Ose court

OSE COURT - Dieu reconnaîtra les siens

13 novembre 2013 | Par : Seb Lecocq

Le zombie, depuis les années 30, a toujours été une des figures de proue du cinéma fantastique. D’abord cantonné à un rôle d’horreur exotique, associé aux rites du vaudou, il va prendre, sous l’impulsion de George Romero, une forme beaucoup plus politique et va s’imposer comme le reflet parfait de toutes les tares de la société capitaliste moderne. Depuis, le zombie a été mangé à toutes les sauces et il est pratiquement impossible d’innover lorsqu’il s’agit de mettre en scène les morts-vivants. Pourtant, certains parviennent encore à trouver un angle d’attaque un peu différent, une approche plus intéressante de la mythique créature, c’est le cas du court-métrage de Cedric Le Men, Dieu Reconnaîtra Les Siens.

Partant d’un postulat classique, le film parvient à jeter le trouble chez le spectateur en cultivant une certaine ambiguïté sur ses personnages, ce qui l’amène à réfléchir sur le sens et le bien fondé de ce qu’il va voir. Le film n’est en aucun point moraliste ou bien pensant mais expose, en un peu moins de quinze minutes, une situation nouvelle sur laquelle chacun formulera son opinion. C’est cette subtilité scénaristique qui fait toute la saveur et l’originalité du projet, en partie financé par les généreux donateurs d’une plateforme de financement participatif. Mais ne nous y trompons pas, Dieu Reconnaîtra Les Siens n’est pas un énième pensum sur la condition de l’homme, qu’il soit mort, vivant ou mort-vivant, mais plutôt un vrai film de genre qui témoigne d’un véritable amour pour la figure zombiesque.

Les zombies représentés ici sont magnifiquement humanisés, à des lieues des créatures sans volonté propre, plus proches de la mâchoire sur pattes que de l’être vivant qu’elles furent jadis. Ici, les zombies sont de véritables personnages auxquels on s’attache immédiatement. En quelques plans, on se familiarise avec les créatures. Joliment et sobrement maquillés, parfaitement mis en scène, les zombies sont, malgré leur condition, plus humains que jamais malgré leur condition. Esthétiquement, le film se donne les moyens de ses ambitions et propose une image nette, claire, ne trahissant jamais les limites de sont budget. L’atmosphère est triste, mélancolique mais avec cette note de danger et de gravité qu’on sent poindre insidieusement au détour de chaque plan. Cadré au poil, tant lors des plans fixes que pendant de légers mouvements d’appareil, le film bénéficie d’une facture visuelle de qualité. La photographie est pratiquement parfaite et apporte une vraie identité visuelle au court-métrage. Sobre et classique, un peu trop parfois, la mise en scène est parfois bouleversée par quelques plans filmés à l’épaule qui amènent du mouvement et de la vie lors des scènes d’action sans pour autant tomber dans l’écueil de la shaky cam. Chaque technique de cadrage est utilisée à bon escient.

Dieu Reconnaîtra Les Siens transpire l’amour du zombie flick mais aussi du cinéma des seventies qui s’impose comme le référence majeure du film. Les costumes, les décors, la mise en scène, la reconstitution de l’époque sont impeccables, mis à part l’image numérique, on se croirait revenu quarante ans en arrière. Les comédiens des deux camps, humains et zombies, excellent eux aussi. Iconisés, monstrueux ou humains, les personnages sont idéalement campés par une troupe de comédiens qui, en quelques gestes, quelques regards les imposent à l’écran. Ils parlent peu mais tous,disent beaucoup de choses sur l’histoire, le background du film. Ce qui se dégage de Dieu Reconnaîtra Les Siens est un grand professionnalisme matérialisé par l’attention portée à chaque détail, dans chaque compartiment du film. Bien entendu, il subsiste toujours de menus défauts, au niveau du son notamment ou lors de l’enchaînement de plans un peu brouillon de certaines courtes séquences mais on aimerait voir plus souvent des courts-métrages réalisés avec le même degré d’exigence que Dieu Reconnaîtra Les Siens.

INTERVIEW DE CEDRIC LE MEN, REALISATEUR

Pour aller plus loin, le réalisateur a eu la gentillesse de s’entretenir avec nous sur son film, de sa genèse à sa sélection au prochain Pifff.

La genèse du film

J’ai rencontré Louis Midavaine, le producteur de DRLS, par le biais d’un ami. Louis cherchait un réalisateur pour concrétiser certains projets qu’il développait pour un duo de scénaristes avec lesquels il travaillait, Eric Noël et Nunzio Cusmano. Il cherchait un "script doctor", en gros.

Le fait est que je connaissais bien Eric, déjà. On a commencé à travailler sur un premier scénario de court, L’Heure des ruines et, au fil de nos conversations, on a commencé à mettre en place Dieu reconnaîtra les Siens. C’est parti d’un défi en forme de blague : Eric se plaignait de la bêtise des scénarios de films de zombies. Je l’ai mis au défi de faire quelque chose de nouveau, après tout il est scénariste ! Trois jours après, il est arrivé avec un pitch, qui m’a bien botté, et on a avancé à partir de là. Eric a écrit un premier jet, puis un deuxième, un troisième... en fonction des idées que Louis, Nunzio ou moi-même y injections. Par exemple, j’ai proposé la dimension religieuse, le fait que l’antagoniste principal est un prêtre, et j’ai insisté - lourdement - pour que le titre soit Dieu reconnaîtra les Siens, Eric n’était pas très chaud au départ, il trouvait ça trop "partisan", il craignait qu’on diabolise la religion, ce qui n’a jamais été mon intention. Dieu reconnaîtra les Siens est, à mon avis, tout sauf cynique.

