Orient express

ORIENT EXPRESS - Battle royale

22 janvier 2010 | Par : Seb Lecocq

Rouillez jeunesse !

L’oeuvre

A la base, Battle Royale est un roman de Koushun Takami publié en 1999 au Japon. Le nom Battle Royale est tiré d’un type de match de catch dans lequel un grand nombre de catcheurs se trouvent en même temps sur le ring et le vainqueur est le dernier à rester entre les cordes. Il connut rapidement un énorme succès auprès de la jeunesse locale et le réalisateur vétéran, Kinji Fukasaku, poussé par son fils Kenta, ne tarde pas à en acheter les droits d’adaptation cinéma.

Pendant ce temps, le roman était édité sous forme de manga publié en 15 volumes. Une suite fut donnée au manga : Blitz Royale. L’histoire connut le succès sous toutes ses formes et suscite encore aujourd’hui une attention particulière accentuant le côté culte de tout ce qui touche à l’univers BR. Sous ses atours de film d’action ultraviolent, Battle Royale cache une politique fiction d’anticipation, plaçant les protagonistes dans un état imaginaire et totalitaire au sein duquel la jeunesse serait devenue incontrôlable. Ces faits sont basés sur la société japonaise au sein de laquelle les meurtres et suicides des jeunes sont des problèmes récurrents. Battle Royale est devenu une franchise si lucrative au Japon que les studios américains ont évoqué et évoquent toujours la possibilité de remaker l’œuvre, provoquant l’ire des fans partout dans le monde.

Success storiz

Battle Royale, de par sa qualité et son aspect pamphlétaire, est un film aujourd’hui (re)connu et visible dans le monde entier mais tout ne fut pas si simple pour Fukasaku. En effet, le film fut montré au parlement japonais qui n’apprécia guère la violence et le côté anarchiste du film, ce qui provoqua un débat à l’intérieur même du gouvernement japonais. Plus tard, le film fut de nouveau accusé d’avoir une influence néfaste sur la jeunesse et de les inciter à la rébellion. Enfin, le film fut mis en cause lors d’une sordide affaire de meurtre commis par un jeune adolescent de 11ans, prétendument fan du film, qui assassina une de ses condisciples à l’aide d’un cutter. Il se raconte même que Fukasaku lui-même reçut des menaces de mort après la sortie de ce film mais le réalisateur n’a jamais commenté ces rumeurs.

Malgré cela, Battle Royale fut nommé six fois aux Japanese Academy Awards desquels il repartit avec quatre statuettes (meilleur montage, meilleur espoir masculin, meilleur espoir féminin et le prix du film le plus populaire au Japon). Le film sortit dans la foulée aux Etats-Unis où il fut classé « R » et en Europe il fut interdit au moins de 16 ans. Pour encore accentuer le succès et le statut culte du film, Quentin Tarantino en fait un de ses vingt films préférés.

Asian star

Si c’est Battle Royale qui l’a fait découvrir au public occidental, Kinji Fukasaku était depuis longtemps une véritable légende du cinéma d’exploitation japonais. Fort d’une filmographie longue comme le bras, il décide d’adapter un roman phénomène au Japon : Battle Royale. Il s’avérera que ce film sera le dernier d’un filmographie déjà bien remplie. Fukasaku naît en 1930 et, dès le début de la seconde guerre mondiale, part travailler dans une fabrique d’armes, expérience qui le marquera à vie en le confrontant dès son plus jeune âge à la violence des hommes, thématique qu’il explorera durant toute sa carrière.

Sa carrière cinématographique commence en 1953 quand il rentre à la Toei comme assistant réalisateur. Huit ans plus tard, il réalise son premier long métrage : Detective Vagbond sur lequel il rencontre la superstar en devenir Sonny Chiba. Il dynamite le genre du Yakuza eiga (film de yakuza popularisé en Occident par Takesi Kitano). Il investit le genre et y place ses thématiques habituelles : ultraviolence et déliquescence de la société japonaise moderne. Derrière sa caméra, l’image des gangsters s’écorne, de chevaliers des temps modernes ils deviennent de petit voyous assoiffés de sang et d’argent. Parmi ses plus grands films, on peut trouver Le Cimetière de La Morale, Combat Sans Code d’Honneur, Okita Le Pourfendeur, Police contre Syndicat du Crime ou Hommes, Porcs et Loups. Il fut aussi co-réalisateur de la super-production américaine Tora ! Tora ! Tora ! Plus tard, dans les années 80, il mixe films de samouraïs et science-fiction avec des films comme Les Evadés de L’Espace, Virus ou Samouraï Resurrection.

Chinopsis

Dans un Japon futuriste, les adultes redoutent les adolescents japonais, trop enclins à la violence. Pour se protéger, la loi Battle Royale est votée. Le principe de ce « jeu » est très simple : une classe de troisième, choisie au hasard, est envoyée sur une île déserte, et les élèves doivent s’entretuer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul survivant.

