Le loup derrière la bergerie

LE LOUP DERRIERE LA BERGERIE - La masseuse 2

23 décembre 2010 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

Faisons un saut dans le temps d’un peu plus de vingt ans. Nul besoin de DeLorean, cette rubrique vous emmène des 70’s et ses propositions de X d’auteur (dont je vous avais parlé via le fabuleux The Devil in Miss Jones de Damiano) aux glorieuses 90’s, ère du porno « mainstream », de l’industrialisation du X (marché de la vidéo), ainsi que des grands studios américains (Private, Vivid Entertainment, Wicked Pictures ou encore Hustler) et leurs grandes stars (Jenna Jameson, Tera Patrick, Anita Blond, Tori Welles, …).

Une période qui prôna la suprématie des corps « parfaits », musclés, épilés de près ; bref, sans aspérités, et ouvrit la porte à l’hégémonie du sexe sur internet (via des boîtes de production telles Brazzers, Naughty America, Reality Kings, chantres du « porno-réalité »). Mais de cet océan de conformisme, d’aseptisation et d’artificialité, émergèrent des œuvres fortes, incarnées, portées par des artisans investis. C’est le cas de La Masseuse 2 (Masseuse II, 1994), réalisé par Paul Thomas (à ne pas confondre avec Masseuse 2, sorti en vidéo en 1997, sous le haut patronnage du tricard de la série B Fred Olen Ray).

Préliminaires (« name dropping »)

Masseuse II, produit par Vivid Entertainment, fait suite au succès commercial de The Masseuse (1990) du même Paul Thomas, réalisateur à la carrière pléthorique (MILF Stories, Take My Wife, entre autres produits ciblés, mais aussi Rapunzel, The Naked Stranger, Robofox, …), autant qu’acteur porno récurrent (Caught in the Act, Pumping Flesh, la série des Swedish Erotica, …). Pour l’anecdote, il apparaît aussi dans le musical Jesus Christ Superstar (1973) de Norman Jewison. Conscient des rouages du milieu, Thomas se fait épauler par le chef-opérateur Jack Remy, déjà à l’œuvre sur The Masseuse et spécialisé dans le X (plus de 234 entrées sur IMDb pour ce seul poste, via des titres comme Batman XXX : A Porn Parody, Liquid Sex, Diamond Dog, Vagina Town, …).

Le potentiel commercial du film est quant à lui assuré par ses deux stars : l’incontournable Ashlyn Gere, au physique de « MILF » (pour ceux qui font mine de ne pas savoir de quoi il en retourne, Mothers I’d Like to Fuck, argument de vente de nombre de séries de porno-réalité, telle MILF Hunter) et la sublime actrice d’origine asiatique Asia Carrera (qui n’a pourtant jamais été aussi belle que dans Masseuse II).

Ashlyn Gere, plébiscitée par les aficionados, partage sa carrière entre œuvres pornographiques (Night Train de Paul Thomas, True Sin, Sweet Angel Ass, …) et quelques apparitions dans des films classiques : Willard (Glen Morgan, avec l’excellent Crispin Glover), The One (James Wong, où elle croise le kicker Jet Li), ou encore les très B (voire Z) Evil Laugh (1988) et Creepozoids (1987, de l’impayable David DeCoteau), en passant par un épisode de X-Files (tourné la même année que Masseuse II).

Asia Carrera (lauréate du Female Performer of the Year aux AVN Awards 1995), une des plus grandes beautés que le X ait compté, remplit les rêves moites d’innombrables inconnu(e)s par ses apparitions dans Planet of the Babes (2001, détournement X de Planet of the Apes), Shock Therapy (2000), Satyr (1998, Michael Zen), dont elle partageait l’affiche avec Jenna Jameson (tout comme dans la superproduction Conquest), Mission Erotica (1998, MI version cul par Michael Zen, en duo avec la fantasmatique Kobé Tai), Thunder Pussy, New Wave Hookers 5 (1997, de l’esthète Michael Ninn, où elle croisa ce grand malade de Jamie Gillis), sans compter une apparition (non-créditée) dans le Big Lebowski des frères Coen.

