Ose court

OSE COURT - A mère et marées

20 mai 2009 | Par : Damien Taymans

Dark water

Pour son premier court métrage, le Canadien Alain Fournier fait sensation dans les festivals les plus reconnus. De fait, A mère et marées a récemment récolté les lauriers au festival de Montréal et au BIFFF 2009. Tourné à Baie-Trinité, petit village côtier qui compte moins de 500 âmes à son compteur, le métrage est complètement imprégné de cette ambiance quasi insulaire qui confère à l’ensemble une atmosphère étrange et dérangeante, en phase avec le thème du film, très proche de l’univers kafakaïen de La métamorphose. Une référence "classique" qui n’est pourtant nullement revendiquée par l’auteur : "Plusieurs personnes qui ont vu le film nous ont cité La Métamorphose de Kafka. Normal, c’est le classique littéraire en la matière. Un livre et un univers qui me fascinent totalement. Pourtant, le scénariste (Philippe Lemieux) n’a jamais lu le livre et ne voulait surtout pas s’en approcher durant la scénarisation ; d’ailleurs, c’est le moi le premier qui ai fait le rapprochement..."

Fidèle à son contexte géographique, A mère et marées conte la descente aux enfers d’une famille étriquée (la mère qui bosse à la chaîne sur des crustacés et ses deux enfants) à cause de la lente métamorphose que subit le fils aîné dont le corps se couvre progressivement d’écailles. La mutation, point d’orgue du métrage, se produit en trois étapes que le cinéaste prend plaisir à traiter de manière évolutive, distillant au départ quelques détails anodins avant de mettre en avant une horreur plus viscérale, plus frontale subtilement amenée par les longs cris d’agonie de la créature en mutation (signalons à cet égard le traitement sonore véritablement maîtrisé et l’excellent travail du responsable des maquillages). Professionnel et abouti, ce petit bout de film transcende le spectateur et le contraint à ressentir une empathie dévastatrice pour cette poignée de personnages extrêmement réalistes.

En attendant le passage au format long de ce cinéaste très prometteur, nous vous recommandons de ne pas laisser passer son court s’il passe dans un festival près de chez vous.

L’INTERVIEW DU REALISATEUR

Comment est né le projet A mère et marées ?

À Mère et Marées est né suite à ma rencontre avec Philippe Lemieux (mon co-scénariste sur le film). Je cherchais à collaborer avec un scénariste, et lui avec un réalisateur. Un ami commun nous a présentés et ça a cliqué. Il m’a montré des petites nouvelles qu’il avait écrites et l’une d’elles m’est tombée dans l’oeil. Ça s’appelait alors « Combien de temps me reste-t-il pour construire une piscine ? » et ça racontait l’essentiel de notre histoire : un jeune homme qui se transforme en poisson. Par contre, ça se passait dans une banlieue et j’ai eu l’intuition de le transposer sur la Côte-Nord du Québec ; une région où la nature est encore brute et puissante, avec le grand Fleuve, qui se transforme en mer à cette hauteur. Nous sommes partis de là...

Dans la dramaturgie et le thème abordé, il y a quelque chose d’indéniablement kafkaïen. Un univers que vous appréciez ?

Plusieurs personnes qui ont vu le film nous ont cité La Métamorphose de Kafka. Normal, c’est le classique littéraire en la matière. Un livre et un univers qui me fascinent totalement. Pourtant, le scénariste (Philippe Lemieux) n’a jamais lu le livre et ne voulait surtout pas s’en approcher durant la scénarisation ; d’ailleurs, c’est le moi le premier qui ai fait le rapprochement...

Il faut dire que l’histoire humaine est pleine de contes, de légendes et d’autres mythes qui racontent la transformation d’hommes en animaux. Ça remonte à loin et ça fait partie d’un imaginaire riche pour nous, les amateurs de cinéma fantastique. J’ai appris récemment que le terme savant était la « thérianthropie ».

Le tournage a eu lieu à Baie-Trinité, un vaste village situé en bordure d’océan et à peine peuplé de 500 habitants. Comment s’est déroulé le tournage dans ces terres dépeuplées ?

Nous avons dû parcourir 12 heures de route à partir de Montréal pour nous y rendre. C’était une aventure ; le premier film à être tourné dans ce village. Nous avons eu beaucoup de collaboration des gens de la place, qui étaient curieux, mais contents qu’on s’intéresse à leur village et qu’on y fasse rouler un peu l’économie, parce que la vie n’est pas toujours facile dans cette région isolée.

