Orient express

ORIENT EXPRESS - Freeze me

6 mai 2010 | Par : Seb Lecocq

Le Voyage de Chihiro

L’œuvre

Freeze Me est une œuvre forte, très forte. Située aux confins de soft porn, du rape revenge et de la critique sociale, Freeze Me est ce qu’on appelle une œuvre somme. Le film peut être perçu comme un résumé express de la filmographie toute entière de son auteur, tant les thématiques qu’il aborde dans ce qui est son dixième film sont récurrentes dans son travail. On y retrouve la violence, la nudité, la misogynie, la domination masculine et la soumission de la femme. La plupart des fans du bonhomme le considèrent comme son meilleur film et on ne peut leur donner tort. Freeze Me ne fait pas que rassembler tous les thèmes habituels du réalisateur, il les sublime et les intègre à son récit mieux que jamais. Pas de doute, Freeze Me est un film d’exception dans la carrière d’un réalisateur d’exception, véritable chantre du cinéma de genre et de la série B.

Success Storiz

Freeze Me est un film surtout connu au Japon car il y connut pas mal de retentissement lors de sa sortie. La faute à ses thématiques, à son discours rentre-dedans sur la condition féminine dans la société japonaise. Contrairement aux apparences, le film est un véritable pamphlet mettant en exergue la place de la femme japonaise et son entière soumission à l’homme. Takashi Ishii se sert de son héroïne Chihiro afin de régler ses comptes avec l’entièreté de la gente masculine. Takashi Ishii n’étant pas un réalisateur connu du grand public occidental, son film n’eut guère de succès en Europe et peu de personnes en dehors du cercle habituel des asiatophiles déviants n’ont eu vent de son existence. Pourtant, Freeze Me fait figure d’œuvre référence dans son genre. Le message du film parait moins évident et pertinent aux Européens car le statut de la femme dans la société est différent dans nos contrées et au Japon. Un film et un auteur qui ne demandent qu’à être reconnus en somme.

Chinopsis

Chihiro (Harumi Inoue), une jeune femme vivant dans une province du nord, est violée par trois hommes qui filment la scène. Cinq ans plus tard, alors qu’elle vit et travaille dans la capitale tokyoïte, l’un de ses trois agresseurs ressurgit du passé et exige d’elle un asservissement total, en attendant l’arrivée de ses deux autres compères.... Elle parvient à s’en débarrasser et prend soudainement conscience que la vengeance est un plat qui se mange froid. Très froid.

Asian Star

Takashi Ishii, aucun rapport avec Sogo et Teruo, est un cinéaste japonais né en 1946. On peut sans peine le qualifier d’artisan doué de la série B. Partagé entre le cinéma traditionnel et le V-Cinéma, il ne cesse d’apporter de la sueur, du sang et des larmes au cinéma d’exploitation. Pourtant, il se destine d’abord à l’art pictural car, dans les années 70, il embrasse la carrière de mangaka. Ses histoires pour adultes ne rencontrent guère de succès et sont décriées pour leur grande violence, leur pornographie et leur apparente misogynie.

Parallèlement à ses activités de dessinateur, il se lance dans l’écriture de scénarios. On lui doit notamment la série des Angel Guts dont il réalisera l’épisode sous-titré « Red Vertigo ». Multi-facettes et stakhanoviste, Ishii ne se satisfait plus de l’écriture et du dessin, il passe donc à la mise en scène à la fin des années 80. Que ce soit en tant que dessinateur, scénariste ou réalisateur, Ishii ne cesse d’explorer les même thèmes. Parmi ses plus grandes réussites, on retrouve deux épisodes de la saga Angel Guts, Gonin avec Beat Takeshi, Freeze Me donc et la nouvelle mouture du classique Flower and Snake. Niveau scénario, il faut citer sa collaboration fructueuse avec Toshiharu Ikeda, un des papes du gore nippon à qui on doit notamment Evil Dead Trap, écrit par Ishii justement.

Nippon, ni mauvais ?

Les fidèles lecteurs qui suivent cette chronique depuis le début le savent parfaitement maintenant : le Japon est la terre la plus propice à tous les débordements visuels quels qu’ils soient. En terme de gore, de violence, d’érotisme, de comédie, de nawak ou de tout ça en même temps, personne n’a jamais fait mieux. C’est simple au Japon, tout est possible. Absolument tout. Certains artisans du bis l’ont bien compris et c’est le cas de Takashi Ishii qui, sous le couvert de l’exploitation la plus crasse et grasse, livre une critique sociale de premier ordre. Une belle leçon assénée aux faiseurs du cinéma français de papa qui pensent encore que pour faire du fond, on est obligé d’être chiant et donneur de leçons. Et bien non, on peut faire du fond, balancer des coups de latte dans la société et dire énormément de choses sans pour autant se contenter de shooter des champs-contrechamps dans un appart parisien avec deux comédiens neurasthéniques sur fond de musique classique. On peut faire et dire la même chose, en mieux même, en montrant du gore, des flingues, de la baston et surtout, surtout, des petites pépées dénudées !