Cette année, c’est la classe de 3eB du collège municipal de Shiroiwa. Leur ancien professeur leur explique la situation, et deux élèves sont tués avant même le début du jeu pour comportement insolent. Chaque élève est ensuite lâché dans l’île, chacun avec ses intentions ; survivre seul, essayer de se réunir avec les autres pour trouver une solution, tuer pour être le dernier ou tout simplement se suicider...

Nippon, ni mauvais ?

Battle Royale est la preuve que l’engagement dans le cinéma n’est pas quelque chose de vain, la conscience politique couplée à une sensibilité artistique exacerbée peut accoucher d’un chef-d’oeuvre total, définitif et inattaquable. Tout comme son collègue Koji Wakamatsu, Fukasaku a toujours truffé ses films d’allusions plus ou moins poussées à la politique et, avec son dernier film, a décidé de lâcher les chevaux et de réaliser un véritable pamphlet filmique balancé à la face d’un Japon moderne ultralibéral. Battle Royale, c’est bien sûr l’histoire d’une classe de collégiens lâchés sur une ile déserte, armés et forcés à s’entretuer mais c’est avant tout une critique acerbe du système politique japonais, du monde du travail et de la société en général.

Les valeurs mises en avant dans le jeu sont les mêmes que dans la société : individualisme, ambition, absence de scrupules, ultralibéralisme, opportunisme et loi du plus fort. Fukasaku transpose toute la société occidentale sur cette petite île de 10 kilomètres de circonférence et comme les élèves participant au jeu, il tire à vue. Si le film met en avant la violence et le comportement des jeunes, le réalisateur ne laisse aucunement planer le doute sur ses intentions : les vrais méchants sont ici les adultes, ce sont eux qui se sont rendu coupables des maux dans laquelle est plongée la société. Les adolescents sont montrés par Fukasaku comme une force rebelle, en opposition avec le monde façonné par les adultes. Des les premières images, les adultes sont montrés comme mauvais et néfastes. Que ce soit la journaliste venant couvrir les meurtres, les parents de Shuya (sa mère l’a abandonné et son père s’est suicidé) laissant le jeune homme livré à lui-même, le professeur démissionnaire devenu tortionnaire ou encore le pédophile harcelant une toute jeune Mitsuko. Le doute n’est pas permis, le réalisateur se place du côté des adolescents, dans le camp de la rébellion et de la contestation. La société a fait des jeunes ce qu’ils sont devenus et pas l’inverse. D’ailleurs l’écriture du film expose de nombreux aspects et comportements divergents de la part des étudiants. Il y a les pacifistes qui refusent de participer au jeu et se font donc éliminer rapidement (Kitano et Kusaka), les idéalistes, préférant se suicider plutôt que de subir des lois qu’ils ne veulent pas suivre (Yamamoto et Ogawa), sont aussi présents les « salarymen » appliquant les règles du jeu sans aucun scrupule, comme les employés dociles qu’ils sont destinés à devenir (Akamatsu) , les opportunistes profitant du système et prêts à tout pour arriver à leur fin (Mitsuko), les activistes rebelles (Mimura)… Les étudiants livrés à eux-mêmes reproduisent le schéma sociétal mis en place par leur parents, le point de vue de Fukasaku sur le problème est donc résolument pessimiste et sans espoir en début de métrage avant de s’adoucir, en faisant de Shuya, personnage positif, le héros du film et le seul survivant avec sa petite amie Noriko.

Outre son aspect frontal et sa critique acerbe du mode de vie japonais, Battle Royale peut aussi être vu comme une charge sévère contre le système scolaire japonais poussant les étudiants à la performance au mépris des autres, à une émulation qui a pour but de détruire la concurrence afin de s’assurer une place dans l’une des meilleures université du pays ; cet aspect est symbolisé par le personnage de Motobushi, obsédé par ses résultats et l’envie d’intégrer l’université. L’angle politique du film est donc multiple et nécessite une thèse tout entière afin de l’appréhender dans son entièreté, je me contenterai ici de le survoler en exposant les points les plus essentiels.

