

Guedro se pose comme un hommage au Evil Dead de Raimi dont il adopte la dynamique épileptique des poursuites sylvestres. Une volonté de ta part ?

« Evil Dead » (plus particulièrement le 2) est un film qui m’a donné envie de réaliser. Je me souviens bien être sorti de la salle (à l’époque) et de m’être dit : « C’est ça que je veux faire ». Ce film a été comme un électro-choc. En tant que spectateur, j’ai pendant toute mon adolescence couru après ce genre de film-expérience où la caméra devient un personnage à part entière. Ce qu’on appelait à l’époque le style « caméra-stylo ».
Au moment de l’élaboration de « Guedro » j’avais surtout envie que le film soit une expérience pour le spectateur. Ce que j’ai pris à Evil Dead, c’est le fait que mon personnage comme Ash est un punching ball qui s’en prend plein la tête du début à la fin. Après j’ai laissé les choses se faire. Mais en fait, ma plus grosse référence pour ce film c’est le cinéma japonais. Celui de Sogo Ishii ou de Tsukamoto. Ce sont vraiment ces réalisateurs qui m’ont fait prendre conscience qu’on pouvait faire des films fauchés qui au final avaient de la gueule. Mais je n’ai pas voulu rendre hommage à qui que ce soit. J’ai juste voulu faire mon film, aller au bout de mon idée, de mon histoire. Et voir s’il en sortait quelque chose de regardable

Le court a été subsidié par la mairie de Saint Nazaire. Pas courant surtout pour une œuvre aussi « autre ». Comment les as-tu convaincus ?

Ça été un concours de circonstances. Entre la présentation du dossier et l’obtention des fonds, il s’est passé à peine deux mois. Ça a été très rapide. Et pour dire vrai, même si à l’époque je présentais le film comme un « Alice au Pays des Merveilles » inversé, avec une femme/lapin ressemblant à une grosse peluche rose (pour l’interlocuteur c’était drôle, mignon…), je leur ai montré une partie de mon travail (surtout mes films expérimentaux) en sachant que c’était quitte ou double. Mes films expérimentaux étant encore plus obscurs. C’était important de les montrer. Car ces films sont très graphiques, il y a un travail visuel et sonore très important. Et puis c’est en faisant ces films que j’ai pu faire « Guedro ».

Mais c’est vrai que j’ai été très étonné d’avoir cette subvention. Ensuite je n’ai eu aucune contrainte de résultat ou d’obligations de quoi que ce soit. Je ne suis pas sûr qu’ils aient mesuré l’impact d’une telle aide (mais peut-être que je me trompe). Parce que, partout où le film a été projeté, j’ai toujours eu des personnes qui revenaient sur cette source de financement et la réaction était toujours la même, passé l’étonnement, c’était de dire qu’à Saint Nazaire, on osait !

Un court belge intitulé Ce matin, un lapin exploite également le personnage du killer rabbit. Faut-il se méfier désormais de se promener seul dans les bois et voir dans ces adorables boules de poils un potentiel prédateur ?

C’est un juste retour des choses ! Les gentils lapins ont fini par prendre les armes. Et vont devenir de terrifiantes créatures ! Ou alors on a tous été trop marqués par Chantal Goya et son « Ce matin un lapin a tué un chasseur… »

Nathalie Desouches signe une formidable interprétation et parvient à effrayer en devenant littéralement ce lapin géant, sorte de mix entre Marilyn Manson et Bugs Bunny. Comment s’est-elle préparée pour ce rôle ?

Le projet s’est monté assez rapidement en quelques mois. Et le tournage est arrivé à grands pas. Je savais que le temps serait compté et qu’il fallait être efficace.
J’ai juste préparé les acteurs en les emmenant sur les lieux de tournage, en leur expliquant brièvement chaque scène. Ensuite j’ai donné quelques repères pour chaque personnage. Pour Rodolphe, j’ai surtout pris comme référence le Ash de « Evil Dead 2 » et je lui ai demandé de toujours subir, toujours être en fuite.

Pour Nathalie, je lui ai surtout donné comme référence les acteurs du cinéma muet, je voulais qu’elle soit possédée par son personnage comme Max Schreck dans « Nosferatu ». Elle devait jouer avec son corps, son regard, son visage. C’est une actrice de théâtre qui est très physique, elle a donc tout de suite pigé ce que j’attendais d’elle sans que je sois obligé de la diriger.

Ensuite l’urgence du tournage a fait qu’une fois la machine lancée, les acteurs se sont laissés porter. En début de chaque journée, Nathalie arrivait habillée, maquillée, avec ses lentilles et dès qu’elle enfilait la capuche de lapin, elle devenait la femme / lapin. Et ce jusqu’à la fin de la journée. Un jour où on tournait dans les bois, entre deux prises, une classe de jeunes enfants (peut être CM2) est arrivée. Ils ont été attirés par Nathalie et son déguisement. Quelques-uns sont venus pour lui parler, lui poser des questions, mais à aucun moment, elle n’a été sympa avec eux. Elle réagissait comme le personnage, en leur demandant de partir, en grognant, en brandissant la machette. C’est moi qui suis venu répondre à leurs questions. C ‘était assez drôle de la voir « être » ce personnage. Elle a vraiment pris ce personnage très au sérieux, et pas comme une caricature. Je crois qu’elle l’a joué vraiment comme l’aurait joué un acteur de l’époque du muet.

