Interviews

MADE IN BELGIUM - Left Bank

31 octobre 2009 | Par : Gore Sliclez

Interview Pieter Van Hees

C’est tout auréolé d’un prix au festival Fant-Asia et un autre au NIFFF que Pieter Van Hees a accepté une interview à CinemaFantastique pour revenir sur cette perle de romantisme noir qui fit et fait toujours sensation partout où il passe. Le Belge, talentueux réalisateur décalé, nous parle de son cinéma, de son pays, de ses projets et du cinéma de genre en général. L’occasion de découvrir ainsi un réal qui à l’instar d’autres compatriotes démontre, s’il le faut encore, que la Belgique aussi contribue, plus modestement certes, à la défense d’un cinéma moins consensuel et plus culotté que nous aimons tous. Dommage que nul n’est prophète en son pays...

- En France, comme en Wallonie d’ailleurs, on ne vous connait pas beaucoup. Quel est votre univers ?

Mon univers c’est Bruxelles qui m’inspire énormément. Je vis en partie dans la capitale européenne et en partie dans ma tête. Ma tête est un endroit terrible à vivre (rire). Et faire des films est ma façon à moi d’essayer de rendre vivant tout ce qui s’y trouve. "Left Bank" et "Dirty Mind" étaient justement mes deux premières expressions.

- Dans "Left Bank" justement, vous réalisez quelques scènes de nudité mais plus avec un aspect primitif qu’érotique. Comment avez-vous géré le fait de filmer la chaire comme cela, avec sobriété et détachement ?

"Left Bank" "est la première partie de ma trilogie ‘Anatomy of Love and Pain’. Le sous-titre en était : Body ! Je voulais un film très "bodily" surtout avec ces scènes de nu. Le corps d’Eline m’interpelle beaucoup parce qu’elle arrive à exprimer beaucoup de choses avec son corps. Matthias, quant à lui, devait interpréter un homme qui avait vécu depuis plusieurs centaines d’années, je voulais donc qu’il ait un corps fort mais aussi marqué par les épreuves. "Left Bank" traite des émotions primitives et donc j’ai essayé de montrer tout cela à travers leurs corps. Mais en même temps, je souhaitais filmer des arbres et des tours d’appartements comme des corps.

- C’était difficile de filmer ces scènes plutôt "chaudes" ?

C’est toujours difficile de filmer des scènes de sexe. Heureusement, les acteurs étaient très courageux. Ça aide aussi quand les deux acteurs s’apprécient...

- Les lumières d’Anvers reflètent à merveille l’atmosphère de votre film. Comment vous y êtes vous pris ?

Nous étions chez mon co-scénariste, Dimitri Karaktsanis, qui vit justement à Left Bank, quand nous avons eu notre réunion sur le futur film. Il voulait situer l’histoire dans le Nord de la France mais j’ai réalisé très vite que nous devions faire le film ici à Left Bank. Les villes Belges sont généralement chaotiques et construites sans grande planification urbanistique, mais Left Bank au contraire s’est érigée en accord avec le design architectural ambiant. Même la forêt est géométrique. La ville a été conçue comme une ville idéale, l’espace idéal pour les jeunes classes sociales de travailleurs. Mais cet ordre urbain froid confère à Left Bank une atmosphère très surnaturelle et cauchemardesque.

- La fin du film offre différentes interprétations possibles. Souhaitiez-vous laisser la possibilité à votre public d’imaginer lui-même cette fin ? Quelle est votre propre version ?

Oui c’est vrai, je voulais offrir au public l’opportunité de faire travailler leur imagination, leur esprit. Et donc ma propre version importe peu, pour moi Left Bank est une histoire d’amour. Bobby voit bien que Marie n’est pas heureuse (pas quand elle court ou peut courir) et lui offre une nouvelle vie dans une réalité alternative. Le rituel est l’acte ultime de cet amour.

- Aimeriez-vous travailler encore avec Eline Kuppens qui est une remarquable actrice ?

Évidemment ! Elle est tellement brillante...

- Left Bank nous fait repenser à Rosemary’s Baby de Polanski...

Left bank est une sorte de film d’horreur psychologique. Polanski a inventé ce genre grâce à Rosemary’s Baby et donc c’est difficile de ne pas être influencé par lui. Mais j’ai été également influencé par les films d’horreur asiatiques (Dark Water, The Ring, The Isle,…), parce que j’adore comment ils sont structurés. Vous vous asseyez pour les regarder et durant les vingt premières minutes vous vous demandez "c’est quoi ce bordel". Mais lentement ils vous piègent.

Ceci dit, j’ai surtout été influencé par "La ligne rouge" de Mallick quand j’ai fait "Left Bank". Ainsi que les peintures du jeune artiste Borremans.

- Pourrait-il s’agir d’un nouveau cinéma ? Le film horrifico-psycho-social ?

J’essaie de faire des choses un peu différentes. Je pense que les films sont plus excitants quand ils sont moins prévisibles. En même temps, je ne me suis jamais formalisé avec les genres. Je commence toujours avec les personnages et ensuite un genre ou deux sur la route qui surgissent. C’est peut-être Belge tout ça ! Vu que nous n’avons pas une grande tradition littéraire ou cinématographique, pas de grands classiques du moins, nous sentons que nous pouvons faire un peu ce que l’on veut. Vous pouvez voir cela également dans la musique, la danse ou encore le théâtre. On mélange un peu tous ces genres. Si nous étions une Nation cocktail nous serions célèbres...

