Le loup derrière la bergerie

LE LOUP DERRIERE LA BERGERIE - Interview (extended) de Pierre Cavalier

7 juin 2013 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

La mémoire du hard

Il s’agit d’une version légèrement étendue de l’interview que vous avez pu découvrir dans le Cinémagfantastique N°3.

Pierre Cavalier est un des secrets les mieux gardés du porno hexagonal. Cet indéboulonnable de Hot Vidéo (il siège à la rédaction du magazine depuis 20 ans) a vécu de l’intérieur tous les bouleversements qui ont frappé le milieu, mais garde ce feu sacré qui l’a toujours caractérisé et fait de lui un des plus grands spécialistes de la question. Précisons que l’on parle d’un mec capable d’en remontrer à des sommités comme Christophe Bier ou Jacques Zimmer, doublé - bien que peu le savent - de l’expert ès cinéma hardcore américain le plus pointu du pays des fromages de caractère.

Alan Deprez : Quel fut ton premier contact avec l’univers du porno ?

Pierre Cavalier : D’aussi loin que je me souvienne, c’était un magazine édité par Color Climax qui circulait dans la cour du collège et qui avait fini par disparaître dans mon cartable… Les photographies - très crues - sont à jamais inscrites dans ma mémoire ! Cela se passait à la fin des années 70, je devais avoir dix ou onze ans. Peu après, j’ai vu mon premier film, un court-métrage sadomasochiste très corsé en Super 8 que possédait mon père et que je me projetais en douce quand tout le monde était couché. Quant aux premiers longs-métrages pornos, je m’en souviens parfaitement et en particulier de l’émotion très forte qu’ils m’avaient procurée. Il y avait Rien ne vaut la première fois de Joe de Palmer, avec Catherine Ringer, Marilyn Jess et Cathy Stewart, puis Jeux interdits pour collégiennes en chaleur de Gérard Vernier. Deux films qu’un très bon copain avait loués en cassettes V2000…

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La divine Marilyn Jess

Dans quelles circonstances as-tu intégré l’équipe de Hot Vidéo ?

Par le plus grand des hasards en réalité… Mon beau-frère collaborait à l’époque avec la chaîne Canal Plus, pour laquelle l’actrice Tabatha Cash présentait une émission, un micro-trottoir un peu provoc. Il se trouve que Tabatha et mon beau-frère avaient un ami en commun, ce qui les a rapprochés. Elle lui a alors parlé de Hot Vidéo, qui faisait sa promotion et dont la rédaction était en pleine restructuration. Lorsqu’il a appris que le magazine recrutait des rédacteurs, mon beau-frère a immédiatement pensé à moi et j’ai débarqué dans les bureaux un beau matin, très impressionné ! À vrai dire, j’avais du mal à croire qu’un gars comme moi sans aucun diplôme - pas même un certificat d’études (!) - avait la possibilité de faire de sa passion une profession… On peut dire que j’ai eu une chance inouïe.

Peux-tu nous livrer des anecdotes croustillantes sur tes années de folie à la rédaction du magazine ?

C’est vrai que j’ai connu les plus belles heures du magazine ou peu s’en faut, puisque j’ai traversé à peu près toutes les années 90. Le porno vivait un second âge d’or, plus médiatisé, et les Hot d’Or étaient une cérémonie fantastique. J’y ai vu tellement de choses et de gens. Évidemment, les anecdotes les plus mémorables concernent des célébrités dont je tairai les noms par discrétion, mais c’était incroyable d’être par exemple à l’origine d’une rencontre entre telle actrice et tel chef d’État, de voir s’encanailler des présentateurs télé en pleine gloire, des chanteurs, des comédiens… Cet univers fascinait les gens, quel que soit leur statut social et nous donnait du même coup une importance grisante.

A quels réalisateurs et œuvres du cinéma pour adultes es-tu plus particulièrement attaché ? En quoi se démarquent-ils du tout-venant "branlatoire" contemporain ?

Je suis un fan inconditionnel de Michel Ricaud, parce qu’il avait tout compris à la pornographie. Il ne lui a manqué que des acteurs capables de jouer la comédie pour flirter avec la perfection. L’Éducation d’Orphélie est un chef-d’œuvre et l’image ressemble à du 35 mm, ce qui ne gâche rien. Je considère d’ailleurs le 35 mm comme un format infiniment plus érotique que la vidéo. Cela, même si Michel a tourné quelques autres perles en vidéo, comme Liaisons coupables ou Les 7 Derniers Outrages. J’aime énormément Gérard Kikoïne, bien sûr, et en particulier Dans la Chaleur de Saint-Tropez (Attention Fillettes !), pourtant pas mal dézingué par la critique spécialisée… Curieux, parce que tout est là à mon sens : la soumission, le chantage, la perversion… Évidemment, mon regard est bien plus érotique que cinématographique, ce qui explique cette indulgence. L’érotisme, c’est ce qui manque le plus au porno d’aujourd’hui, qui confond perversion et performance. Mario Salieri est un grand réalisateur lui aussi et je ne parle pas des maîtres américains qui mériteraient un ouvrage entier : Gerard Damiano, l’auteur de Story of Joanna, qui est pour moi le meilleur film porno de tous les temps, Alex de Renzy et son Femmes de Sade, The Defiance of Good d’Armand Weston, Forced Entry (cf. Cinémag N°1) et Water Power de Shaun Costello, Opening of Misty Beethoven de Radley Metzger, … La liste est trop longue pour les citer tous !

