Le loup derrière la bergerie

LE LOUP DERRIERE LA BERGERIE – The Devil in Miss Jones

4 novembre 2010 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

X en mode auteur (ou quand l’Art de la fesse acquit ses lettres de noblesse)

En guise d’inauguration de la rubrique rose du site, j’ai choisi de vous parler de The Devil in Miss Jones, porno séminal réalisé en 1973 par un des « super auteurs » du X américain : Gerard Damiano. Un métrage s’articulant autour d’un récit d’initiation sexuelle, postulat qui sera développé à foison par une majeure partie de la production pornograpique postérieure.

Conjoncture

Grand classique de l’âge d’or du X, les années 70 (cf. avant le retour de la censure autant que du puritanisme ambiant, qui éloigneront durablement le porno des salles et le « ghettoïseront » dans le marché de la vidéo), The Devil in Miss Jones arrive à un moment clé dans l’évolution du genre. Les frères Artie & Jim Mitchell viennent de démontrer avec Behind The Green Door (Derrière la Porte Verte en v.f., tout entier dédié à la beauté de Marilyn Chambers) qu’il peut s’ancrer dans une démarche esthétique forte, tandis que Damiano sort d’un énorme succès public et critique : Deep Throat (Gorge Profonde, révélant Linda Lovelace aux yeux de tous) et contribuant à sortir - pour une courte période - le genre du placard.

Pour rappel, ce film (comédie porno à la qualité plus contestable que les œuvres pré-citées) n’avait coûté que 25 000 dollars et aurait - selon le FBI - rapporté plus de 100 millions de dollars (effectifs) durant ses trente années d’exploitation ! Un énorme succès populaire qui, s’il n’a pas fait la richesse de Damiano - les recettes du métrage arrosant abondamment les producteurs (le financement de ces films s’appuyait encore à l’époque sur des fonds mafieux, voir le documentaire Inside Deep Throat) -, lui donna les coudées franches pour développer ses œuvres suivantes.

Principales qualités et innovations

Parmi les évidents atouts de The Devil in Miss Jones, l’intelligence du scénario n’est pas des moindres, même si les scènes plus ouvertement centrées sur l’acte sexuel se montrent brillamment inspirées. Axé sur une structure « circulaire » (sous forme de boucle), le film démarre par un « flash-forward », qui nous place directement face à des extraits de sa conclusion, gorgée de sens en fin de dernière bobine. Le scénario nous présente Justine (Georgina Spelvin), lasse de la vie et qui décide d’en terminer une bonne fois pour toutes. Elle se retrouve dès lors au Purgatoire, où l’on décide de lui octroyer un sursis sur terre, durant lequel elle pourra enfin s’adonner au plaisir de la chair, sans rémission… Un récit magnifié par la grande palette chromatique invoquée par le chef opérateur João Fernandes (sous le nom d’Harry Flecks) et par la superbe bande-originale d’Alden Shuman. Il est à noter que le film est écrit, réalisé et monté par Gerard Damiano (qui y tient aussi un des rôles principaux).

Postérité et analyse (attention : spoilers)

The Devil in Miss Jones a pour actrice principale Georgina Spelvin, qui y révélait un physique hors des canons usuels du X, du fait de son âge avancé au moment du tournage. Elle tourna en effet ce film à l’âge de 38 ans ; un rôle qui lui offrit une véritable starification dans le milieu et lui a permis d’enchaîner les projets, pour finalement se retirer de l’industrie en 1982 (à 47 ans). Pour l’anecdote, elle apparaît dans une poignée de productions « classiques » comme Police Academy (opus 1 et 3), la série B Bad Blood (1989, de Chuck Vincent, où elle côtoie Linda Blair) ou encore la série Dream On, petit bijou ciselé par John Landis.

Le succès de The Devil in Miss Jones engendra quant à lui 6 suites (bassement commerciales), jusqu’à The New Devil in Miss Jones (2005), produit par Vivid Entertainment. Celles-ci ne retrouveront jamais la magie de l’original, même si quelques-unes furent réalisées par un solide artisan de la trempe de Gregory Dark.

L’œuvre démarre par un flash-forward (voir plus haut), enchainé avec un générique joliment daté, qui ouvre sur le quotidien le plus banal de Justine (référence à l’œuvre de Sade ?), se morfondant dans son appartement. On suit ses pas via une réalisation « naturaliste », dont les cadrages fixes nous guident au plus proche de l’héroïne (si ce n’est quelques beaux « cadres dans le cadre », qui induisent un soupçon de voyeurisme), le tout en une succession de plans précis, empreints d’une tonalité mortifère et intimiste. Ils nous préparent à l’acte irréversible de Justine, qui se suicide en s’ouvrant les veines dans la baignoire... Un instant d’intense émotion transcendé par la BO et le jeu de Georgina Spelvin. L’acte opéré, la caméra s’éloigne pudiquement en travelling arrière. Justine se retrouve directement au Purgatoire, présenté de façon assez réaliste (un simple pavillon de campagne), où elle est accueillie par un fonctionnaire des lieux (le suave John Clemens), qui lui octroie une seconde chance : un retour sur terre pour enfin découvrir les joies de la luxure (Justine était décédée vierge).

