Orient express

ORIENT EXPRESS - Tachiguishi

26 octobre 2011 | Par : Seb Lecocq

Le film fou de Mamoru Oshii

L’ŒUVRE

Tachiguishi a tout du projet hors normes. Absolument tout. Un film fou, un réalisateur cultissime qui décide de pousser encore plus loin ses expérimentations pour réaliser un vrai faux documenteur d’animation. Tachiguishi Retsuden prend place dans la saga Kerberos, que l’on retrouve en filigrane dans toute l’œuvre de Mamoru Oshii et dont les émanations les plus connues sont le film d’animation Jin-Roh et le jeu vidéo Killzone. Cette saga présente un Japon uchronique sous la coupe d’une Allemagne nazie et dans lequel sévit l’unité de Police de Tokyo appelée « Special Armed Garisson » et qui a pour emblème un Cerbère (Kerberos en grec). Cette saga a pour particularité de se décliner sous différentes formes et médias : animatés, livres, films, jeux vidéos, figurines. Tchiguishi Retsuden, lui, s’inspire d’un roman éponyme écrit par Oshii lui-même. Le film, qui se présente sous l’apparence d’un documentaire, a pour but de montrer l’évolution des mœurs du Japon d’après-guerre via le prisme de la restauration rapide et de ses héros légendaire : les écumeurs de gargotes.

SUCCES STORIZ

Le film vit le jour sur les écrans japonais en 2006 et, seulement deux ans plus tard, en France. Il faut se souvenir qu’à cette époque Mamoru Oshii est hyper hype puisqu’il sort d’une sélection cannoise pour son précédent long-métrage : Ghost In The Shell II : Innocence qui fut le premier long métrage d’animation à concourir en sélection officielle au Festival de Cannes. Mais, plutôt que de se reposer sur son succès passé, Oshii, plus insaisissable que jamais, se lance dans un projet un peu fou : l’adaptation cinéma de son propre roman Tachiguishi Retsuden. Une nouvelle atypique mettant en scène une nouvelle race de héros japonais. Le film divise dès sa sortie par son hermétisme, son anticonformisme, sa narration et son esthétisme totalement novateur basé sur une technique inventée spécialement pour le projet par le réalisateur lui-même. Aujourd’hui encore, partout dans le monde le film divise les fans. Il est adorés par certains et détesté par la majorité. En gros, ce qu’on appelle un film culte.

ASIAN STAR

Mamoru Oshii est certainement, avec Hayao Miyazaki, le metteur en scène de films d’animation japonais le plus connus en Europe. Il doit sa renommée et son statut d’auteur de l’animation à des films tels que L’Oeuf de l’Ange, les deux Patlabor, les deux Ghost In The Shell et Avalon. Mamoru Oshii est né à Tokyo en 1951 et sort diplômé de la Fine Arts Education School of the Education Department of Tokyo Liberal Arts University en 1976. L’Ecole d’Art de Tokyo en gros. C’est durant cette période qu’il développera sa passion pour les univers d’anticipation et les uchronies. Il se dit volontiers fan de Chris Marker, d’Ingmar Bergman et du cinéma polonais. On retrouve d’ailleurs toutes ces influences dans son œuvre marquée par la seconde guerre mondiale et l’esthétique totalitaire. Il fait ses armes de réalisateur à la Tatsunoko et chez Pierrot Productions. Il signe ses premières réalisations de longs-métrages en adaptant la série Urusei Yatsura, plus connue en Europe sous le titre Lamu. C’est à partir du second film qu’il commence à développer son propre style et son propre univers. Une année plus tard, il réalise l’Oeuf de l’Ange, film aux connotations bibliques. A partir de là, il enchaînera les films d’animation et les films traditionnels avec Patlabor 1 et 2, Ghost In The Shell 1 et 2 pour les premiers, et Stray Dogs, The Red Spectacles et Avalon pour les seconds. Son dernier projet cinématographique en date est Assault Girls, qui reprend des personnages de l’univers d’Avalon. Outre le cinéma, il a aussi touché à l’écriture, au jeu vidéo et au dessin. Un artiste protéiforme donc qui se singularise par la cohérence de son univers.

CHINOSPSIS

En 1945, le Japon tente de se remettre des méfaits de la 2ème guerre mondiale. Au marché noir apparaissent des voleurs d’un nouveau genre qui développent des techniques pour manger dans les restaurants de rue sans payer. A leur tête, Ginji Gobe La Lune, la légende des "écumeurs de gargotes" japonais. Devenu un véritable art souterrain, ce phénomène va se développer au cours des décennies suivantes, révélant d’autres héros de l’univers "resto-basket" japonais... Aujourd’hui ces fantômes du passé reviennent plus forts que jamais pour faire revivre leur légende !