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Jamie Gillis dans Water Power

Quel est ton regard sur le porno actuel, qui par bien des aspects ressemble à une terre désolée ?

Le gonzo est une catastrophe pour la libido et l’imaginaire érotique. Il est majoritairement produit par des gens qui n’ont pas la moindre culture pornographique, très peu de références et un sens de l’érotisme proche de zéro. Pourtant, il ne faut à peu près rien pour créer un climat érotique et presque inévitablement « érectile ». J’entends souvent dire que les scénarios ne servent à rien et pour ce qui concerne le porno d’aujourd’hui, c’est hélas totalement vrai, mais cela ne s’applique pas dans l’absolu et c’est même une hérésie. Comment peut-on susciter l’excitation en ne filmant que des coïts, des prestations sexuelles, par ailleurs incroyablement encadrées et balisées ? Il faut posséder un imaginaire érotique d’une pauvreté ahurissante… Le porno amateur est bien plus pervers et c’est même le seul genre qui parvient de temps à autre à se démarquer encore un peu, surtout lorsqu’il est authentique - ce qui est minoritaire mais tend à se répandre grâce au Web.

Est-il encore possible d’être transgressif dans le contexte de ces dernières années ?

Je n’en suis pas sûr, en tout cas, je ne vois pas bien comment. Les « niches », qui réunissent les pratiques sexuelles transversales, n’ont rien de transgressif, d’ailleurs, aucune forme de sexualité « légale » ne l’est plus… Le porno a fini par ne plus intéresser les gens, il est devenu un produit de routine, totalement jetable et interchangeable. Un produit de consommation courante en somme. Il n’a plus rien de commun avec l’art - le 7ème Art - si tant est qu’il ait déjà eu une dimension artistique, ce que je ne suis pas loin de penser. En réalité, la transgression pornographique a toujours été bien plus réelle en littérature et dans le cinéma « traditionnel » parfois, mais rarement dans le domaine du cinéma X, même au début des années 70, où les films ne choquaient finalement que des catégories minoritaires et ciblées du public, celles d’une certaine France traditionaliste et des ligues de vertu religieuses.

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Le maestro Gerard Damiano

Selon toi, vers quoi la production hard pourrait-elle évoluer ?

J’ai bien une idée de la direction qu’elle devrait prendre si elle renouait avec l’érotisme et le rôle qui devrait être le sien, mais cela demanderait un travail éducatif qu’aucun professionnel n’a ni la volonté, ni surtout la capacité de faire. Cela demanderait bien trop d’investissement humain et matériel, de passion et de conviction, termes tombés en totale désuétude dans le milieu du cinéma pornographique. Par contre, si je dois donner un pronostic sur l’avenir de la production X, je la vois difficilement évoluer vers une plus grande créativité. Dans une société où la rentabilité est érigée en dogme, c’est même une incongruité s’agissant de vidéo pornographique, qui représente malgré toute sa médiocrité, une des meilleures affaires en termes de ratio investissement/bénéfices. C’est dire la pauvreté abyssale des budgets et l’exploitation dont les comédiens font l’objet. Il semble bien que le cinéma X soit condamné, pour bien des années encore, à des productions majoritairement gonzos ou amateur ne dépassant guère le cadre de la scène, format peu onéreux qui ne demande aucune créativité et est aisément diffusable sur l’ensemble des supports. Nous sommes dans une logique purement économique que la conjoncture désastreuse ne peut que nourrir.

Un dernier mot, pour les lecteurs de Cinémagfantastique ?

Je leur souhaite de pouvoir continuer à lire le plus longtemps possible un magazine où la passion domine, ce qui est devenu un luxe et demande beaucoup de courage éditorial ou les deniers d’un mécène forcément iconoclaste… Le cinéma fantastique est probablement l’un des derniers genres du 7ème Art à pouvoir s’autoriser cela, tant il compte dans ses rangs de passionnés érudits. Pour ce qui concerne le X, la cause est entendue, jugée et définitivement condamnée. Il n’a eu que ce qu’il méritait...

Un tout grand merci à Pierre Cavalier et à VCV Communication/Hot Vidéo.

Commentaires

Pierrot, encore merci ! Cette interview restera dans les an(n)al(es) ;-)

13 juin 2013 | Par Alan Deprez

Son Altesse cavalière Pierre, tu n’as peut-être pas exagéré mais tu as peut-être été un peu trop "soft" et "pudique"...

12 juin 2013 | Par LucianoBDC

Merci pour cette interview Alan. En la relisant, je me rends compte que je n’ai même pas exagéré...

10 juin 2013 | Par

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