Passage à l’acte (critique)

A première vue, on pourrait imaginer que La Masseuse 2 n’est que le reflet de l’avènement d’une forme de porno chic et « feutré », personnifié en France par la firme Marc Dorcel, alors au sommet de sa popularité. Mais ce serait véritablement passer à côté d’une œuvre bien plus profonde (sans mauvais jeu de mots) qu’il n’y paraît.
D’une sensualité délicieusement surannée, ce film met en avant un côté « tactile », exacerbé dès le pré-générique et ses plans serrés, pour déboucher sur une présentation des personnages en bonne et due forme, retardant ainsi l’arrivée de la première scène de sexe.

Et c’est là où Masseuse II marque des points, ne sacrifiant jamais la caractérisation des protagonistes au détriment des scènes de sexe, ces dernières renforçant même l’empathie du spectateur envers ceux-ci. Une ode à la beauté (toute américaine) d’Ashlyn Gere, dans le rôle de Noreen, tenancière d’un salon de massages (et plus si affinités). Un milieu presque exclusivement féminin, où se déchaînent les passions, au service d’une œuvre intimiste, que l’on pourrait qualifier de « drame pornographique ». Des femmes fortes, de caractère, qui ne se laissent pas dicter leur vie par les hommes, ce qui n’empêche pas une certaine mélancolie de s’installer (mal de vivre  ?), lorsque ces professionnelles ressassent leurs rêves d’enfants oubliés et les échecs (regrets) de leur existence. Jusqu’à une séquence finale troublante et nihiliste…

Peu de films X peuvent d’ailleurs se targuer d’esquisser autant de thématique : les différents traitements réservés aux femmes dans notre société machiste, le « sectarisme » d’une certaine partie de la bourgeoisie (via ce fils à papa dont le père dicte les moindres faits et gestes) qui ne se « mélange » pas aux autres classes sociales, la fascination pour les armes à feu ou la perception qu’a notre société des travailleuses du sexe (Noreen joue constamment avec les synonymes du mot « prostituée » et leurs définitions).
Entre autres plaisirs coupables, les cinéphiles déviants se plairont à reconnaître des (presque) sosies de Parker Lewis (Donald, un des clients favoris de Noreen) et de Rafael Nadal (l’ex d’Anita, incarnée par Asia Carrera). Donald, acteur de série de seconde zone, se fera d’ailleurs soumettre et défoncer au gode-ceinture par Noreen ; inversion des rôles (actif-passif, masculin-féminin) en une charge féministe relevée par les dialogues (en v.f. : « J’vais faire de toi ma femme et tu passeras la journée à genoux, à laver les sols ! »).
Côté formel, Masseuse II use et abuse des gélatines colorées (prédominances des couleurs primaires rouge et bleu) ou des filtres « bleu nuit » (« Dark Blue ») pour les séquences nocturnes. Des tics visuels d’époque (style de la direction photo, ralentis so 90’s, …) qui constituent les principaux défauts du film, au même titre que des décors horriblement datés et la BO de Greg Steelberg (en tant que G.G. Steel), qui rappelle les heures de gloire des Feux de l’Amour ou les téléfilms pour ménagères diffusés chaque après-midi sur M6… Mais que ceci ne vous rebute pas ; La Masseuse 2 est une œuvre précieuse…

A la douche ! (conclusion)

Masseuse II est la preuve que le X peut provoquer bien d’autres émotions que l’excitation et élever sa narration pour nous offrir un drame tellement humain et déchirant…

Ou quand les plaisirs « bandulatoires » se teintent de spleen et de « mid-life crisis »…

Commentaires

Thanks Regis ! All my best wishes for 2011 !

30 décembre 2010 | Par Vivadavidlynch (Alan Deprez)

Magnifique analyse, très fine !

28 décembre 2010 | Par Regis

Merci à toi de l’avoir lu, Sabine ;-)
Et merci surtout pour ce gentil petit mot !

Espérons qu’il y ait encore beaucoup d’opus du "Loup derrière la Bergerie" en 2011. J’écrirai aussi dans le courant de l’année pour le fanzine "Darkness", consacré au sexe et à la censure en France.

Pour le reste de mes activités, rendez-vous ici : http://www.dailymotion.com/vivadavidlynch (mes travaux de réalisateur, mon boulot "principal") et là : http://www.facebook.com/alan.deprez

A bientôt ! Et bonnes fêtes de fin d’année !

27 décembre 2010 | Par Vivadavidlynch

Beau texte et belle plume ! Merci !

26 décembre 2010 | Par Sabine Garcia

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