CRITIQUE

Avant de parler du film, il me faut préciser que, jusqu’ici, je n’avais aimé aucun des films d’Oshii et qu’il est probable que je n’en aime aucun autre dans le futur. L’animation et moi, ça fait deux, et le style lent et parfois pompeux du réalisateur m’a toujours beaucoup ennuyé. Pourquoi avoir vu Tachiguishi alors ? Tout simplement parce la bande annonce à l’époque m’avait parue sacrément classieuse et aguicheuse. Mais, avant d’aborder Tachiguishi et de se lancer dans son visionnage, il est nécessaire d’oublier tous ses repères en terme d’animation et de cinéma plus traditionnel vu que le père Oshii s’est lâché et a fait péter le score niveau innovation et esthétisme. Pour mettre en image son délire visuel, Mamoru Oshii a créé ni plus ni moins qu’une toute nouvelle technique mêlant allègrement animation et prises de vues réelles. Cette technique porte le nom barbare de Superlivemation. C’est en fait une technique qui place des personnages plats, en deux dimensions, tirés de photographies traditionnelles au sein de décors en trois dimension. Le matériau de base étant une photo, il aura fallu plus de 80.000 clichés différents pour animer tout le film, retravaillés par ordinateur et insérés dans des décors numériques 3D. Les personnages sont donc totalement plats, comme des photos animées, ce qui, bien évidemment, rappelle toute la tradition des marionnettes de papier et du théâtre classique d’ombres chinoises. Ou, plus simplement, cette technique rappelle le jeu vidéo Paper Mario, sorti sur Wii. Pour être précis, Oshii avait déjà employé cette technique mais à beaucoup plus petite échelle sur le film Avalon.

Même si la performance technique est à saluer, Tachiguishi n’est pas une coquille vide reposant essentiellement sur cette prouesse et un univers esthétique fort. Le film est aussi une histoire prenant place dans l’Histoire mondiale. Oshii, via des personnages légendaires, héroïques mais marginaux d’écumeurs de gargote, raconte l’histoire du Japon d’après-guerre, de ses difficultés et de l’évolution de sa population. Mais un écumeur de gargote, qu’est-ce que c’est au juste ? Eh bien, ce sont des personnes maitrisant l’art et la technique de partir d’un restaurant sans payer. Ils utilisent pour cela des techniques fort différentes et plus ou moins efficaces. La bonne idée de Oshii est de présenter des personnages somme toute en marge de la société, comme des artistes, voire des héros immortels pour certains. Comme Ginji gobe-la-lune et Ogin-aux-croquettes, deux personnages véritablement héroïques qui renvoient tous deux aux plus belles années du cinéma de genre japonais. On remarque vite que la forme documentaire sied parfaitement au propos et permet d’enchainer les points de vue et les histoires sans avoir à se soucier d’une véritable trame narrative. Ce fil rouge est instauré par le narrateur lui-même, la voix off est omniprésente, et les divers intervenants du documentaire. Si les deux premiers protagonistes sont vus comme des êtres quasi mystiques, les suivants sont beaucoup plus humains et réalistes. Plus on avance dans le temps, plus ce côté héroïque disparait pour privilégier le pragmatisme, voire le terrorisme pour certains qui ont fait de l’écumage de gargotes un acte militant là où, à la base, il était plus perçu comme un art par Ginji gobe-la-lune. Belle manière d’illustrer l’évolution de la société et de la contestation, surtout qu’en parallèle, Oshii montre l’évolution de la restauration rapide. Des petites gargotes individuelles tenues par un chef cuistot, on passe à des enseignes insipides et franchisées. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures pour comprendre ce que veux nous dire Oshii.

Avec Tachiguishi, le réalisateur trouve une fois de plus sa maîtrise et sa versatilité, capable avec un sujet totalement trivial, de partir dans une histoire d’anticipation politique comme il en a le secret. On le voit aussi capable de transcender son art en mixant les styles pour parvenir à une symbiose entre forme et fond car n’allez pas croire que le procédé superlivemation est juste une lubie de réalisateur en peine d’innovation, cette technique participe grandement à la réussite du film. Tachiguishi est un film totalement à part dans la carrière d’un réalisateur à part.

DISPONIBILITÉ

Le film est fort heureusement disponible en zone 2 avec sous-titres français et VOST dans une édition DVD parue chez WE. Il existe deux éditions, une édition double DVD comprenant moult making-of et une édition simple plus dépouillée mais tout aussi bonne au niveau technique.

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