Interviews

Interview carrière - Frank Henenlotter

25 mars 2016 | Par : Samuel Tubez

The King of exploitation

Invité d’honneur du Festival Offscreen cette année, Frank Henenlotter nous a accordé quelques minutes pour revenir sur sa carrière pavée de péloches aussi fauchées que cultes (dont la pas très sainte trinité Basket Case, Brain Damage et Frankenhooker), causer des cinémas de quartier d’antan, fustiger les critiques, évoquer le numérique ainsi que sa dernière création en date - et première incursion non fantastique -, tout en nous assurant de son retour prochain à l’épouvante qui le caractérise. Rencontre franche et décontractée.

A l’époque, des films comme Basket Case ou Brain Damage sortaient en salles alors qu’aujourd’hui ce serait inenvisageable…
Absolument, les autres films que j’ai fait à l’époque étaient pour le marché de l’exploitation. J’ai grandi à Long Island, à l’extérieur de New York, et il y avait alors des centaines de cinémas de quartier. Une semaine ils pouvaient jouer la dernière love story hollywoodienne, la semaine d’après des films de bikers, la semaine suivante un film d’horreur avec Vincent Price, etc. Les films d’exploitation trouvaient leur place au milieu de tout ça, les cinémas ne proposaient jamais la même chose d’une semaine à l’autre. Est-ce qu’un film de bikers est meilleur ou pire qu’un film hollywoodien ? Ils s’en fichaient, ils vendaient des tickets ! Il y avait toujours un marché pour ça. Au début des années 90, tout s’est effondré, les cinémas ont fermés les uns après les autres et les derniers qui restaient ont été rachetés par les majors, contrôlant aujourd’hui tous les écrans. Les compagnies œuvrant pour le cinéma d’exploitation sont rapidement mortes. La même chose s’est produite avec le marché de la vidéo. Quand j’ai fait Basket Case – sans argent – je savais qu’il allait être vendu car il y avait toujours bien un distributeur prêt à acheter n’importe quelle merde (rires).

Basket Case comme la plupart de vos films n’ont obtenus leur statut culte que bien plus tard après leur sortie au ciné, notamment lors de leur exploitation en vidéo. Comment expliquez-vous cela ?
Je ne suis pas sûr de la réponse, je sais que Basket Case a été un titre culte presque immédiatement. Il a d’abord été montré en séances de minuit mais le cinéma dans mon quartier l’a joué pendant 20 ans et demi et c’était toujours complet. Ce qui n’est pas mal ! Je sais par contre que quand Brain Damage est sorti, ça a été un flop au cinéma à cause de critiques désastreuses. Six mois plus tard, il a obtenu d’excellentes critiques dans les magazines couvrant les sorties vidéo. Comment peut-on passer d’un flop retentissant à un classique culte en six mois ? Je pense que le marché de la vidéo a attiré d’autres types de spectateurs et je crois, peut-être, que de regarder le film tranquillement chez soi, en sous-vêtements, rend les choses plus agréables. Je ne sais pas. De nos jours je peux arrêter mon blu-ray quand je le veux, aller pisser, accélérer ou reprendre le visionnement le lendemain. Ca me fait aimer le film davantage. Je n’ai pas vraiment de réponse à cette question, je suis conscient de ce phénomène mais je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi ou comment. Une partie de la réponse est peut-être que les gamins qui voulaient voir mes films à l’époque au cinéma ont enfin pu les découvrir. Quand j’avais 13-14 ans, j’étais obsédé par le film Blood Feast que je voulais absolument voir. Je collectais des images du film et d’autres trucs, j’étais impatient de pouvoir le découvrir. Peut-être que le même phénomène s’est produit sur certains jeunes esprits avec mes films…(dont le mien, je confirme – ndr)