Mais Battle Royale n’est pas qu’un film politique, c’est aussi un grand film sur les affres de l’adolescence, le passage à l’âge adulte et la difficulté d’être un jeune dans le monde d’aujourd’hui. Car comme le montre Fukasaku, même dans la situation extrême qui est la leur, les lycéens agissent comme ils ont l’habitude de le faire, certains reproduisent le schéma habituel de la semaine en se préparant pour l’école. Mitsuko se maquille, Chigusa fait du sport, Shuya protège Noriko, les groupes d’amis se reforment instinctivement, les exemples sont légion. Quand on est ado, c’est bien connu, on pense en priorité au sexe opposé, et bien c’est le cas même sur l’île de BR, les filles se disputent l’affection de Shuya, les anciennes histoires refont surface et le jeu de la séduction bat son plein. Ce n’est pas un hasard si le film s’ouvre sur une scène de séduction et se clôt sur une scène d’où émane un sentiment amoureux très fort. Même en situation de crise, les adolescents restent des jeunes avant tout, animés par leurs sentiments et leurs hormones, sauf que cette fois, ils ont des armes dans les mains. Le danger vient bien entendu des jeunes eux-mêmes mais Fukasaku ne se prive pas de symboliser le danger extérieur, celui de la société adulte reproduit ici par l’île, via de nombreux plans sur l’environnement hostile entourant l’ile avec cette mer déchainée et ces rochers acérés. Une façon de dire que ce qui attend les jeunes à l’extérieur est peut-être encore plus dangereux que ce à quoi il doive faire face sur l’île.

Le fond du film est très riche et, sous ses atours de violence et d’individualisme, se cache un profond appel à la révolte et à la prise de responsabilité collective. En effet, le futur proche dépeint dans l’histoire est bien proche de nous et certains de ces aspects se font l’écho de notre société actuelle. La hausse de la criminalité, l’appel à la karcherisation de la racaille, l’apparition de policiers dans les écoles, la répression de plus en plus dure envers la jeunesse d’un côté, les révoltes étudiantes, la violence envers les professeurs ou les tueries dans les écoles de l’autre. Fukasaku, et Takamai Koshun avant lui, avait parfaitement anticipé toutes ces dérives car finalement en 2010, on n’est pas si éloigné de la situation décrite dans BR.

Mais outre ses aspects politico-sociétaux ici évoqués, Battle royale se distingue aussi par sa forme. Fukasaku n’étant pas un manchot rien d’étonnant à ce niveau-là. Ce qui est plus surprenant, c’est le ton et la vivacité affichés par son film qu’on croirait dirigé par un petit jeunot alors que le père Kinji fêtait dignement ses 70 printemps sur le set. On reconnait tout de suite la patte du réalisateur parsemant son film de gunfights dont il a le secret et insinuant plusieurs références au code du chambara et yakuza eiga, dont il est un grand spécialiste, comme ces énormes gerbes de sang giclant des plaies des victimes ou aux films d’horreur japonais via un plan sur Mitsuko affichant un visage diabolique ou sur Kazuya aveugle et défiguré.

On reconnait aussi son style dans les nuits américaines typiques du cinéma pop japonais des sixties et seventies. On est immédiatement frappé par l’utilisation de la musique classique donnant une ampleur épique et dramatique aux événements qui se déroulent devant nos yeux. Funeste présage, le film s’ouvre sur le Dies Irea tiré du Requiem de Verdi mais on y entend aussi Le Beau Danube Bleu de Strauss ou La Marche Hongroise de Berlioz, ces titres sont utilisés pour mettre en musique le point de vue de Kitano, le professeur et représentant du monde hostile des adultes. L’autre point qui peut surprendre dans une telle histoire est la présence de quelques touches d’humour noir et parfois surréaliste induites par la présentatrice du jeu ou par la « résurrection » de Kitano en fin de métrage. Ces scènes introduisent un décalage entre le ton très noir du film et la personnalité de son réalisateur qui a toujours appliqué ce genre d’humour tout au long de sa carrière. Il est important de noter que la version spéciale du film d’une durée de 126 minutes contre les 114 minutes du montage exploitées en salles montre une attention plus particulière portée aux relations entre les étudiants, notamment entre Shuya et Nobu et contient trois épilogues appelés « requiem » qui eux aussi clôturent le film sur une note un peu différente, plus optimiste et nostalgique.

Bien sûr je pourrais décrire par le menu l’aspect formel du film mais je préfère me limiter aux grands points thématiques de l’œuvre car c’est avant tout grâce à tous ces aspects que Battle Royale a gagné ses gallons de film-référence et obtenu son statut culte. Il est indéniable que le film marque toute personne le voyant, ne serait-ce que par le contraste effrayant montrant de jeunes adolescents en uniforme s’entretuer sans vergogne. Si le côté extrême et violent du film attire le spectateur, c’est sans aucun doute son contenu tout aussi explosif que sa forme qui convainc. Pour moi Battle Royale trouve sa place sur le podium de la décennie écoulée et ne souffre absolument pas de nombreux revisionnages.

Disponibilité

Le film est fort heureusement disponible en zone 2 avec sous-titres français. Il existe une édition simple du film comportant le montage cinéma. Toutefois, M6 vidéo a sorti un double dvd contenant le montage « special edition » qui n’est pas un director’s cut à proprement parler mais qui inclut plusieurs scènes absentes du cut cinéma traditionnel, creusant un peu plus la relation entre Nobu et Shuya d’une part et montrant plusieurs scènes de la vie du collège d’autre part. Il existe aussi un pack rassemblant le film et sa suite.

LE TRAILER

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