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ORIENT EXPRESS - STORY OF A DISCHARGED PRISONER

22 mai 2013 | Par : Seb Lecocq

L’œuvre

Plus que pour ses nombreuses qualités, Story of a discharged Prisoner s’est rendu célèbre dans le milieu des cinéphiles asiatophages pour avoir été le film qui a inspiré ce qui est peut-être le plus grand polar de l’histoire du cinéma chinois : le Syndicat du Crime de John Woo. Beaucoup connaissent l’œuvre de Patrick Leung de nom mais n’en ont jamais vu une seule image et c’est bien dommage. Tourné en 1967 par Patrick Leung, Story Of A Discharged Prisoner est un film qui marqua son époque par ses qualités formelles et esthétiques mais aussi par son contenu politique fort et par l’humanité de son propos. Le film s’inscrit tout à la fois dans le polar et dans la tradition du « réalisme social » offrant une vision de la société chinois acerbe et fidèle à la difficile réalité quotidienne de la majorité des Chinois. Toute cette partie « réalisme social » sera reléguée au second plan lord remake officieux de John Woo qui s’attardera sur la portée tragique de l’histoire et la mise en scène opératique.

Success storiz

Il est difficile de chiffrer réellement le sucés du film lors de sa sortie car il existe peu de données sur le « box-office » local avant les années 70. Toutefois, même s’il est difficilement visible dans des conditions décentes en Occident, le film y jouit d’une très bonne réputation et fait office de Graal pour nombre d’amateurs de polar hongkongais. En Chine, il est considéré comme un classique du proto-polar ou du film noir et le film est très connu là-bas, grâce au passé de comédien de son réalisateur Patrick Lung. En France, le film fut projeté lors de l’édition 2012 de l’Etrange Festival parisien, une bonne occasion de découvrir enfin une œuvre devenue mythique à force d’être considérée comme la matrice du Syndicat du Crime.

Asian star

Patrick Lung Kong est un acteur/réalisateur/scénariste/producteur hongkongais né en Chine en 1934. Il est le fils d’un grand acteur d’opéra cantonnais. Patrick Lung mettra du temps avant de se consacrer au cinéma, il travaillera d’abord dans la finance pendant plusieurs années avant de changer d’orientation et de devenir comédien pour l’incontournable Shaw Brothers. Il tourne ses premiers films à la fin des années 50. Sa carrière prend de l‘ampleur dans les premières années des sixties. Et c’est à cette époque qu’il décide de se lancer dans la mise en scène. Il prend ça très au sérieux et écrit la majorité de ses films, ce qui lui permet une dose de réalisme social et de politique dans ses films. Parmi ses meilleurs œuvres, on citera Story Of A Discharged Prisoner, Teddy Girls ou encore The Call Girls. Malheureusement pour lui, à cette époque, le cinéma cantonais traverse une très mauvaise passe et doit subir l’émergence du cinéma mandarin. Son engagement social effraye les producteurs qui hésitent à financer ses projets. Il continuera malgré tout à réaliser des films jusqu’au début des années 80 avant de produire Love Massacre (voir Cinemag N°2) et de reprendre sa carrière de comédien avec quelques rôles dans des films de Tsui Hark comme Black Mask, Shanghai Blues ou Il Etait Une Fois en Chine 6 : Docteur Wong en Amérique. Sa dernière apparition sur un écran date de 2002 et il y donnait la réplique à Andy Lau, Shu Qi, Roy Cheung et Rosamund Kwan.

Nippon ni mauvais ?

Je vais le répéter une dernière fois, pour être certain que tout le monde l’a bien compris : Story Of A Discharged Prisoner est l’œuvre matricielle qui a inspiré John Woo pour son Syndicat du Crime. Mais Woo y a bien entendu ajouté sa touche afin de transformer un drame policier social en un véritable opéra de violence et de passion. Story Of A Discharged Prisoner raconte l’histoire de Lee Choi Hung (Patrick Tse) un ancien repris de justice tout juste sorti de prison qui souhaite faire table rase du passé afin de se réinsérer dans la société. Mais, une fois rendu à la vie civile, il est victime de discriminations et de harcèlement de la part d’un inspecteur de police (joué par le metteur en scène du film, Patrick Lung) qui veut en faire son informateur particulier. Lee Choi Hung est, dans le même temps, mis sous pression par son ancien patron de bande (Sek Kin) qui veut le voir réintégrer la triade. Lee refuse toutes ces sollicitations, il souhaite juste devenir un honnête citoyen et tente par tous les moyens de cacher son passé chargé à sa famille dans le but de les protéger.