Pourquoi d’après vous les critiques restent toujours aussi agressifs voire condescendants vis-à-vis du cinéma d’exploitation ?
Ils ne le comprennent pas. Ça demande du travail d’être capable de regarder un film d’exploitation, un film trash, et de voir ce qu’il y a de beau dedans. Cela demande du travail. Regardez les grands films, ça ne demande pas d’effort. Faites une liste des dix plus grands films qui ont été fait : La Dolce Vita, Les chaussons rouges, ... N’importe quel idiot peut les voir et dire : C’est du putain de génie ! Mais un film obscur comme Keep My Grave Open…c’est sombre, il y a une atmosphère…où ça va ? De quoi s’agit-il ? Cela demande beaucoup de travail d’aimer un film comme celui-là. Je dis toujours aux jeunes que je rencontre qu’ils doivent apprécier les deux. Vous ne pouvez pas aimer les films d’Herschell Gordon Lewis si vous n’aimez pas ceux de John Ford, Orson Welles, Howard Hawks, Hitchcock, et vice-versa. Si un critique ne comprend rien à ces films comment peut-il comprendre la beauté que l’on peut trouver dans ces immondes petits films ? Ils ne voient pas le réalisme, la poésie, la folie de ceux-ci. A Hollywood on retient peu certains films considérés comme mauvais mais pas trop les autres. Prenez Jack Arnold par exemple, n’importe qui peut citer ses films d’horreurs mais qu’a-t-il fait d’autre ? Il a fait beaucoup d’autres films. Escale à Tokyo (The Lady Takes a Flyer) en est un. Qui s’en rappelle ? Il y a aussi beaucoup de critiques de films d’exploitation qui sont des trous du cul. Je n’en citerai pas ! (rires)

Dans le commentaire audio de Brain Damage vous dites que le mauvais goût est éternel. Qu’une scène comme celle de la pipe restera toujours dérangeante, même 50 ans après. C’est une des raisons pour lesquelles vous faites des films choquants ?
Mes films sont aimés parce qu’ils sont remplis de mauvais goût. Le mauvais goût est amusant, le mauvais goût est scandaleux. Aujourd’hui encore j’en frémis et je suis heureux de l’avoir fait à l’époque parce que je n’aurai probablement plus le cran de le faire aujourd’hui. Je ne suis pas sûr que je puisse faire autre chose. Bien que le festival Offscreen présente mon dernier film qui n’est pas choquant du tout (Chasing Banksy), et qui n’est pas du tout un film d’exploitation. Je n’avais pas l’intention de faire quelque chose de différent mais dès que j’ai accepté de le faire, j’ai trouvé ça amusant. Et même en écrivant le script je me disais parfois qu’il faudrait inclure un meurtre dedans mais non, pas question ! Je me suis réjoui de faire un film différent comme celui-là, cependant celui qui suivra sera rempli de sang, de monstres et de sexe. Je reviendrai aux essentiels !

Vous avez tourné trois Basket Case mais aucune suite à Brain Damage alors que l’histoire s’y prête merveilleusement bien. Pourquoi cela n’a-t-il jamais pu se faire ?
Parce que Basket Case était si commercial. A un moment Shapiro-Glickenhaus, qui ont financé Basket Case 2 et 3, ont pensé faire une séquelle de Brain Damage parce que le marché japonais en était demandeur. Mais ils ont dû en référer au dépositaire des droits originaux et rentrer dans des considérations financières assez lourdes pour un retour financier peu intéressant, les détenteurs originaux allaient ramasser tout l’argent, bref, ça rendait les choses plus compliquées et tout ça devenait financièrement gênant. Mais Basket Case s’est super bien vendu en vidéo, faire ses suites était la chose la plus facile au monde, bien que je regrette le troisième.

Vous avez tourné tous vos films dans des conditions financières difficiles. Quel est votre pire et votre meilleur souvenir de tournage ?
C’est un travail tellement dur. Peu importe si je n’avais pas d’argent pour faire Basket Case ou 1 500 000 dollars pour faire Frankenhooker. Les deux ont été éreintants, c’est un travail tellement difficile. Cela reste des films à petit budget, même avec 1 500 000 dollars, et vous devez toujours trouver des solutions pour chaque prise, vous ne pouvez pas être fatigué, vous devez réfléchir tout le temps, résoudre chaque problème qui apparaît. Sur Chasing Banksy, pour des raisons que j’ignore, cela a été très fluide tout comme pour Bad Biology que j’ai pris beaucoup de plaisir à faire. C’était le premier après une longue période et ça reste peut-être aujourd’hui mon film préféré.

Il y a d’innombrables variations autour de Frankenstein mais rien comme Frankenhooker. D’où vous est venue l’inspiration ?
Le cerveau qui ne voulait pas mourir. L’un des moments les plus heureux de ma vie est lorsque j’ai montré Frankenhooker à Joseph Green, le réalisateur, et que je l’ai écouté rire et s’esclaffer : « J’adore, Frank ! ». C’était merveilleux. J’aime aussi les films de Frankenstein depuis que je suis gamin avec leurs scènes de laboratoire, tous leurs gimmicks,… c’est pourquoi j’ai été très fidèle dans les scènes de créations avec le même type d’appareils que l’on peut voir dans les films de la Hammer ou d’Universal. La première fois que vous voyez le laboratoire, les effets ne rendent pas bien : c’est ma version en noir et blanc et quand les lumières s’allument, tout prend une autre dimension avec ces couleurs, les effets spéciaux…Je trouve ça très beau, c’est un de mes moments préférés.

