L’Etrange Festival de Paris

ETRANGE FESTIVAL - Jour 8

Le Crépuscule des idoles

Jour 8 - Le Crépuscule des idoles (Seb Lecocq)

Retour au Forum des Images après une diète filmique. Dieu que ça fait du bien car mine de rien après une petite semaine de festival, on commence par se sentir comme à la maison, faut dire qu’on y passe plus de temps que chez soi aussi. En grand amateur de culture asiatique, je me devais d’assister à la rencontre des deux monstres que sont Wakamatsu et Mishima. La rencontre entre ces deux grands artistes que tout oppose allait faire étincelles, le cinéaste allait s’attaquer de front au grand Yukio Mishima, célébré pour son génie littéraire mais dont les convictions profondes et les actes politiques provoquent toujours un grand malaise au Japon et sont souvent passées sous silence. Et bien Wakamatsu s’avère pour une fois très timoré dans son approche du mythe. Comme si la figure de Mishima était trop imposante que pour être sérieusement déboulonnée. Wakamatsu semble souffrir d’une trop grande déférence envers l’écrivain, expliquant ses gestes, décortiquant son cheminement mental et politique mais sans jamais prendre parti ni porter de jugement. Au contraire, le cinéaste donne parfois l’impression de considérer Mishima comme un héros japonais. Le film, ouvertement politique et historique, évacue totalement les tensions sexuelles de Mishima envers ses compagnons et ne s’intéresse pas à sa carrière littéraire. Tout juste évoque-t-il le Prix Nobel de littérature offert à Kawabata alors que lui-même était nommé. Le reste du film est la déconstruction d’un geste, le suicide de Mishima par Seppuku au terme d’un coup d’état raté par l’écrivain et cinq hommes de la « Société du Bouclier », perçu parfois comme le grand œuvre de sa carrière artistique. Thématiquement, il n’y a rien à redire, Wakamatsu continue à explorer les tourments du Japon d’après-guerre, plus particulièrement les révoltes des années 1960-1970. Ce Mishima rappelle d’ailleurs United Red Army qui se base sur les mêmes faits et peut-être vu comme le côté pile du chef-d’œuvre de Wakamatsu. Mais ce Mishima n’en a pas la puissance visuelle ni émotionnelle. Le petit budget du film donne un cachet assez cheap et théâtral à l’ensemble, qui semble figé et raide, la première heure est d’ailleurs assez pénible à suivre car trop bavarde et didactique. Certains spectateurs se sont d’ailleurs abandonné au sommeil durant cette première heure, certains assez bruyamment d’ailleurs. La deuxième heure s’avère par contre passionnante et beaucoup plus vivante, on y suit un Mishima déterminé à accomplir sa tâche tel le samouraï qu’il rêvait d’être. 25 novembre 1970, le jour où Mishima a choisi son destin s’avère être un film mitigé, timoré et ennuyeux formellement, thématiquement très fort et minutieux dans la déconstruction du cheminement spirituel d’un des plus grands auteurs du XXé siècle. Plus que l’auteur lui-même, c’est la portée politique de son geste qui intéresse Makamatsu. On ne se refait pas.

Juste le temps d’avaler un bretzel et retour en salle 300 pour un documentaire censé analyser en profondeur l’œuvre d’un autre des plus grands génies du siècle passé : Stanley Kubrick. Pour un kubrickien comme moi, impossible de louper ça. ROOM 237, analyse les nombreux sous-textes dont est censé fourmiller Shining tout en portant en filigrane une analyse complète de l’œuvre du génial réalisateur new-yorkais. Avant la projection, nous fûmes honorés par la présence Gaspar Noé, venu présenter le documentaire. Bon finalement, il parlera de tout sauf du documentaire mais c’est toujours un plaisir de l’entendre parler de cinéma et de Kubrick en particulier, lui qui possède une obsession pour 2001. Maintenant que Room 237 est fini autant le dire tout de suite, malgré sa maitrise formelle, on suit ça comme un film, et l’érudition des intervenants, le film oscille sans cesse entre l’analyse thématique ultime de l’œuvre kubrickienne et la vaste fumisterie (l’apparition du visage de Stanley dans les nuages lors du plan d’hélicoptère que toute la salle a vainement cherché, par exemple). Certains arguments avancés sont d’une pertinence incroyable, Shining comme métaphore du massacre des indiens par les colons blancs par exemple semble évident tant le film regorge de détails renvoyant à la culture indienne. Par contre, la thématique de l’holocauste avancée par un des intervenants me semble beaucoup plus fumeuse (sans mauvais jeu de mot). Ce n’est pas en isolant deux plans du film qu’on peut démontrer une telle théorie. La théorie du fameux complot Kubrick-NASA est même à nouveau évoquée et démontrée comme étant une certitude absolue à la vision de Shining via une fois de plus certains détails franchement capillotractés. Mais à côté de ça, on apprend énormément de choses sur la structure du film, les sous-textes et une infinité de détails qui enrichissent le film. Chaque plan regorge d’une seconde lecture et il se passe énormément de choses dans la profondeur du champ. A ce niveau-là, le travail analytique fourni est énorme et vire même à l’obsession pure et simple. Certains intervenants sont parfois carrément flippants tant ils parviennent à extrapoler des théories complètement foireuses basées sur leur propres obsessions par rapport au film. Bref, un film de grande qualité mais à prendre avec des pincettes et qui demande une prise de recul analytique de la part des spectateurs.


