L’Etrange Festival de Paris

ETRANGE FESTIVAL - Sunrise

Du cinéma indien, on connaît essentiellement les grandes fresques familiales mélodramatiques, les blockbusters décérébrés ou les comédies musicales flashys et lourdaudes. L’Etrange Festival s’est toujours fait fort de promouvoir un cinéma indien différent, inhabituel, étrange. Cette année ne déroge pas à la règle car après le décevant Ludo, c’est Sunrise de Partho Sen-Gupta qui est projeté. Partho a un parcours atypique puisqu’il a débuté le cinéma en Inde comme assistant décorateur avant de venir poursuivre ses études et travailler en France, avec Alain Corneau notamment. Après plusieurs courts-métrages, il réalise son premier long en 2004 et mettra dix ans avant de nous livrer ce Sunrise, véritable choc du festival.

Sunrise est un film fort, qui marque le spectateur, qui lui brûle les rétines par sa noirceur abyssale et sa maitrise absolue de la mise en scène. Polar noir, sombre et pluvieux, Sunrise prend le contre pied des images d’Epinal que l’on se fait habituellement d’un cinéma indien lumineux, joyeux, dansant et positif. Ici, c’est tout l’inverse : le film est dur, brutal, triste et pratiquement nihiliste dans son déroulement. La fille de l’inspecteur Joshi a été kidnappée à l’âge de 6ans. Depuis, il fait tout pour la retrouver et sauver sa femme qui, de chagrin, a sombré dans la folie. Un canevas assez classique sur lequel Sen-Gupta va peindre sa toile à base de couleurs fortes, vives et de pluies. Beaucoup de pluie. Le metteur en scène est un grand admirateur de Nicolas Winding Refn, il l’avoue ouvertement et cela paraît évident tant l’ombre du grand Danois plane sur tout le métrage. On pense évidemment à Only God Forgives avec lequel Sunrise partage beaucoup d’éléments, à commencer par cette dimension allégorique qui aura échappé à plus d’un et un esthétisme qui confine à l’abstraction, voire à l’autisme.

On est ici face à une descente en Enfer avec Joshy dans le rôle d’Orphée, parti chercher non pas sa femme (encore que…) mais sa fille. L’Enfer est représenté par les rues de Bombay de nuit, sous une pluie battante et ininterrompue. Sen-Guptha nous la décrit comme une ville interlope qui brasse une faune peu fréquentable, pleine de vices et de crimes, à l’image du New-York des seventies montrée par Ferrara et Scorsese. Mais l’Enfer, c’est aussi le Paradise, lieu de débauche dans lequel des enfants sont exhibés, prostitués pour satisfaire quelques hommes de passage. L’Enfer, c’est la folie dans laquelle la femme de Joshy a sombré. L’Enfer pour le flic, c’est les autres, tout le monde, partout. Le Diable, c’est cette ombre démesurée, tout droit sortie de l’expressionnisme allemand qui semble tout autant le narguer que lui indiquer la voie. Sunrise se paye le luxe de payer son tribut au Docteur Mabuse dans une version moderne et contemporaine qui montre toute sa pertinence car l’Inde moderne est toujours secouée par l’exploitation des enfants, le sexisme archaïque y encore bien vivace.

Sunrise séduit et trouble par la maîtrise formelle absolue de son metteur en scène qui use de l’image beaucoup plus que du dialogue, le film comporte très peu de mots et traverse de longue période muette, sans qu’aucun comédien ne prononce un mot. Joshy, homme de peu de mots semble toujours dépassé par les événements, poussé par sa simple volonté, il est le seul flic intègre d’une ville où la corruption règne à tous les niveaux. Il est difficile de parler de ce métrage tant il se ressent avec les tripes et le cœur. De bout en bout, baigné dans la torpeur et la moiteur des nuits indiennes, le malaise transpire de chacune de ces images d’un esthétisme fort et puissant. Les couleurs vives tranchent avec les noirs profonds qui rappellent Only God Forgives ou d’autres oeuvres de Refn. On y trouve aussi cette forme de mysticisme, ce rythme lent, cette histoire elliptique, décousue qui oscille entre divers niveaux de lecture et de réalité, aux confins de la folie, du trouble mental. Cette impression trouble est renforcée par un final incertain, étrange qui pose autant de questions, qu’il n’apporte de réponses.

On est face à une sorte d’ovni, tout en sensation, qui noue les tripes et serre le cœur, un film vertigineux, en dehors de la réalité mais à la fois tellement urbain, tellement contemporain. Sunrise cible les maux d’une société indienne décrépie en pleine mutation, le tout sublimé par un cinéaste en pleine maitrise de son art. On peut lui reprocher des influences parfois trop prégnantes ou quelques facilités narratives, mais ces quelques menus défauts sont noyés dans l’esthétique et la force des images. Les acteurs sont irréprochables, Adil Hussain erre dans les rues tel un fantôme tandis que la jeune Gulnaaz Ansari apporte un peu d’humanité dans ce tourbillon de noirceur et de misanthropie. Un film fort, un polar désespéré, désenchanté par un metteur en scène en pleine possession de ses moyens, Sunrise est l’une des grosses claques du festival. Espérons maintenant qu’un distributeur aura la bonne idée de le sortir chez nous.


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