Le loup derrière la bergerie

LE LOUP DERRIERE LA BERGERIE - La Clef

26 janvier 2011 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

Fervore

Sorti en 1983, La Clef (La chiave), œuvre de Tinto Brass, maestro du genre, s’avéra le plus grand succès de son auteur et un classique instantané de l’érotisme cinématographique.

Réalisé juste après Action (1980), La chiave permit à Brass de démarrer un nouveau cycle, dédié à une représentation charnelle et décomplexée du sexe à l’écran ; geste de cinéma hédoniste, où les sensations règnent sans partage (Miranda, Paprika, Monella aka Frivolous Lola, …). Chef d’œuvre à classer à côté des titres les plus connus du maître (dont il s’éloigne sensiblement de par sa joie de vivre, son caractère « épicurien ») ; Salon Kitty (1976, cabaret baroque au parfum de souffre, ou le quotidien des bordels destinés au 3ème Reich, entre mises en scène ambiguës et transgressions en tous genres) et Caligula (1979, grand film « malade » de Brass, dont il perdit le contrôle au profit du producteur Bob Guccione, qui « caviarda » d’inserts hards cette orgie décadente des « puissants » de l’Empire Romain, sous l’égide d’un Malcolm McDowell halluciné). Gageons que j’aurai l’occasion de vous parler de ceux-ci, si la pérennité de cette rubrique est assurée.

Groppa (mise en contexte)

Adapté du roman La Clé : la Confession impudique (Kagi) du romancier japonais Junichirô Tanizaki, La chiave opère une délocalisation de l’intrigue sur les terres du réalisateur, Venise et son romantisme mortifère, qui fut l’écrin des plus grands films de réalisateurs aussi variés que Nicolas Roeg (Ne vous retournez pas aka Don’t Look Now) ou Luchino Visconti (Mort à Venise aka Morte a Venezia). Une ambiance délétère, propre à l’état de décrépitude des lieux (l’humidité rongeant les bâtiments), qui insuffle à La Clef un parfum particulier, décuplant la portée de ce qui n’aurait pu se révéler qu’un vaudeville petit bourgeois ; l’architecture des lieux (magnifiquement captée par Brass et son chef-opérateur Silvano Ippoliti, fidèle parmi les fidèles, assurant la même fonction sur le sublime western « sépulcral » Le Grand Silence de Sergio Corbucci) teintant les destinées des personnages d’une aura particulière. Autre liberté par rapport au roman, remplacer le fétichisme des pieds de Tanizaki par celui des fesses, grande marque de fabrique de Tinto Brass.

Une prédominance des « courbes », « leitmotiv » visuel du maestro, prégnant aussi dans les éléments de décor ; les lignes droites n’étant rien d’autre pour Brass qu’un reflet de la raison, d’une manipulation de l’homme sur la nature, tandis que les courbes renvoient aux sensations et sentiments. Ce qu’il appelle les « lignes de l’érotisme », souples et courbes, beaucoup plus harmonieuses lors d’un panoramique que des lignes rectilignes (problème des fuyantes verticales). Même si les courbes (féminines) sont avant tout pour lui une intense source de plaisir, Brass affirmant : « Les fesses, pour moi, c’est l’image du bonheur ».

Tinto Brass, les droits du roman en poche, se mit en quête d’un producteur. Loin d’être une tâche aisée vu la réaction de certains (le grand Carlo Ponti, se voyant proposer le projet, rétorqua à Brass qu’il avait « du sperme à la place du cerveau »), jusqu’à ce que que Giovanni Bertolucci (cousin de Bernardo, réalisateur de classiques tels Le Dernier Tango à Paris, 1900 aka Novecento, ou encore Le Dernier Empereur) s’y attache et n’enclenche la machine.
Et Brass de recruter l’acteur british Frank Finlay (Lifeforce de Tobe Hooper, The Return of the Musketeers de Richard Lester, The Pianist de Polanski, …), qu’il avait repéré dans une pièce de théâtre à Londres, mais surtout la divine Stefania Sandrelli (Le Conformiste et 1900, tous deux de Bertolucci, Police Python 357 d’Alain Corneau, Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, ou encore Jamón, jamón de Bigas Luna), accusant un « creux » dans sa carrière à l’époque (le succès de La Clef relancera définitivement celle-ci vers les grandes productions). La chiave n’étant rien d’autre qu’une ode à la beauté de la belle Stefania…

Le reste du casting peut compter sur la présence de Barbara Cupisti (L’Eventreur de New-York de Lucio Fulci, Opera d’Argento, Dellamorte Dellamore de Michele Soavi, … excusez du peu !), dans le rôle de Lisa, rapidement cocufiée par Laszlo, gendre et futur amant de Teresa. Dans le rôle : Franco Branciaroli (Miranda & Senso ’45 de Brass) et sa fougue juvénile.