C’est vraiment super d’être coupé de son quotidien comme ça ; l’équipe dort sur place, il n’y a nulle part à aller ; tout tourne autour du film.

L’avantage, outre le paysage grandiose, c’est qu’on utilisait souvent les décors tels quels. Les lieux étaient très inspirants et ça donne une certaine authenticité naturelle au film. Par exemple, les croix et les crucifix qu’on retrouve un peu partout étaient déjà là...

Quelques plans subaquatiques parsèment le film (sous l’océan ou dans l’eau du bain). Comment s’est passé le tournage de ces scènes, logistiquement parlant, plus complexes à shooter ?

Pour les scènes subaquatiques, nous avons utilisé une caméra HDV avec un caisson Amphibico (les scènes principales ont été tournées avec une Panasonic Varicam en DVCPROHD). Comme mon directeur photo (Barry Russell) et moi avons nos cartes de plongeur, nous avons pu les tourner nous-mêmes, avec les moyens du bord. Et on est loin des mers du sud ; même en été, l’eau est glaciale ! Mais bon, c’était essentiel au récit.

La métamorphose de Fred a bénéficié d’un véritable travail au niveau des maquillages. Qui s’en est chargé et comment avez-vous fait évoluer cette transformation ?

C’est Adrien Morot de Maestro FX, un créateur d’effets visuels de Montréal très réputé qui s’est chargé de la métamorphose. C’était ma première expérience avec des effets spéciaux : c’était très excitant, mais ça m’a imposé beaucoup de lourdeur logistique lors du tournage. Tout devient long et compliqué. Sans parler de l’inconfort pour l’acteur, qui en était à sa première expérience également et qui ne l’a pas trouvé facile...

Faute de temps et de budget, je n’ai pas pu entrer autant dans les détails de la transformation que je l’aurais souhaité. J’aurais également poussé plus loin le travail de recherche avant d’arriver à un modèle final, mais tout s’est fait très rapidement et il a fallu faire certains compromis. J’étais un peu déçu, mais avec le recul, je crois que ça fonctionne plutôt bien.

La transformation se fait essentiellement en trois étapes durant le film. La dernière étape est radicale, ce qui laisse supposer un certain passage du temps avant cette scène.

L’agonie de la « créature » se déroule en hors-champ et les tortures physiques qu’il subit sont déclinées via de longs râles qui sourdent à travers les plinthes. Le traitement sonore était apparemment une de vos priorités également ?

Le traitement sonore est toujours très important pour moi. Je crois que ça contribue grandement aux atmosphères. Et pour cette scène, l’utilisation du hors-champ nous ramène au point de vue de la famille (la mère et la soeur de Fred), qui subissent aussi la transformation à leur manière. La mère ne peut s’empêcher alors de voir son fils comme un monstre qu’il faut cacher.

Le film a remporté les honneurs à Fantasia et au BIFFF. Heureux de voir votre film sacré dans des festivals aussi prestigieux ?

Ces deux prix ont été une grande surprise. J’en suis fier, car c’est ma première fiction (je viens du documentaire) et ça m’encourage à faire d’autres films fantastiques. C’est vraiment mon genre de prédilection. Cette expérience a été un combat et de voir le film voyager comme ça, c’est un beau cadeau.

Vous comptez persévérer dans le format court ou plutôt franchir le cap du long ?

Bien sûr, l’ultime pas serait de franchir le cap du long métrage. Le Québec est un très petit marché, mais le cinéma de genre commence à apparaître sur nos grands écrans. C’est très encourageant. D’ailleurs, mon comparse Philippe Lemieux a commencé un scénario de long métrage, un autre drame fantastique, et nous allons y travailler ensemble dans les prochains mois.

Mais le court métrage demeure un format très intéressant, notamment pour y faire des expérimentations. J’ai fait deux films fantastiques avec des marionnettes. Je scénarise également un autre drame fantastique d’environ 12 minutes, Le Poids du vide, qui est pour moi la suite logique de À Mère et Marées...

(Interview réalisée par Damien)

Ajouter un commentaire

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
Ça
2017
affiche du film
The Black Room
2016
affiche du film
Spider-Man: Homecoming
2017
affiche du film
Okja
2017
affiche du film
Underworld: Blood Wars
2016
affiche du film
Wonder Woman
2017

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage