L’Etrange Festival de Paris

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 9

Au nom du père, du fils, et du cinéma

Catharsis (Seb Lecocq)

Vendredi. Plus qu’un week-end avant de faire définitivement ses adieux à cette dix-huitième édition de l’Etrange Festival. Mais, point de sentimentalisme, il reste des films à voir. Et pas des moindres. Vu le programme de la journée, j’aurais eu plus vite fait de planter ma tente dans la salle 300 vu que les seuls moments où j’en suis sorti étaient pour faire la queue afin d’y entrer à nouveau ou d’aller soulager ma vessie. C’est important dans un festival.

Début de journée avec Insensibles , un film franco-espagnol présenté comme « un des meilleurs films de l’année ». D’emblée, j’ai envie de dire « Oui mais non ». Je dois avouer n’être pas un grand amateur de toute cette récente vague de cinéma horrifique espagnol. Je trouve ça esthétiquement excellent, techniquement irréprochable mais d’un ennui absolument mortel. Et Insensibles ne déroge pas à la règle. Niveau mise en scène, photographie, musique, montage, c’est de l’excellent travail. Niveau émotionnel et scénaristique, c’est autre chose. Le film est bizarrement construit, à cheval sur deux époques différentes, passé et présent. Si la partie historique est plutôt réussie, l’histoire des enfants est très émouvante, très touchante et assez tragique finalement, le reste l’est beaucoup moins. Passé la première demi-heure, l’intérêt retombe et on suit mollement un récit qui abandonne totalement son postulat de base pour partir dans le drame historique et familial. L’écriture est assez bancale, toute la première demi-heure n’est finalement qu’un vague prétexte introductif à ce qui va suivre alors que c’est de loin la partie la plus intéressante du film. La scène d’introduction est d’ailleurs bluffante et foutrement intrigante. Mais le réalisateur met tout ça de côté pour mettre en scène une banale histoire d’enquête sur les origines de la famille du héros multipliant les méandres d’un scénario évident et prévisible à des lieues à la ronde. Bref, une belle prouesse technique, encore que les maquillages ne soient pas toujours tip top, mais un film qui ne touche que très rarement au but.

Retour en salle 300 pour un film fort différent d’Insensibles : God Blesse America. Le trailer ne m’ayant pas convaincu, doux euphémisme, je m’imaginais déjà assister à la vision d’un nouveau Postal . Mais God Bless America vaut beaucoup mieux que la purge d’Uwe Boll. Alors bien entendu, le sujet est sensiblement pareil : le ras-le-bol généralisé d’un homme qui décide de passer à l’acte et de tuer tous les gens qui « ne sont pas gentils » soit, tous les gens qui pourrissent le quotidien des autres : gamines capricieuses, ados bruyants, les gens qui téléphonent au cinéma, les sous-humains peuplant les émissions de téléréalité, les extrémistes religieux, les polémistes, Woody Allen, Green Day et Fall out Boy. Sur le papier, God Bless America est le film défouloir par excellence et il l’est, mais pas seulement. Le film montre surtout l’histoire d’un inadapté, d’un homme qui ne se sent pas à sa place dans le monde moderne, à tort ou à raison d’ailleurs, et qui décide de rendre ce monde un peu plus vivable. Le récit gagne en épaisseur car, derrière le carnage organisé et le majeur tendu bien à la face de la société occidentale contemporaine qui érige la bêtise et l’incompétence en valeur première, on trouve de vrais personnages, un vrai contenu, une belle mise en scène (malgré un budget qu’on imagine aisément riquiqui) et une histoire d’amour platonique entre cet homme et une jeune adolescente aussi désœuvrée que lui. Le film est à la fois drôle, violent et émouvant, conservant un esprit punk et une révolte adolescente, certes un peu naïve mais ô combien cathartique et réjouissante pour le spectateur. Alors certes le film n’est pas toujours très finaud dans son message, enfonce des portes ouvertes, tape un peu sur tout ce qui bouge et écrase tout avec ses gros sabots mais on ne peut que trouver jouissif ce genre d’attitude ouvertement contestataire. En tout cas, personnellement, je trouve ça salutaire, très bien fait et rafraichissant.