- À vos débuts, vous disiez que vous étiez influencé par le théâtre flamand. Pourquoi ?

La plupart de mes acteurs favoris proviennent du théâtre. Ils travaillent sans réalisateur, directement par eux-mêmes. Ils essaient d’incorporer une grande part d’eux dans le rôle qu’ils interprètent. Cela devient une entreprise très personnelle. Quand je travaille avec eux, je suis très inspiré par leur travail d’acteur et j’essaie de leur donner la liberté dont ils ont besoin pour travailler.

- Votre trilogie est basée sur l’amour et la douleur. Pourquoi ces thèmes récurrents dans votre cinéma ?

Parce que les scripts sur lesquels j’ai travaillé précédemment étaient des histoires d’amour et que l’amour fait mal d’habitude. Et donc voilà pourquoi ces deux thèmes. Je suppose que j’essaie de comprendre ces choses à travers le cinéma. Mais ça ne marche pas...

- Vous avez été récompensé au NIFFF et au festival Fant-Asia. Mais pour un réalisateur qui n’aime pas être catalogué dans un genre c’est un paradoxal non ?

J’ai été super heureux avec ces prix. Je note seulement que mes films ont été sélectionnés dans deux festivals de genre qui célèbrent le cinéma indépendant. D’ailleurs je trouve que le public qui se rend à ce genre de festival sont tout simplement plus ouverts d’esprit. Ce sont eux les nouveaux véritables Geeks du cinéma. Un peu comme étaient les Cahiers du Cinéma dans les années 60 : l’amour du film, la recherche d’un nouveau cinéma et de nouveaux auteurs... Les festivals de cinéma d’auteur un peu snobes regardent de haut ces films de genre à moins que ceux-ci acquièrent par la suite un statut de film culte. Mais bon comme je sais que beaucoup d’entre n’aiment pas les films d’horreur mais qu’ils apprécient mon cinéma je continue d’aller là-bas également. Fondamentalement, j’ai besoin d’un peu d’amour et donc je veux plaire à tout le monde. Et s’ils ne m’aiment pas, alors je les forcerai (rire).

Vous savez, actuellement tout le monde est un réalisateur de genre. Même le cinéma d’auteur EST du cinéma de genre...

- Jonas Govaerts, Daniel Maze, Erik Van Looy, Dominique Derrudere et maintenant vous... le cinéma Flamand connaît un grand succès dans les festivals ainsi qu’en Flandre. Mais paradoxalement ce n’est pas le cas en Wallonie ou dans les autres pays européens. Comment expliquez-vous cette injustice ?

Je crois que c’est une question de temps. Les deux dernières année, beaucoup de films flamands ont très bien tourné dans les festivals et il y a un buzz qui se crée. Si nous pouvons le continuer, je suis sûr que notre cinéma voyagera plus.

- Quelles sont les différences entre le cinéma Wallon et le cinéma Flamand ?

Pour être honnête je ne vois pas trop de différences. C’est certain que c’est plus commercial en Flandre et plus cinéma d’auteur en Wallonie mais vous savez les gens de l’extérieur voient notre cinéma d’abord comme du cinéma Belge avant tout. Bouli Lanners, Koen Mortier, moi-même, Christophe van Rompuy, Fabrice du Welz… nous nous voyons tous faisant partie de cette "Belgian Touch".

- Quelles sont les films et réalisateurs qui vous influencent ?

J’adore le cinéma de la fin des années 70 - début des années 80 : Raging Bull, Apocalyps Now, The Deer Hunter, Woman under The Influence, Blade Runner, Brazil… Des films de l’Urgence qui me manquent ces temps-ci. J’aime les réals qui transmettent cette urgence dans leurs films:Darren Arronsky, David Lynch, Gaspard Noe, P.T. Anderson, Jonathan Glazier, Charlie Kaufman…

- Vous avez un diplôme de littérature anglaise et flamande. Quels sont vos auteurs favoris justement ?

Définitivement : Murakami !

- Aimeriez-vous une carrière aux États-Unis ?

Bien sûr j’aimerais, mais je ne suis pas certain que les États-Unis m’accepteraient. Si déjà ils ont des problèmes avec Polanski....

- Si vous aviez un grand budget, quel film aimeriez-vous faire ?

Un foutu film philosofico-Scifi très excitant et qui changerait l’histoire du cinéma à jamais. Et aussi un film sur le Congo..

- Mais en attendant, quels sont vos futurs projets ?

Là maintenant, je finis le brouillon de la troisième partie de ma trilogie intitulée ‘The Waste Land’ vaguement inspiré du poème de T.S. Eliot et qui sera tourné à Bruxelles. L’histoire de Léo, un flic en pleine crise d’âge mûr qui doit résoudre le meurtre d’un jeune commerçant d’art congolais. Il tombe amoureux de la sœur de la victime. Plus Léo se laisse tiré vers le côté sombre de Bruxelles, plus il commence à se perdre. Cela devient assez surréaliste par la suite.

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