Elle sera tout d’abord initiée par le Teacher (Harry Reems - orthographié Harry Reams -, qui retrouve ici Damiano, après le rôle du docteur dans Deep Throat), chargé de lui faire perdre toute inhibition, lui apprenant dans la foulée l’art du sexe et de la fellation. L’héroïne passera dès lors par nombre de configurations sexuelles, satisfaisant son appétit charnel de plus en plus accru. Georgina Spelvin y retrouve sa compagne d’alors Judith Hamilton (sous le nom de Clair Lumiere) pour une des plus belles scènes saphiques jamais vues sur grand écran - sensuelle et infiniment tactile -, avant une intense séance de masturbation « aquatique » à laquelle un extrait d’une BO d’Ennio Morricone (empruntée à Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone) confère une indéniable dimension épique.

S’en suivent une séquence mélangeant sexe et nourriture (préfigurant les débordements du « hard-crad »), avant quelques caresses lascives en compagnie d’un serpent. En un certain crescendo dans l’acte, Justine prend part à la sempiternelle séquence de triolisme (un des passages obligés du genre, à la différence notable qu’ici, les femmes ont manifestement le pouvoir et que l’homme se retrouve « objetisé », loin de sa « toute puissance » habituelle), fiévreuse et « animale », avec en point d’orgue une scène de double pénétration (DP pour les connaisseurs), pratique qui sera de plus en plus généralisée, vers une véritable « mécanisation » des corps (performances détachées de l’affect) propre au gonzo.

Vers un final nihiliste, sous forme d’ « apocalypse intime », où Justine rencontre un homme mystérieux (le Diable ?) et torturé (Gerard Damiano lui même, sous le pseudo d’Albert Gork), qui est habité par de sombres divagations. L’héroïne se masturbe énergiquement devant lui, sans résultat, et l’enjoue de participer aux ébats, mais celui-ci refuse… Serait-ce cela l’Enfer, ne pas parvenir à atteindre le plaisir ?

Après nous avoir gratifiés d’une des plus belles héroïnes du X (femme forte s’il en est) et d’un des films hard les plus profonds (sans mauvais jeu de mots), d’une richesse renouvelée à chaque visionnage, Gerard Damiano assurera la paternité d’autres parangons du genre (dont le chef-d’œuvre sadien The Story of Joanna et Odyssey : The Ultimate Trip, …), mais verra (ponctuellement) son inspiration créative se déliter après le passage à la vidéo.

Mais ceci est une autre histoire…

Commentaires

Tout d’abord, merci pour ton commentaire, Christophe !
Tu as bien fait de souligner la manière qu’a Damiano de représenter le Purgatoire/l’Enfer de façon "naturaliste", voire minimaliste, hors de l’imagerie classique, héritée de la religion, des oeuvres de Dante, Jérôme Bosch, ...
Pour ce qui est de l’utilisation du mot "métrage", disons que ce n’est pas un mot qui me gêne particulièrement. Pour moi, c’est juste un terme technique, sans plus. Comme je travaille aussi dans l’audiovisuel (suis un peu des "deux côtés de la barrière"), entre autres comme réalisateur de clips et documentaires, c’est un mot qui me semble plutôt banal.
Enfin, je comprends ta remarque et c’était une noble cause de te battre pour que le correcteur ne remplace pas tes propres mots dans les pages de Mad. D’ailleurs, si à l’avenir vous recherchez de nouvelles plumes au sein du magazine ou pour collaborer à un de tes ouvrages, je suis votre homme ;-) Je tâcherais dès lors d’éviter le mot "métrage".

11 novembre 2010 | Par Vivadavidlynch

Rien de mieux en effet qu’un chef-d’oeuvre comme Miss Jones pour inaugurer une rubrique sur le porno. Pas sûr que le rôle de dément joué par Damiano soit le diable, mais c’est la richesse de ce film d’ouvrir les interprétations. Perso, je vois quelque chose de foncièrement pessimiste, un purgatoire éternel (un enfer ?) avec des êtres qui divaguent, dans l’incapacité d’assouvir leurs désirs, peut-être sans intervention : ni dieu ni diable, simplement l’homme, forgeant sa propre malédiction. C’est le génie de Damiano de ne pas avoir choisi de représentations classiques de l’enfer, avec diablotins cornus. Croit-il vraiment au diable ? Une remarque toute petite, insignifiante : pourquoi emploies-tu le mot "métrage" au lieu de "film" ? Je trouve ce mot assez moche. Un film c’est un film, non ? Métrage, c’est presque médical. Je me suis battu au sein de la rédaction de Mad Movies quand j’ai découvert que le correcteur, pour éviter des répétitions, remplaçait jadis dans mes textes le mot "film" par "métrage". J’étais en colère ! Cela s’est arrangé depuis... Crisbir, depuis sa caverne.

10 novembre 2010 | Par Crisbir

Merci beaucoup, Nina ! J’apprécie toujours recevoir un feedback des lecteurs du site. N’hésite pas à me rajouter sur Facebook (Alan Deprez).
Je suis curieux de connaitre tes goûts cinématographiques.
Désires-tu voir cette rubrique complétée de nouvelles chroniques chaque moi ? Je me demande s’il y a réellement un lectorat (via le site) pour celle-ci...

9 novembre 2010 | Par Vivadavidlynch

toujours de la "grande ecriture" une analyse juste et profonde, intelligente , hyper documentée. du grand Art

6 novembre 2010 | Par nina

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