Interviews

Entretien avec Peter Lord (Aardman Animations)

9 mars 2016 | Par : Samuel Tubez

The Lord of Stop-motion

C’est à l’occasion du 35e Festival Anima que nous avons rencontré le co-créateur du studio Aardman à qui l’on doit le clip Sledgehammer de Peter Gabriel, Chicken Run ou plus récemment Les Pirates ! Cette éminence de la stop-motion nous a accordé cet entretien exclusif où il nous cause de cgi, d’écologie, du génial Nick Park, du studio Laika, de leur futur long métrage Early Man mais aussi bien sûr de Shaun et de Wallace !

Les aventures de Shaun semblent déclinables à l’infini. Après les épisodes très court de 7 min. et le long métrage, vous avez sorti The Farmer’s Llamas (un special feature de 28 min.). Pouvez-vous nous en parler ?
Le personnage est très bon et si simple qu’il nous permet de faire plusieurs choses différentes. Quand on a fait le long métrage, on était nerveux parce que c’était un tel changement d’échelle, un véritable challenge de storytelling. Était-ce possible de raconter une bonne histoire sans son, sans dialogue ? Je savais à quel point le personnage était apprécié et donc faire quelque chose de nouveau avec celui-ci était un sacré risque. Mais ça a superbement marché, c’était génial. Avec The Farmer’s Llamas, la BBC est venue vers nous pour faire quelque chose pour la télévision. Richard Starzak en a rédigé l’histoire, qu’il avait déjà traînant sur son bureau, donc quand la BBC lui a demandé s’il avait une histoire plus longue, il a répondu qu’il l’avait déjà. Quand on a déjà les bons personnages, ensuite tout ce qu’il faut c’est un bon scénario. C’est un peu plus ambitieux qu’un épisode de la série, les lamas en eux-mêmes sont intéressants parce qu’ils sont très « animables ». Shaun lui est très simple avec son corps tout rond tandis que les lamas sont très flexibles, très expressifs et très amusants à travailler.

La notoriété de Shaun le mouton n’a cessé d’augmenter depuis sa première diffusion en 2007. Comment expliquez-vous un tel succès ?
Je ne sais pas, je pourrai parler de l’absence de dialogue qui est évidemment très important mais la façon dont j’explique ce succès est que tous ceux qui ont travaillé dessus voulaient que le résultat soit excellent. C’est facile à dire car je n’ai pas travaillé dessus de près, je ne suis que producteur exécutif, je ne passe que de temps en temps sur le plateau et dis « ah, très bien ! ». Je sais par expérience que beaucoup de dessins animés et séries pour les enfants ne sont pas du tout comme ça. La plupart sont réalisés le plus efficacement possible, à bon marché, rapidement. Nous nous travaillons de manière différente, tout ou presque est fait à la main, on prend du temps pour que l’histoire sonne correctement,… Je vois tout ce désir d’excellence et c’est vraiment important pour moi de bien faire les choses, en respectant le budget. Je pense que le public est sensible et ressent cette philosophie de bien faire les choses qui nous caractérise.

En tant que producteur, n’avez-vous pas eu peur de mettre en chantier le long métrage Shaun le mouton ? Il s’agit tout de même d’un long métrage d’1h30 entièrement muet, c’était un sacré risque…
Oui, j’étais inquiet. Obtenir quelque chose qui est bon et qui fonctionne c’est difficile à trouver. Vous ne voulez alors pas briser cela, ne pas le salir d’une certaine façon. Quand vous faites un film d’animation ou autre, vous savez ce que vous êtes en train de faire : tout est planifié, considéré, pensé, connu. La seule inconnue c’est comment le public va réagir. Vous n’avez pas de contrôle là-dessus, vous ne devriez d’ailleurs pas avoir de contrôle là-dessus. C’est effrayant et on avait peur de gâcher quelque chose de super. Quand vous travaillez sur un film, il y a cette tendance humaine qui est de toujours voir ses erreurs. Je dis toujours : c’est très facile de voir ce que vous n’avez pas fait, c’est très difficile de voir ce que vous avez fait. Quand je visionne, je vois toutes les choses qui sont mauvaises, mais je ne vois pas ce qui est bon. C’est peut-être dans la nature humaine. Mais dès que j’ai commencé à regarder Shaun auprès d’un public, j’ai réalisé à quel point c’était bon.

Quelles sont les principales qualités pour devenir un bon animateur chez Aardman ?
Je dirai qu’il faut avoir beaucoup de courage. Pouvoir être fort et clair dans ses idées. Si je vois deux animateurs l’un à côté de l’autre et que l’un est parfait et l’autre peut-être un peu moins mais est drôle, je choisirai toujours ce dernier. En animation, avec une marionnette, vous essayez d’obtenir une pose forte et éloquente qui exprime ce que votre personnage pense ou ressent, par un geste de la main ou du corps entier par exemple. Pour obtenir cela, les animateurs doivent aussi être acteurs, doivent avoir l’instinct de celui-ci, être un bon communicant, avoir un excellent sens de la comédie, beaucoup de patience, être assidu. C’est un travail difficile.

Vous ne cessez de créer des univers majoritairement colorés, enjoués et incroyablement drôles. Mais n’y a-t-il rien dans le monde d’aujourd’hui qui vous chagrine ?
Si, il y a tellement de choses terribles qui se passent dans le monde. Si un jour je fais ce type de film, je ne le ferai pas sur un grand fait d’actualité mondial mais me focaliserai plutôt sur un personnage. Je pourrai prendre par exemple un réfugié et dramatiser sur son histoire. Il y a longtemps, on a déjà fait quelques films sérieux (Going Equipped par exemple - ndr), je croyais en ces films et voulait continuer à en faire mais je dois dire qu’aujourd’hui ce serait difficile d’un point de vue pratique car personne en Grande-Bretagne n’achèterai ou ne paierai pour ce type de film. Pour Aardman ce serait difficile. Je pense parfois à refaire ce type de film plus sérieux lorsque je serai à la retraite, mais dans l’absolu je ne pense pas que ça se fera. Mon instinct de faire rire le public est plus fort que tout.

