PIFFF

EVENTS - Le PIFFF 2011

Les (fantastiques) fantômes de l’Opéra

Paris by night, un certain mercredi de novembre. Tout le monde se les pèle sévère, et sur la place de l’Opéra, se croisent, s’interpellent, se méprisent peut-être amateurs de pièces classiques et de robes couture. Aux lumières magiques du palace Garnier répondent, quelques mètres plus loin, les néons chauds et putassiers du Gaumont Capucine, les diamants de peau d’Edward Cullen, et surtout les clopes et smartphones de nombre de geeks et fanatiques du genre, venus braver le froid et les très riches pour assister, tickets en main, à l’ouverture presque historique de la première édition du PIFFF, initié par Mad Movies.

Une salle comble, un pupitre un peu approximatif à l’effigie du festival, et beaucoup de bonheur de la part des organisateurs, c’est le lot de cette cérémonie d’ouverture, qui s’achève doucement avec la projection du très attendu Malveillance de Jaume Balaguero, également membre du jury. Le film raconte l’histoire de César, un concierge profondément dépressif et malheureux qui, sous le vernis de la bonne humeur et de la serviabilité, cache une obsession perverse pour Clara, habitante de l’immeuble où il travaille, et dont il va s’acharner à faire disparaitre le sourire. Passé une ouverture chiadée où se côtoient différents statuts d’images et de voix, mais aussi différentes temporalités, le long-métrage sombre doucement dans un académisme plombant, qui substitue au malaise une prévisibilité sans faille. Bien trop rôdé pour être redoutable, Malveillance souffre d’un manque flagrant de venin et de souffre, qui sans cesse vient illuminer les clair obscurs scénographiques, alors qu’il s’agirait précisément de les assombrir. Il n’y a pas ici d’escalade dramatique et, à mesure que se délie le récit, les soi-disant perversions de César se transforment et s’étiolent jusqu’à n’être plus que des gags sinistres que l’incroyable bêtise du personnage de Clara ne vient pas franchement relever. Cet archétype de fille, de féminité creuse, dont le statut de femme objet n’est jamais réfléchi, achève d’aplatir le long métrage, en faisant une piètre série b quand il aurait pu côtoyer les fièvres hitchcockiennes et depalmiennes.

Pourtant, c’est peu dire que les personnages féminins étaient mis à l’honneur par la sélection. Les trois films respectivement projetés le jeudi soir et le samedi soir, Blind Alley de Antonia Trashorras, The Ward de l’immense John Carpenter et Cassadaga d’Anthony DiBlasi, mettaient tous en scène des jeunes femmes bonasses aux prises avec quelque obscures transcendances par l’intermédiaire desquelles elles se confrontaient aux affres de leur esprit, aux profondeurs du deuil, aux gouffres du genre. Hommage au giallo, aux EC Comics et à l’esprit bon enfant des Contes de la Crypte, le sympathique Blind Alley revisite avec beaucoup d’humour et de savoir-faire l’imagerie pop des modèles dont il s’inspire. Dans cette relecture d’un peu plus d’une heure d’une scène culte de L’Oiseau au plumage de cristal, la frêle et sublime Ana de Armas porte sur ses épaules graciles le poids de la nuit et de ses mythes alors que s’éloignent peu à peu, pourris par l’humidité et la crasse de la vielle laverie dans laquelle elle est enfermée, ses rêves d’enfants, de danse et de prince charmant. A l’inverse, l’héroïne du John Carpenter, Kristen crache à grands coups dans le silence et le mystère qui ont fait la réussite du personnage qui a révélé son interprète (Amber Heard en Mandy Lane donc). Prisonnière d’un asile psychiatrique qui croule sous le poids du secret, la jeune femme affronte le fantôme d’une ex-internée pour faire éclater la vérité. Adepte comme souvent d’une facture hyper classique et d’une imagerie traditionnelle, John Carpenter signe ici un film efficace et soigné, qui ne cède certes pas au vertige de l’innovation, mais qui, honnêtement, sait rendre compte de l’universalité d’un genre. La preuve par quinze mille que les vieux trucs sont toujours les meilleurs trucs. Cassadaga en revanche, entend clairement ouvrir son cercle d’influence. Entre drame humain, thriller et film d’horreur, la force du long métrage tient surtout à la rigueur de son scénario et à la puissance de l’imagerie véhiculée par les décors. Dans cette ville de Floride qui ressemble à la Louisiane, Lily, brisée par la mort de sa petite sœur, n’a pas de mal à entrer en contact avec l’esprit de cette dernière, et à réveiller les morts. Efficace sans être brillant, académique sans être ennuyeux, le long-métrage aurait cependant pu bénéficier d’un traitement un peu moins tape à l’œil, ou peut-être d’un allègement de ses lignes dramatiques et stylistiques. A force de vouloir conjuguer les genres et les réalisateurs cultes (Fincher et Argento en tête), on finit par ne plus rien conjuguer du tout.