La production

J’ai eu de la chance de tomber sur un mec comme Louis pour ce qui était de la préparation du film, de la gestion de ses différents tenants et aboutissants. Louis est une personne très douce, très patiente, très diplomate. En gros : c’est tout mon contraire ! C’est aussi quelqu’un qui a été très à l’écoute de mes besoins, de mes envies, et étant donné que je ne suis pas du genre capricieux, très rares ont été les fois où on a dû négocier l’un avec l’autre, où on a été en conflit.

Comme sur tous les films, on a eu notre lot de galères. Pas moins de quatre chef opérateurs se sont succédé et j’ai rencontré le dernier des quatre, Guillaume Pierre, à deux semaines du tournage. Et l’équipe n’a été complète que la veille... Avec les indisponibilités des uns et des autres, la période de tournage très chargée, on avait du mal à trouver des techniciens et du matériel disponibles. Là encore, j’ai fait le forcing pour qu’on tourne à cette période là, qu’on ne repousse pas, parce que je savais que si on repoussait, on loupait toute la saison des festivals 2014.

Et puis il y a eu, en même temps que la prépa du film, le financement. Le financement participatif c’est très bien, c’est même génial que de telles initiatives existent, ça permet à plein de projets de voir le jour... mais faut pas être cardiaque. Pour ma part, j’ai rechargé la page KissKissBankBank à peu près 17 fois par minute pendant les deux mois de la collecte, juste pour voir si on avait 5 euros de plus ! Plus sérieusement, c’est stressant et je conseille à tous ceux qui peuvent s’en passer de le faire. J’ai l’impression que beaucoup imaginent le crowdfunding comme une facilité, c’est loin d’être le cas. Il faut prospecter en permanence, proposer du contenu nouveau tout le temps...

Le tournage

Le tournage n’a pas été une partie de plaisir non plus, principalement parce que nous avions des délais très courts - le film a été tourné en quatre jours seulement. Heureusement, j’ai été entouré par une équipe géniale, impliquée, volontaire : ils ont tous fait un excellent boulot alors que je les ai soumis à dure épreuve, on a souvent fait de très grosses journées. Et Guillaume Pierre a réussi à livrer un travail de très, très belle facture alors qu’il n’oeuvrait pas dans des conditions de lumière particulièrement faciles. Mais une fois encore, son travail est sublime au final, et si on considère qu’il n’a eu qu’une dizaine de jours pour se préparer, ça tient de l’exploit !

C’est un vrai confort pour un réalisateur, d’être aussi bien entouré. J’étais dans un cocon. J’avais une équipe de comédiens qui, en plus d’être impliquée, était absolument parfaite, ça a été un plaisir de les diriger. Une équipe technique, dont je rencontrais pour la première fois plus de la moitié des membres le premier jour du tournage. De mon côté, j’étais complètement flippé : je n’avais pas tourné de fiction depuis Lacrimosa, en 2004 ! J’avais peur de ne pas assurer, qu’ils me trouvent nazes. Ça a été tout le contraire, j’ai senti énormément de respect, ils ne m’ont jamais fait me sentir comme un étranger.

La post-production

La partie la plus cool a été la post-production. Yves Le Jolie - mon monteur - et moi-même travaillons ensemble depuis bientôt 12 ans, donc forcément ça crée des liens, tant affectifs que professionnels. Et puis Yves est bon dans ce qu’il fait, point barre. Il est précis, il a un bon sens du rythme, il est soigneux. Pour un réalisateur, c’est du pain béni. Tu arrives dans le studio de montage, et tu n’as plus qu’à affiner, virer une image par ci, deux images par là, dire de ne pas te sentir complètement inutile !

Et puis j’ai composé la musique du film, aussi. Je m’étais déjà livré à cet exercice sur Kaeron, mon premier court, en 2003. Sur Lacrimosa, j’ai rencontré Guillaume Poyet, qui a eu la gentillesse de reprendre quelques thèmes que j’avais écrits et qui les a sublimés. J’ai contacté Guillaume à nouveau pour DRLS, mais il est terriblement occupé aujourd’hui. Du coup j’ai tout fait, comme un grand : composition, interprétation..., et je me suis franchement éclaté. Un sentiment de liberté totale ! Et je ne cache pas être très fier du résultat.

Le futur de Dieu Reconnaitra Les Siens

Aujourd’hui, on travaille à faire en sorte que le film soit vu par un maximum de gens. J’ai tout fait pour que le film soit terminé pour le PIFFF. J’étais présent lors de l’édition 2012 et j’ai trouvé le festival super bien foutu. C’était donc un objectif, il fallait que le film soit fini pour que je puisse l’y envoyer. Et non seulement je l’ai envoyé, mais on est sélectionné, ce qui est un grand honneur, j’ai terriblement hâte d’y être.

A côté de ça, nous avons soumis le film dans une vingtaine de festivals un peu partout dans le monde, pour le moment. Donc ma vie, en ce moment, consiste à toucher du bois, croiser les doigts, et brûler des cierges dans toutes les églises qui croisent mon chemin. Après tout, Dieu reconnaîtra les Siens, non ?

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