Patrick Lung est un formaliste qui donne à son film une patine très moderne pour son époque et le gratifie d’une mise en scène inventive qui n’a pas souffert des ravages du temps. A ce titre, la première demi-heure de film rappelle furieusement le cinéma pop japonais porté par le duo Seijun Suzuki/Joe Shishido. Le rythme est enlevé, les cadrages ingénieux, le rythme est funky et l’ensemble est porté par une partition jazzy typique du polar japonais de la fin des sixties, début seventies. Si cette mise en scène s’estompera en cours de récit, elle en constituera néanmoins une des influences prégnantes du cinéaste. L’autre pilier de son cinéma est le réalisme sociale propre à un certain cinéma de cette époque qui abordait frontalement divers problèmes gangrénant la société hongkongaise. Ici, Lung s’attaque à la réinsertion dans la vie active des anciens prisonniers, un thème d’une grande modernité qui sera souvent repris par la grand cinéma américain lorsque celui-ci s’attachera à retranscrire les traumatismes et les difficultés des anciens du Vietnam. Une thématique universelle donc transcendée par le réalisateur qui va y greffer des éléments de polar et de mélodrame pour former une œuvre cohérente, riche, protéiforme. L’avant-garde dans la tradition en quelque sorte.

Lung y va aussi de sa petite saillie politique en montrant les changements opérés par l’arrivée de l’économie de marché et du capitalisme dans le milieu du crime. Lorsque Lee sort de prison, les criminels ne portent plus ni couteaux ni blouson noir mais des costumes trois pièces taillés sur mesure. Plus hommes d’affaires que petites frappes, ils dirigent de grandes entreprises, arnaquent les assurances, tiennent les patrons de banques et multiplient les cambriolages. Tout ça sans lever leurs fesses de leur confortable fauteuil en croute de cuir. Lung met en lumière la perte de repères et de valeurs de la société contemporaine. Ces nouveaux criminels ont totalement abandonné le code d’honneur propre à l’ancienne génération et n’hésitent jamais, dès qu’il y a du profit à faire, à s’en prendre aux plus faibles et aux plus démunis. Le racket est devenu une multinationale. C’est une nouvelle époque qui s’ouvre pour le héros du film qui retrouve une société fort différente de celle qu’il a laissé derrière lui. Lung montre bien que la société n’est pas prête à accepter en son sein d’anciens prisonniers malgré leur envie de rachat et leur soif de seconde chance. Mais malgré ça, le réalisateur sombre parfois dans la facilité et ne parvient pas à éviter totalement les écueils du drame chinois, souvent très larmoyant et mélodramatique à souhait.

Outre ses atours japonais, Story Of A Discharged Prisoner possède aussi une certaine sensibilité européenne qui s’exprime par des petites influences Nouvelle Vague, c’est certainement l’une des choses qui attira John Woo, grand connaisseur et amateur du cinéma européen et français plus particulièrement. Si le film possède une portée politique et sociale évidentes, il n’en est pas moins riche en scènes d’action, toutes d’une étonnante modernité, quelque quarante ans après, elles sont encore d’une étonnante vigueur et d’une violence sèche inhabituelle pour l’époque. Woo, encore lui, n’hésitera d’ailleurs pas à reprendre certaines des plus belles idées de mise en scène. Le brio formel de Lung saute aux yeux lors de la séquence finale, une énorme fusillade préfigurant la mode de « l’héroic bloodshed » qui fera la gloire du cinéma local. La portée héroïque du personnage atteint son apogée lors de cette scène dantesque d’une étonnante fluidité. De nombreux monteurs actuels feraient bien de s’en inspirer d’ailleurs. Story Of A Discharged Prisoner est un petit classique du drame policier porté par un réalisateur en pleine possession de ses moyens et un duo d’acteurs étonnant. Dans le rôle du « Discharged Prisoner » du titre, on retrouve Patrick Tse, immense acteur chinois qui est surtout connu en Ocident pour avoir tenu le rôle du méchant dans Shaolin Soccer et pour être le père de Nicholas Tse. Il livre ici une prestation confondante de justesse, excellant autant dans les scènes d’action que dans le drame. Le rôle du flic est tenu par le réalisateur lui-même qui montre qu’il est aussi doué pour la comédie que pour la mise en scène. Il signe un excellent film que tous les aficionados du Syndicat de Crime se doivent de voir.

Disponibilité

Comme souvent, il n’existe aucune copie zone 2 du film. Story Of A Discharged Prisoner est disponible en dvd ou vcd hongkongais multi-zone mais sans aucun sous-titre, ce qui rend la vision impossible pour tout non sinophones.

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