Jour 8 – Des filles qui crient, des jeunes qui courent (Maureen Lepers)

Huitième jour et toujours d’attaque. Au programme, trois films dont on attendait beaucoup, un peu trop peut-être.

Berberian Sound Studio, dernier bijou de l’anglais Peter Strickland, se veut une réconciliation, selon les propres mots de son réalisateur, de deux côtés antagonistes de sa personnalité : son flegme britannique et son amour des films d’horreur gothiques italiens. Le long métrage raconte l’histoire, parfois un peu confuse, d’un mixeur son débarqué des UK dans un studio rital pour travailler sur un film de sorcellerie dont l’atmosphère sonore poisseuse va peu à peu le rendre fou. Déclinaison presqu’exclusivement formelle du gigantissime Blow Out de Brian de Palma, Berberian Sound Studio propose une mise en abîme assez vertigineuse, brillamment menée, au fétichisme tordu. La grande idée de Peter Strickland est bien de faire du cinéma la seule réalité envisageable, et d’ainsi organiser, pour son héro, un cauchemar virtuose dont il est proprement le chef d’orchestre, et auquel il ne peut, en ce sens, échapper. Ce cauchemar est d’abord le fait de la galerie de personnages secondaires qui entourent Gilderoy, excellent Toby Jones, du producteur à l’actrice principale, en passant par les bruiteurs et autres scream queens. Tous ne sont caractérisés que par leur fonction au sein de la chaine de fabrication du film, et constituent pour le héros, une réalité de studio à laquelle il ne peut se substituer, une communauté de marionnettes dont la personnalité importe peu : il n’y a pas possibilité pour eux d’exister malgré le film dont ils sont en train d’accoucher car c’est dans sa réalisation qu’ils tirent leur propre substance. Outre un essai sur la nature vampirisante du cinéma, il s’agit également pour le cinéaste de découper, de scinder en deux principes fondamentaux - le son et l’image - le procédé cinématographique, et de consacrer, par sa mise en scène, le mystère et la fascination qui découlent de l’un sans l’autre, sans jamais se proposer de les réunir à l’écran. L’ultime force du film alors est certainement de ne jamais offrir au spectateur aucune image du film d’horreur supposément mixé, mais de, par le son, les cris, la musique et les codes qu’ils rappellent, susciter pour son public le désir primordial de voir, voir un lieu au-delà de l’écran, un gouffre, leur propre mort, peut être.