Ici la petite pépée est incarnée par la sémillante Harumi Inoue, qui porte une bonne partie du film sur ses épaules et rejoint Meiko Kaji, Minase Yashiro, Naomi Tani, Christina Lindberg ou Zoé Lund au panthéon des héroïnes bafouées et vengeresses. Sa prestation est remarquable en tous points tant physiquement car elle donne de sa personne et de son corps sans jamais rechigner à la tache, subissant les assauts répétés des mâles en rut ou leur mettant la misère avec la même conviction, que psychologiquement où elle fait preuve d’un vrai talent de comédienne, capable de faire passer toute une gamme d’émotion avec la crédibilité qui sied à ce genre de film. Un vrai beau personnage de cinéma écrit par Ishii à des années-lumières des playgirls habituelles pullulant dans le V-Cinéma, ne vous méprenez pas, ce sont justement ces filles légères qui font tout le sel des micro-production nippone. Outre Harumi Inoue, on peut bien sûr compter sur le cast masculin composé des sales trognes bien connues de l’exploitation japonaise que sont Shingo Tsurumi, Shynsuke Matsuoka et l’inénarrable Naoto Takenana. Le beau gosse de service est quant à lui joué par Kazuki Kitamura.

Encadré d’un cast plus que solide, Ishii peut laisser libre cours à sa mise en scène qui se veut précise, carrée et propre. Esthétiquement parlant, Freeze Me est l’une de ses plus belles réussites. Parvenant avec peu de moyens à créer une atmosphère glaciale à coup de filtres bleus et gris, il donne au film une couleur et un cachet inédits dans ce genre de production habituée aux débordements pops. Ce n’est pas toujours dans ses habitudes mais sur ce projet, Ishii fait preuve d’une grande sobriété en privilégiant une violence froide aux épanchements de violence graphique. Le viol est filmé avec une certaine retenue et un sens de l’esthétisme qui renforcent l’impact de la scène fondatrice du film voire de l’œuvre entière d’Ishii. La vengeance sera elle aussi froide comme le nom du film l’indique. Après avoir coupé le sifflet de ses agresseurs, Chihiro conserve les cadavres dans d’immenses congélateurs qui finissent par occuper tout son espace vital.

Si la forme est impeccable, le fond n’est pas en reste car, plutôt que servir la soupe du rape and revenge classique, Ishhi bifurque en cours de route pour s’attaquer à la description de son personnage féminin, s’engluant peu à peu dans la folie, la solitude et l’isolement. Une métaphore bien explicite de la condition de la femme japonaise et de sa totale soumission aux mâles. La violence est tout autant physique que psychologique. C’est cet aspect qui donne au film son atmosphère malsaine et froide comme la mort. Le portrait de cette femme rabaissée et humiliée est doublé d’une sévère critique de l’homme japonais pour qui la femme n’est bonne qu’à assouvir ses plus bas instincts. Que ce soit au lit ou en cuisine. Révolté par ce constat qui, au Japon, semble accepté par tous, Ishii s’arme de sa caméra pour montrer à tous, sous couvert de l’exploitation, la condition de la femme telle qu’elle est perçue dans l’archipel. Mais Ishii va plus loin car il démontre que si on continue dans cette voie, c’est-à-dire l’acceptation de la femme objet et soumise, on va tout droit non vers la guerre des sexes mais vers la destruction de la femme purement et simplement. Ishii cinéaste féministe ? Indéniablement. Il fait de Chihiro la porte-parole de toutes les femmes rabaissées et humiliées. On dira ce qu’on voudra mais le féminisme par Ishii est toujours plus funky que celui d’Isabelle Alonzo.

Disponibilité

Une fois encore, impossible de mettre la main sur édition zone 2 de Freeze Me. Pourquoi les bons films restent toujours bloqués à la frontière alors que les éditeurs nous abreuvent de navets indignes et de ghost movies insipides ? Rassurez-vous, je vous tire de votre désarroi spiritique en vous annonçant que le film est disponible en import Hongkongais, dvd ou vcd pour quelques dollars ou en zone 2 UK dans une édition très correcte et également trouvable à bas prix via le net.

Commentaires

Excellente critique ! J’ai eu la chance de voir ce film il y a quelque années et je rejoins complètement le point de vue du chroniqueur. Ce film est un véritable coup de pied dans la fourmilière du non-dit japonais, et sous des atours de rape & revenge se cache en réalité un drame sociétal poignant.
Une honte qu’aucun éditeur hexagonal n’ait encore acquis les droits de ce film qui fait froid dans le dos.

2 août 2010 | Par nakadai

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