C’est finalement le dimanche, à l’aube de l’achèvement, que surviendront les fulgurances promises par le festival. Entre le documentaire de Gilles Penso, Ray Harryhausen, le titan des effets spéciaux, scolaire mais d’une grande richesse et suintant la passion, et le presque indigeste Detention de Joseph Khan, trop sucré, trop plein, trop tout, sont projetés Masks de l’allemand Andreas Marshall, Bellflower d’Evan Glodell et l’hyper attendu 4:44 Last Day On Earth d’Abel Ferrara, tous unis autour d’une même dialectique, celle de l’anéantissement

Lauréat de L’œil Fantastique et du prix Ciné Premier, Masks, néo-giallo déjanté, enfant boursouflé et monstrueux du Suspiria d’Argento, met en scène Stella, enfant stellaire, blonde pulpeuse et lisse, que les rêves d’actrice conduisent à intégrer une école mystérieuse aux méthodes particulièrement douteuses. C’est dans cette mise en abyme du statut de l’acteur, et donc de l’image, qu’Andreas Marschall puise la force rhétorique de son long-métrage. Se jouant des codes et des archétypes sur lesquels il travaille, le réalisateur mène sa réflexion à l’aune de l’imagerie d’un genre ultra balisé qu’il s’agit désormais de vriller, non pas pour le renouveler, mais pour justement toucher à la grâce, au sublime de son essence. Au centre du giallo, il y a toujours la chair, celle de la femme, et la pulsion scopique - de celui qui va tuer, de celui qui va mourir, et de celui qui est témoin. Le geste du cinéaste est ici de réunir les trois axes – ces trois masques - autour d’un même pôle, Stella donc, qui sous l’impulsion de La Méthode, devient œil absolu, à la fois physique et psychique, en tous points ouverte à la transe d’Artaud, au sacrifice du soi sur l’autel de l’œuvre. Spectacle de cinéma certes, Masks objective surtout le statut du film comme terrain de vie de ses personnages, et nous rend complices, coupables, nous spectateurs, de leur anéantissement.

A la destruction de l’objet personnage, répond la fin du monde d’Abel Ferrara, qui surfe avec 4:44, sur une thématique à la mode. Familier des états extrêmes (Bad Lieutenant ou The Addiction), c’est cette fois la chute de l’univers que filme le cinéaste, chute retenue et subtile que seuls viendront perturber quelques cris et ouvertures. Au centre du film, une scène magnifique : Cisco (William Dafoe), artiste et junkie repenti, quitte son appartement, décor presque unique du film, et sa compagne, Skye, une peintre à la ramasse (et en claquettes) pour arpenter les rues de New York et retrouver ses amis d’une autre vie dans un appartement quelconque auquel il accède par les toits. C’est au cœur de cette escapade que tient la puissance du long métrage car elle permet soudainement au personnage de prendre la mesure de la richesse de ce qu’il s’apprête à perdre, mais aussi du vertige et de la puissance de sa propre liberté. L’imminence de la mort figure en définitive la densité de l’indépendance, du libre arbitre le plus absolu, et permet alors à l’éternel dichotomie du bien et du mal de s’incarner à l’écran, non pas par le biais de figures ou de métaphores, mais bel et bien au cœur des personnages, dans leur chair et leur tripes. Dans ce vertige castrateur, fleurit la torpeur blême qui plane sur la ville. Chacun attend la fin du monde, résolu, résigné, effrayé non pas par la mort, mais par toutes les choses qu’il y aurait à faire. Ce qui domine, ce n’est pas la panique, mais l’urgence des gestes et des mots, ceux que l’on prononce la nuit avant de s’endormir, et dont le poids se mesure à l’aune du néant auquel ils font face. Finalement, Ferrara refuse l’apocalypse, mais prône le départ, faisant sienne une maxime de l’écrivain anglais Will Self : « La mort est d’abord et avant tout un changement de carrière ».

Grand Prix du Jury enfin, Bellflower, organique et tripal, un film d’enfants fous avec des gosses armés et trop amoureux qui carburent à la bière, à la Californie et aux rêves de guerre. L’apocalypse est là encore un thème central. Cette fois cependant, ce n’est pas celle à venir, mais bien celle qu’on attend, celle dont on rêve et grâce à laquelle on pourra ressusciter. Au cœur du long métrage, deux amis d’enfance, Woodrow et Aiden, rêvent de vivre Mad Max. En attendant le cataclysme cathartique, ils geekent sur des voitures et construisent des lances flammes en prévision du jour où leur gang sera roi. La bombe qui survient alors n’est pas celle qu’ils attendent : elle est blonde et suave, elle boit du whisky et mange des cafards, et surtout, Woodrow en est dingue. A la fin du monde, répond donc la fin d’un monde, celui d’un homme dont la foi est brisée sur l’autel de l’amour, et qui pour survivre, n’a d’autre réponse que la purge. La violence sourde et magique qui gouverne le film n’a d’égal en soupape que le chagrin de son personnage principal, dont l’anéantissement rêvé sera finalement salvateur. Construit à la fois comme une tragédie et comme un film catastrophe, Bellflower fait se confronter deux imageries antagonistes, celle des indé US Greg Arraki et Larry Clark, et celle fétichiste et guerrière de George Miller, et ne se contente pas de les mettre en balance. Chacune contamine l’autre, suinte et transpire, jusqu’à en devenir le reflet le plus absolu, l’incarnation la plus totale, fusion que figurent à merveille les coups de lance flamme, ces fulgurances militaires de feu, de lumière, de vie qui hurlent dans la nuit la douleur et la force des trois personnages principaux. Evan Glodell a bien compris que le cinéma était le théâtre de toutes les passions, et les siennes, criardes, blindées, monstrueuses, en disent bien plus sur la jeunesse que n’importe quel teen-movie (et surtout plus que la satire mise en scène dans Detention). Une grande claque plein de larmes et de rage, de bière et de sperme, qui raconte l’urgence et la soif d’une génération de gosses – et de cinéastes – paumés qui, bien que désenchantés, continue de respirer, de crier, d’exister, en somme : de créer.

Bilan chiffré

Nom Note / 5
Malveillance 2
Blind Alley 3,5
The ward 3,5
Cassadaga 3
Ray Harryhausen 3,5
Detention 1
Masks 4
Bellflower 5
4:44 4

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