Natiche (critique)

Odyssée intime revêtant la forme de marivaudages petits bourgeois, emplis de manipulations « intra-familiales », autant que « chronique » de couple feutrée, La Clef ne cesse de résonner des accents de la « Grande Histoire » (le fascisme de Mussolini et ses chemises noires), dont les échos grondent à travers chaque image du film, jusque dans ses interstices. Le film démarrant par la « diatribe » propagandiste d’un gradé (durant le réveillon de Nouvel An), pour se clôturer par le discours du Duce, annonçant l’entrée en guerre du pays (sans compter les différentes allusions politiques qui émaillent le film).
Un contexte qui, loin d’étouffer l’intrigue, permet à la narration de s’épanouir en s’en détachant, pour mieux se centrer sur les émois intimes du couple Nino (Frank Finlay) - Teresa (Stefania Sandrelli). Tout le film peut dès lors s’envisager comme une opposition (dualité) entre la liberté sexuelle et l’ordre (droiture) du fascisme.
Une réplique (en début de film) est à ce titre éclairante vis-à-vis de la totalité du métrage à venir, condensé dans cette sentence : « La vie n’est qu’un éclair et le cul un morceau de chair. » Matrice formelle du film, celle-ci souligne le caractère « fugitif » (inéluctable) de l’existence (temps qui passe), mis en parallèle avec les plaisirs de la chair.

C’est bien là le résumé des problèmes qui accablent Nino, dont la différence d’âge avec Teresa est conséquente, sa santé déclinante l’empêchant rapidement de satisfaire celle-ci, entre défaillances (Nino est du genre précoce) et sérieux problème cardiaque.

Il ne cessera ensuite de vouloir pimenter sa vie de couple et sortir Teresa de son (apparente) pudibonderie, masquant un torrent de désirs refoulés. En un dialogue constant entre voyeurisme (Nino espionne des quidams à la longue vue et voit son imaginaire se libérer à l’écoute du récit de ce vieil homme richissime, qui paye des femmes « roturières » pour coucher avec son épouse, tandis qu’il les regarde, offrant au spectateur une allusion formelle aux pellicules « friponnes » jadis projetées dans les bordels) et jalousie, qui sera à son grand étonnement le moteur d’une excitation renouvelée. En somme, le pouvoir de l’imaginaire, des fantasmes, comme substitut à l’impuissance sexuelle (une des vertus de l’Art cinématographique ?).
Autour de cette clef de voûte (chiave du titre) se déroulent les attraits majeurs du film : éloge de la femme « méditerranéenne », toute en courbes voluptueuses, formes généreuses et croupe à se damner, fascination pour les « freaks » (physiques hors normes, trognes burinées) transmise via une belle galerie de seconds-rôles et figurants (démontrée par Brass de film en film, exacerbée par Salon Kitty & Caligula), superbe BO d’Ennio Morricone (au diapason des images et thématiques), irrésistible apparition de Tinto Brass en prêtre (un classique, en sachant que c’est un athée fini !), …
Brass assumant haut et fort certaines références (d’ailleurs citées à l’écran) : littéraires (Baudelaire, …) et picturales (Gustav Klimt, Egon Schiele, …). Klimt représentait d’ailleurs aussi des femmes plantureuses, pulpeuses ; idéal fémininin partagé par Tinto Brass.
Tout cela au fil des pensées adultérines de Teresa (bientôt mises à exécution), découlant d’une « bataille rangée » de journaux intimes (ceux de Nino et Teresa), qui articule le film sur une structure «  littéraire » (extraits lus en voix off par les protagonistes).

Un dédoublement de points de vue qui recoupe la représentation de la beauté de Stefania Sandrelli, comme « diffractée », captée par le regard des personnages (remplis de désir ; Nino et Laszlo), l’objectif de la caméra (et des appareils photo de Laszlo), autant que par le reflet des miroirs disséminés dans le décor, morcelée par les plans (isolant des détails de l’anatomie) ou isolées par des « cadres dans le cadre » (barreaux du lit, etc.). Comme les différentes facettes du/des charme(s) féminin(s), mystères que l’homme ne percera jamais pleinement…

La chiave sait aussi se faire légère, se teintant de burlesque, lors de la séquence figurant le couple d’amants à l’auberge (choisie par Lisa) ; nuisette qui remonte miraculeusement (en un « tour de passe-passe »), pour dévoiler les fesses sublimes de Stefania Sandrelli, Laszlo qui hennit, comme sous le coup de l’excitation, …
Pour in fine se parer d’une tonalité plus grave, répercutée par le décès de Nino, mais surtout par cette réplique : « Mon bonheur dépendait uniquement du morceau de chair qui pend entre mes jambes. S’il se dressait suffisamment, j’avais l’expression la plus totale de moi-même. »

Ne serait-ce donc que cela ? Le plaisir masculin rapidement « éventé », fruit simpliste d’une mécanique rudimentaire, alors que les secrets de la libido féminine demeureront à jamais insondables…

Pube (conclusion)

Réflexion douce-amère sur la vie de couple, le désir et l’excitation sexuelle, La Clef soulève un questionnement profond sur les relations homme-femme et la brièveté de la vie. Même si d’aucuns n’y verront qu’un des plus beaux hommages rendu aux fesses féminines, que Brass aime rebondies et charnues (tout comme Fellini).

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