Comment avez-vous rencontré Patty Mullen ?
Elle s’est simplement présentée à l’audition un jour. Je savais ce que je ne voulais pas : je ne voulais pas d’une scream queen, pas de forte poitrine, je voulais quelqu’un qui semble fragile et vulnérable et dont on ne s’attend pas à voir devenir une pute-monstre. Patty était parfaite. On a tous commencé à apprendre qu’elle avait été pin-up chez Penthouse. Je ne l’avais pas du tout associée à cela. Elle était fabuleuse, c’était seulement son second film, elle était nerveuse et je lui disais de ne pas l’être, je lui disais : « tout ce que tu as à faire c’est de me regarder, et si tu me vois rire, c’est que tu es dans le bon ».

L’idée d’un pénis qui se détache d’un corps pour aller tuer des gens que l’on voit dans Bad Biology était en réalité l’idée de départ de Brain Damage. Est-ce correct ?
Non, ça vient d’un court métrage que j’ai fait auparavant qui s’appelle Slash of the Knife et il ne tombait pas du corps, il s’agissait d’une créature en stop-motion qui se tordait dans tous les sens. Je ne me souviens pas d’où m’est venue l’idée et cela n’a aucun sens, mais à ce moment du film on est au-delà de toute logique. Je pensais que le seul moyen de ne pas prendre cela au sérieux était de faire en sorte qu’à sa première apparition il soit en stop-motion. Tant que je ferai ça, je pensais que tout le monde comprendrait la blague. J’étais content avec cette prise parce qu’il bouge exactement comme un de ces vieux monstres des années 50. C’était aussi une image très amusante que de voir Anthony Sneed (acteur principal de Bad Biology – ndr) se réveiller et chercher autour du lit en se demandant où il a bien pu passer. J’étais mort de rire !

Vos comédiens sont souvent poussés dans des situations extrêmes. Comment les choisissez-vous et comment les dirigez-vous sur le plateau ?
Habituellement je les rencontre avant et on en cause. Le script les incite à faire ces choses donc ils savent lorsqu’ils doivent avoir l’air normal et quand ils doivent péter un plomb, et la plupart des acteurs aiment ça. Ils aiment devenir dingues et psychotiques. Ils n’ont pas vraiment besoin d’un réalisateur pour leur dire comment faire. Ils sont prêts pour ça et s’éclatent vraiment à le faire ! Charlee Danielson dans Bad Biology adorait toutes ces scènes de folie, à tel point que ça me faisait presque peur. On passe beaucoup de temps avant le début du tournage pour parler du film, on ne fait pas de répétitions, on en parle juste. Mais une fois que le tournage débute, je n’ai plus le temps d’en causer, je tourne, c’est tout.

Vous qui avez connu et expérimenté de nombreux formats de pellicule (8, 16, 35 mm), quelle est votre opinion sur le numérique ?
Je tourne actuellement un documentaire en HD et je ferai aussi probablement mon prochain film d’horreur dans ce format parce que nous pouvons maintenant faire du 4k à bon marché. J’ai maintenant accès à une caméra qui peut faire de la 4k. Plus important encore, maintenant ces caméras ont les mêmes lentilles que celles que l’on met sur les caméras 35 mm. Je n’ai plus la même objection que j’avais auparavant. Quand je voyais les premières caméras numériques, pas celles des grands studios mais celles que je pouvais louer avec mon rang de réalisateur fauché, elles n’offraient pas la même qualité que maintenant. On verra, je suis inquiet à l’idée de filmer un film de cette façon.

Si un gros studio s’intéressait à faire un remake de Brain Damage ou Basket Case, quelle serait votre réaction ?
Je ne possède pas les droits de Brain Damage mais ceux de Basket Case. Je n’ai aucune objection à ce que cela se fasse si on me file un bon paquet d’argent pour ne pas m’en occuper. Donnez-moi de l’argent, et laissez-moi à la retraite, heureux ! C’est une réponse terriblement cupide, n’est-ce pas ? (rires)

Propos recueillis par Samuël Tubez.
Un tout grand merci à Frank Henenlotter pour sa gentillesse ainsi qu’à l’équipe d’Offscreen, tout particulièrement Thibaut Dopchie.


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