Le loup derrière la bergerie

LE LOUP DERRIERE LA BERGERIE - Le Déclic

5 avril 2011 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

Pleasure box

Originellement publié en quatre tomes (Albin Michel, 1984, 91, 94 et 2001), Le Déclic, une des œuvres les plus célèbres de l’esthète Milo Manara (auprès de son renommé Le Parfum de l’invisible), fut réédité dans son intégralité chez Drugstore (subdvision de Glénat, 2009). La version noir et blanc (plus fidèle aux intentions initiales de l’auteur) est à privilégier à une colorisation tardive, dénaturant le matériau de base. L’occasion pour de nouveaux lecteurs de découvrir ce monument de la BD érotique.

« Mouille-toi bien l’œillet, pigé ? » (avant-propos)

A la source d’émois érectiles adolescents, Le Déclic, déniché dans les affaires parentales, fut pour nombre d’entre nous (vingtenaires d’aujourd’hui) la clé de voûte d’une sexualité naissante, au regard de laquelle il assura un rôle « formateur ». Oui, nous sommes tous des enfants de Manara ! Et rétrospectivement, l’œuvre n’a rien perdu de son irrésistible pouvoir d’attraction.

Manara, en préface de la récente réédition Drugstore, décrit Le Déclic comme une œuvre de jeunesse, emplie de fougue juvénile, qui déploie ses effets comiques le long d’une intrigue rocambolesque, se voulant un exercice de style léger, rappelant les premiers films de Woody Allen et renvoyant les moralistes à leurs marottes de pisse-vinaigre. L’auteur s’érige en ardent défenseur de la liberté de ton et fier opposant à la censure ; citant cet aphorisme d’André Breton (repris par ce cher Woody Allen) : « La pornographie, c’est l’érotisme des autres. » Citation qui caractérise idéalement ma rubrique mensuelle, notre « Loup » à tous, qui cultivera un souci d’éclectisme dans les mois à venir, jonglant de l’érotisme le plus délicat à la pornographie la plus radicale/singulière. Mais là, je m’égare. Revenons à l’objet de cette chronique.

« Au moment où tu jouis, tu deviens un cygne immaculé. » (analyse)

Le Déclic est une ode à la liberté des sens, qui se déchaînent chez une bourgeoise frigide - Madame Christiani, sous l’emprise d’un mystérieux boîtier électronique. Une puce, implantée dans le cerveau de la belle, provoque des stimuli, qui font d’elle une nymphomane libérée, esclave de ses pulsions. Un « prétexte » qui permet à Manara de placer son héroïne dans les situations les plus scabreuses (la voyant même forniquer avec un clébard), brisant le miroir des apparences patiemment entretenues par une éducation rigoriste, dans les hautes sphères de la société.

Manara, maestro de l’érotisme à l’italienne (aux-côtés de Serpieri, Magnus ou Crepax), fait partie des dessinateurs rendant le plus justice à la beauté féminine. Ses femmes, amazones peu farouches à la sensualité toute méditerranéenne, offrent au regard des courbes affolantes, qui feraient même bander un mort, couchant sur papier les plus belles fesses de toute l’histoire du 9ème Art. J’en ai encore les doigts qui tremblent de l’écrire…

Teinté au premier abord d’un soupçon de paillardise, Le Déclic esquisse de nombreuses thématiques, dont certaines feront le sel des futures œuvres de l’auteur : stigmatisation des mœurs et convenances bourgeoises, anticléricalisme (qui atteindra son point de rupture avec la série Borgia, scénarisée par Jodorowsky), écologie (et retour à la nature, qui se fait omniprésente), appât du gain, dérives scientifiques, machisme, abus de l’autorité masculine, …

L’héroïne du Déclic, bien que sous la coupe d’un tortionnaire masculin (le Docteur Fez, principal possesseur du fameux boîtier) et de carcans sociétaux rigides, s’en émancipe avec fracas, reprenant le contrôle de sa libido brimée. Les hommes cherchent à canaliser une telle nature (ou en profitent bassement), avant de se rendre compte de l’échec programmé de leur démarche. Ce qui inspire à l’auteur de ces lignes le qualificatif d’œuvre « crypto-féministe » ; bien que les militantes de MLF n’y verraient que avilissement et soumission de la femme, alors que l’œuvre raconte profondément l’inverse (tout comme dans Quand l’embryon part braconner de Koji Wakamatsu, dont j’aurai l’occasion de vous reparler dans cette rubrique). Le Déclic orchestre une totale acceptation des désirs charnels, où l’acte sexuel s’avère décomplexé, montré dans toute son explosivité.

Quant au boîtier électronique, à l’origine des mésaventures de Mme Christiani, il serait vide ; pièce maîtresse d’une vaste supercherie (éventée à la fin du tome 1). Mais récupéré au début du 2ème tome par un troublant sosie de James Dean, il fait toujours montre d’autant d’effet(s). Le mystère reste entier et ouvre la porte aux interprétations du lecteur. Ce n’est pas la moindre des qualités de l’œuvre, déroulant une galerie de personnages hauts en couleur (dont le gourou d’une secte - rencontré au fil du tome 3, rappelant Raël et ses élucubrations délirantes, qui cherche à communiquer avec le cosmos via l’excitation pré-orgasmique !) et déployant un panel varié de pratiques sexuelles (représentations ad hoc) : exhibitionnisme, sodomie, inceste, zoophilie (involontaire), pénétrations insolites (à l’aide d’objets divers et assimilés), cunnilingus, « fist fucking » (appelé ici « faust fucker »), « spanking » (pratique qui inspirera à Manara L’Art de la fessée, sur un texte de Jean-Pierre Enard), soumission, anulingus, … Dans le monde des fantasmes, tout est permis…

Et Dieu, qu’il est bon de se lover dans l’univers de Manara !

« Ton but n’est pas de jouir ! Tu dois te charger d’énergie et non la disperser avec tes stupides orgasmes ! » (conclusion)

Le Déclic engendra des adaptations dispensables : Le Déclic (Click, 1985) avec Jean-Pierre Kalfon et Florence Guérin, ou encore la série américaine The Click (1997), dont la trame s’inspire lâchement du scénario de la BD et l’argument de vente repose sur des scènes érotiques en 3D. La première s’avère un recyclage « plan-plan », du niveau d’un mauvais Max Pécas, alors que la seconde est un démarquage opportuniste, bien loin d’effleurer la richesse de l’œuvre. Faites confiance au « Loup », préférez l’original !

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