Sur le tournage, quelqu’un a-t-il osé te poser un lapin ?

Non ! Tout le monde a été très très sérieux !

Le court s’assimile à une véritable expérience sensitive, un trip sous acide. Pas peur de ruiner le marché des dealers ?

Si je pouvais vendre mon film à tous les camés de la terre, je serais riche ! Plus sérieusement, lorsque je vais au cinéma, j’ai envie vivre une expérience, que ce soit un film d’horreur, une comédie romantique ou un drame. Je sens que c’est réussi lorsque je sors de la salle avec une partie du film en moi. Si j’ai réussi ça avec « Guedro », alors je suis content. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste ! Le but, c’est que le spectateur soit aussi malmené que le personnage principal !

Sur combien de temps s’est déroulé le tournage et dans quelles conditions ?

On a tourné 8 jours éparpillés sur 3 mois (décembre/janvier/février). Le plus gros du tournage ayant eu lieu en décembre 2006. On avait environ 400 plans à mettre en boîte, le tournage a donc été très éprouvant, avec des journées biens remplies, de 9h à 17h. Une expérience aussi folle que le résultat. Dès que la machine a été lancée, on s’est tous laissé porter par l’énergie.

Il y a une scène vers la fin, où la femme/lapin se jette sur Rodolphe et le maltraite, et finit par le faire vomir. On a fait trois prises pour cette scène. Et j’avais demandé à Nathalie de ne pas y aller de main morte. Elle a donc joué sa scène sans prendre soin de Rodolphe. A la troisième prise, Rodolphe n’en pouvant plus s’est mis à vomir. C’était un jour où le déjeuner avait été assez copieux, il a donc eu de quoi vomir ! Personne ne s’y attendait ! Moi j’ai continuer à filmer sans dire un mot, et les acteurs (très pros) ont continué à jouer comme si de rien n’était ! Et c’est la scène que j’ai gardé au montage ! J’avais prévu une scène de vomi avec plan de coup et faux vomi, mais là j’ai eu droit à une scène plus vraie que nature ! Chaque jour de tournage a été un peu comme ça.
Au final ça a été une belle expérience pour tout le monde.

La vente des t-shirts Guedro a-t-elle rencontré un succès ?

Pour l’instant les ventes n’ont pas commencé, tout simplement parce que les tee-shirts sont en cours de réalisation. J’ai déjà quelques pré-ventes. Il y aura 3 modèles qui vont être produits en très petites quantités (au grand max 50 ex par modèle), ils seront donc collector. Ils ne seront pas vendus plus de 15 euros et une partie de l’argent ira dans la production de mon prochain film : « V »

Mad in France d’argent, c’est une récompense extrêmement honorifique… Quelles sont tes réactions ?

J’ai été très content. Parce qu’en plus c’est une partie du public qui a voté pour « Guedro ». Donc ça fait super plaisir. Je ne m’y attendant pas du tout. Au moment de la fin de la projection, il y avait eu un grand silence et je me suis dit « Whaouu, c’est un bide ! ». Mais en fait, je pense plutôt que les gens dans la salle étaient lessivés par cette course-poursuite frénétique. Ce petit prix est venu un an après un bel article dans le magazine Mad Movies, et ça m’a confirmé qu’il fallait continuer dans ce sens.

Où en est le projet V ?

Après « Guedro » j’ai rencontré pas mal de producteurs du milieu indépendant, qui voulaient m’aider mais ça n’a pas donné grand chose. C’est quand même assez incroyable le nombre de branquignoles qui traînent dans ce milieu. Film Z, film porno, comédies improbables, clips vidéos sans fric pour groupe qui s’implique à peine, on m’a tout proposé… le pire étant les jeunes producteurs qui vous prennent de haut et vous disent que vous n’êtes pas près de faire un long métrage alors qu’eux-mêmes n’ont encore rien produit ! Avec une année où j’ai cumulé les mauvaises rencontres, mon enthousiasme a été un peu émoussé, et j’avais donc laissé « V » de côté.

Ça m’a permis de revenir dessus et de le rendre encore meilleur ! Le scénario est écrit. C’est encore un film un peu bâtard (dans sa durée) plus proche du moyen que du court-métrage. Je vais essayer de mettre en images le combat d’un homme, qui porte secours à une jeune fille. Cette jeune fille étant persécutée par 5 personnages terrifiants (qui seront aussi « graphiques » que la femme/lapin de « Guedro »). Ce film parlera du deuil.
Je vais donc essayer de monter une équipe, de trouver les personnes les plus motivées pour mettre sur pied ce projet. Et si ça fonctionne j’aimerais avec la même équipe lancer ensuite un projet de long métrage. Le scénario est écrit, ça s’appelle « Harmonie », c’est un peu « Vol au-dessus d’un nid de coucou » qui aurait rencontré « L’invasion des profanateurs de sépulture » avec une touche un peu barrée. Première étape : trouver le financement pour « V » !

(Interview réalisée par Damien)

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