La tête pleine de cris de femmes qu’on égorge et de sorcière qu’on brule, c’est dans un état d’esprit finalement assez cohérent que je reprends place en salle 500 pour assister à la projection du très attendu Maniac de Frank Khalfoun, remake du cultissime slasher du même nom, sorti en 1980 et signé William Lustig. En passant (vite) sur le fameux côté remake, on soulignera cependant que ce nouvel opus prend place de nos jours, à Los Angeles, et que le terrible Frank Zito n’est plus un voisin de palier bedonnant, mais un geek aux yeux bleus – c’est qu’entre 1980 et 2012, le traitement de la masculinité a bien changé au cinéma : envolés les poils virils du grand Joe Spinell, place à la pâleur et la myopie d’Elijah Wood, dont la composition n’est pas ici en cause – on oublie trop souvent en effet, que le jeune homme, après avoir fait le hobbit, s’est envoyé les rumsteaks de la gonzesse de Mickey Rourke dans Sin City. Ce qui importe surtout dans cette reprise de Maniac, outre un tueur plus lisse, mais dont l’apparente candeur aurait pu, bien sûr, être gage d’une plus grande inquiétude, et une production léchée et contenue en rupture radicale avec l’atmosphère déliquescente du premier film, c’est qu’avant d’être un mauvais remake, elle est surtout un mauvais film, plein de tics pseudo-formels, dont la soi-disant audace est censée asseoir le long métrage au panthéons des pelloches cultes. Bill Lustig faisait de la caméra subjective un usage parcimonieux, ne l’employant que quand elle était pleinement justifiée, d’un point de vue dramatique déjà, d’un point de vue esthétique ensuite – identification plus grande, intériorité du tueur en partie dévoilée, spectaculaire agrandi. L’erreur fondamentale de Franck Khalfoun ici est de substituer à tout angle de vue le point de vue de son personnage principal, et surtout, de céder aux travers faciles de l’esbroufe visuelle en usant et abusant de subterfuges pour figurer à l’écran le corps malingre de son tueur – reflets dans le miroir, dans le rétro, d’un miroir dans un miroir, dans des lunettes, une portière de voiture, un miroir encore, trois miroirs dans un miroir, une main dans le champs, une vitrine, un rétroviseur, oh encore un miroir mais un miroir brisé (nuance !), attention une fenêtre, un miroir, un miroir, un miroir. Ce genre de fulgurances formelles est dépassé. Dépassé parce qu’immortalisés par des mecs comme Welles ou Montgomery, dépassé également parce que trop mal employé, trop mal considéré, trop mal appréhendé, comme autant d’autre codes dont l’actualisation filmique ne peut s’envisager uniquement à l’aune d’un déplacement géographique et temporel – sérieusement, quelle meuf aujourd’hui, qui descend de son métro à SON arrêt et se rend compte qu’elle est poursuivie par un mec bizarre, irait s’enfermer dans un terrain vague plein de voitures mortes au lieu de rentrer chez elle, tout ça sans penser une seule fois à sortir son iphone pour appeler une copine, sa mère, son grand frère rugbyman, la police ou Siri ? N’épousant des codes du genre que leur surface plane, gratuitement gore sous couvert d’être blingblinguement formel, Maniac est en définitive un objet clinquant et vide.

Clinquant, un peu, mais vide, The Fourth Dimension ne l’est sûrement pas, ne serait-ce que pour le sublime segment d’Harmony Korine, « Lotus Community Workshop », dans lequel Val Kilmer joue son propre rôle, ou plutôt un autre lui retiré des écrans et devenu gourou de fortune, sillonnant à vélo les petites villes américaines, et rejouant ainsi une mélancolie de l’errance banlieusarde typiquement US, interprétation contemporaine d’un mythe cher au cinéma outre-Atlantique, celui de l’espace sacré et de la frontière. Travailler ainsi sur la quatrième dimension, sur ce qu’elle pourrait être et ce que l’on peut en percevoir, puis traverser dans le champs de grandes lignes de profondeur, des routes goudronnés propettes bordées de pavillons endormis, c’est précisément chercher un espace autre, c’est rejouer les fondamentaux d’une cinématographie dont l’enjeu principal était de rejouer un traumatisme global. Avec son court métrage et son apologie de l’entre deux –Val Kilmer, entre l’acteur et lui-même, la nuit avant l’aube, les suburbs entre la ville et la campagne - Harmony Korine cherche, pour le cinéma du moins, un nouvel espace à conquérir. Ce sera d’ailleurs tout l’enjeu du film, dont la progression en trois temps, induit une plongée : on parle de la quatrième dimension, puis on la voit (« Chronoeye » d’Alexis Ferochenko), puis on l’atteint (« Fawns » de Jan Kwiecinski). Si « Chronoeye » parait quelque peu forcé et boursouflé (l’histoire d’un scientifique en deuil qui veut voyager dans le temps pour revoir sa femme disparue), « Fawns » sait imposer un véritable contrechamp au travail d’Harmony Korine, et prolonger avec pessimisme son regard. L’espace fantasmé du gourou Val Kilmer, le voilà, un village, polonais peut être, américain pourquoi pas, désert surtout, où débarquent quatre jeunes gens, que les déambulations vont conduire vers le fond du champs, quand précisément, Val Kilmer chez Korine, en sortait. Dans ce nouvel espace, que l’on voulait salvateur, il n’y a rien, rien que ce qu’on veut bien y faire. La quatrième dimension alors, moins qu’une histoire d’exploration, devient le récit d’une introspection.

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