The curse of the were-rabbit est le premier film d’horreur végétarien, Pirates ! contient un message pour la protection des créatures en voie d’extinction. La philosophie d’Aardman semble portée sur le bio, la nature. Vous êtes un studio écolo ?
(rires) c’est une question intéressante. Sérieusement, on l’est probablement. On n’en parle pas mais la plupart des gens qui travaillent chez Aardman partagent le même instinct à propos de la disparition d’habitats naturels, d’espèces animales, ce genre de choses. Nous avons tendance à sympathiser avec les animaux dans nos histoires, parce que l’animation le permet, c’est tellement évident dans l’animation de les faire vivre. Et c’est encore plus intéressant quand on a des animaux dans le monde des humains, en conflit avec ceux-ci, on a alors encore plus envie de sympathiser avec eux. Comme dans Chicken Run. On peut trouver l’origine d’une nouvelle histoire partout, ce qui est excitant, mais à un certain stade on doit se demander pourquoi faire cette histoire en animation et vous avez intérêt à avoir une bonne réponse. L’une d’elle est bien sûr que les animaux en sont les vedettes mais il y a d’autres réponses. On pense aussi que les animaux sont plus malins que les personnes ! (rires)

En 2006 et 2011, vous avez produit Souris City et Mission : Noël, qu’est-ce qui vous a poussé à sortir ces deux films entièrement réalisés en images de synthèse ?
Plusieurs raisons. Dans le cas de Mission : Noël on avait quatre idées avec Sony dont d’eux d’entre elles étaient en stop-motion : Les Pirates !et une autre qui n’a jamais vu le jour. On avait l’ambition de filmer deux films en même temps. Mission : Noël est un long voyage qui comprend beaucoup de personnages et si on l’avait fait en stop-motion il nous aurait pris bien trop de temps. Souris City a lui débuté comme étant un projet en stop-motion, conçu comme tel. Puis il a pris de plus en plus d’importance et on a décidé que le meilleur à faire était d’opter pour les cgi. C’est un cas particulier car je sais que tout le monde préfère lorsque l’on fait de la stop-motion, je ne suis pas bête (rires) ! Nous avons aujourd’hui deux bons projets qui ont besoin d’être fait en cgi. La stop-motion est quelque chose d’intime, c’est fabuleux pour travailler les personnages, j’adore, c’est le meilleur ! Vous pouvez voir ces figures en pâte à modeler vivre à l‘écran, c’est génial. Mais si votre histoire a besoin de grands espaces ou s’il y a beaucoup de séquences aériennes, si vos personnages sont des araignées, ce genre de choses,… les images en synthèse sont alors la bonne voie à prendre. J’espère que l’on continuera à faire des films en cgi. Peut-être que les gens diront « mais vous êtes fous ?! », mais peu importe.

Aardman est certainement le plus gros studio d’animation en stop-motion existant mais depuis 2005, il y a le studio américain Laika qui a émergé et a proposé des choses extraordinaires…
Eh bien…j’admire énormément ce qu’ils font, c’est fantastique. Personnellement, je trouve qu’ils sont trop parfaits, c’est tellement parfait que ça ne ressemble presque plus à de la stop-motion. Coraline reste d‘ailleurs mon préféré. Cela m’a fait rire qu’ils aient inclus les animateurs dans leur plan final des Boxtrolls, c’était comme s’ils devaient rappeler au public comment ils l’avaient fait. Dans Shaun le mouton, vous savez que dans chaque image il y a des marionnettes. Ces films ont des ambitions différentes. Je pense que nous célébrons la qualité d’animation tandis que je ne pense pas que Laika possède la même chaleur humaine, la même empathie que nous.

Il y a eu beaucoup de films d’animation autour de la préhistoire ces dernières années (Ice Age, The Croods, The Good dinosaur,…). Que pouvez-vous nous dire sur le prochain projet du studio, Early Man ?
Ce que je peux vous en dire c’est qu’il s’agira de notre version des temps préhistoriques. Ce sera drôle et culotté. Nick Park a un instinct incroyable pour la comédie, c’est un génie. Il a un vrai don pour faire rire les gens. Il a créé ces personnages, ces hommes et femmes des cavernes, dans lesquels on pourrait retrouver les ancêtres de Wallace… Ils sont assez stupides. C’est toute l’espièglerie et le sens de l’humour de Nick. C’est un groupe de personnages au look hilarant qui sont des espèces d’idiots. Bien sûr, il y aura plus que ça, on ne peut pas raconter une histoire que sur ce fait. Le point de départ du projet est également de rendre hommage à Ray Harryhausen, c’est très ancré dans l’esprit de Nick. Ca ne sera pas conventionnel, mais un autre âge de la pierre.

Propos recueillis par Samuël Tubez.
Un tout grand merci à Peter Lord ainsi qu’à l’équipe d’Anima, tout particulièrement Noémie Meert.


Ajouter un commentaire

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
Blood Father
2016
affiche du film
Nerve
2016
affiche du film
Les Visiteurs - La Révolution
2016
affiche du film
Dernier train pour Busan
2016
affiche du film
Les dents de la mer 4: la revanche
1987
affiche du film
Les dents de la mer 3
1983

Concours

Sondage