Enchainement sans coup férir avec Citadel, film très attendu, collectionnant les prix dans les divers festivals où il est présenté. Je me méfie toujours un peu de ces bêtes de festivals qui souvent, ne répondent pas aux attentes, mais cette fois le film de Ciaran Foy mérite tous les éloges qui lui sont adressés. L’histoire est simple, un jeune père agoraphobe doit défendre sa fille convoitée par une bande de jeunes mal intentionnés. Sur ce postulat de base assez simple, le réalisateur, lui-même agoraphobe repenti, met en place une vraie introspection et une étude de la peur, des peurs, de ses causes et de ses conséquences. Plus qu’un film qui fait peur, même s’il réserve quelques beaux moments de frousse et de tension, Citadel est un film métaphorique et parabolique sur la peur. Impossible de ne pas frissonner ni de s’identifier à ce personnage de père apeuré bien obligé de s’occuper de sa toute petite fille. Détail qui possède son importance tant dans le cinéma de genre, ce sont habituellement les mères éplorées qui tiennent le haut de l’affiche. Ici le personnage principal, admirablement écrit et interprété, est un jeune homme perdu ni joli garçon, ni balèze, ni expert en art martiaux ni flics. C’est juste un type lambda qui voit sa vie partie en sucette sans avoir la force de lutter. Film d’angoisse, atmosphérique et porté par une mise en scène d’excellente facture, Citadel s’inscrit dans une réalité urbaine et sociale essentielle au nouveau cinéma anglais. Il faut bien avouer que cet aspect-là est moins bien réussi que tout le reste et ouvre la porte à une interprétation un peu facile du message sociopolitique du film. Mais l’essentiel est ailleurs, dans le combat d’un home qui doit faire face à ses propres démons. Citadel est avant tout le magnifique portrait d’un père de famille et un film métaphorique sur la peur et la paternité. Un film qui m’aura touché au plus profond et ‘aura laissé avec des suées et le gout amer de l’angoisse en bouche. Le retour à la maison va être long et flippant. On se retrouve demain pour une journée placée sous le signe du bis avec notamment Blood Freak et Les Trois Supermen Turcs Aux Jeux Olympiques.


Au nom du père, du fils, et du cinéma (Maureen Lepers)

Neuvième jour de festivités, et pas des moindres, puisqu’on attaque un marathon de cinq films par la projection de l’immense Antiviral, de Brandon Cronenberg, long métrage de science fiction qui met en scène une société boursouflée et obsédée par les stars et l’image qu’elles renvoient à tel point qu’a pu se mettre en place le commerce des maladies qu’elles ont contractées, d’un simple rhume en passant par la grippe, deux ou trois formes d’herpès, et surtout un mystérieux virus dont Hannah Geist, icônes des icônes, et Syd March, le héros, sont consécutivement les victimes. Si Cronenberg fils pénètre, bien sûr, les brèches ouvertes par son père en reprenant à son compte quelques uns de ses thèmes privilégiés (rapport au corps et à la chair, érotisme organique, manipulations scientifiques déviantes), force est également de constater qu’il avance malgré tout de son propre fait, et signe une œuvre qui ressemble moins à un film de son père qu’à celui d’un de ses héritiers, dont l’univers brute et précieux, comme le sont toujours ceux des premières expériences artistiques, est tissé à la fois de ce qui lui ressemble, également de ce qui lui est particulier. Il y a dans Antiviral, une réflexion qui touche moins le cinéma que les fantômes qu’il engendre, et rappelle à l’écran le souvenir tenace et mortifère de corps féminins, réels ou fictionnels qui, devenus des mythes, ont généré chez leurs partenaires fictifs ou leurs plus grands fans, nombre de travers. Hannah Geist ainsi, blonde lumineuse à la beauté vintage, femme fatale sublime héritée de toute l’histoire du film noir, fascine jusqu’à l’extrême, et rejoue en ce sens les histoires conjuguées de Madeleine (Vertigo, Hitchcock), Laura (Laura, Otto Preminger) – qui elle aussi n’est d’abord qu’une image, lieu de tous les fantasmes, avant d’être un corps – et Marilyn Monroe. Plus qu’aux déboires de la starification, c’est à l’iconisme presque religieux de la jeune fille que s’intéresse Brandon Cronenberg, à la réconciliation sordide du mythe avec ce qu’il a de plus putride : les faiblesses de la chair, la gangrène organique derrière lesquelles le corps de l’admirateur ne peut que s’effacer, à l’image de Syd March (géniallissime Caleb Landry Jones), dont la peau diaphane et la maigreur indiquent la transparence et l’imminente dissolution.

Les deux films suivants font aussi, en un sens, des questions de paternité et de filiation leur point d’accroche. Avec le franco-espagnol Insensibles, Juan Carlos Medina surfe sur le succès récent des productions d’horreur ibériques, et rejoue, à la manière d’un Labyrinthe de Pan, un traumatisme national (la guerre civile, le fascisme) là aussi en rapport direct avec l’histoire personnelle de son héros, David, un neurochirurgien brillant qui, apprenant qu’il a un cancer, par à la recherche de ses parents biologiques et réveille ainsi les fantômes de son pays. D’une facture classique pour un film du genre, oscillant sans cesse entre fiction historique et enquête au présent, Insensibles vaut surtout pour ses allures de conte funeste, et le destin du personnage du père, l’un des enfants du titre, insensibles à la douleur, en qui les adultes et la société voient un monstre, et qui finira, de fait, par en devenir un. Monstrueux oui, fascinant aussi, ce personnage est aussi une belle allégorie de tout ce que l’Espagne a de secrets terribles, qu’elle condamne à rester dans l’ombre - au même titre que le Edward aux mains d’argent de Tim Burton, à qui il est d’ailleurs explicitement fait référence dans la dernière séquence, révélait les travers de l’americana - et dont l’ensemble de la population du pays est aujourd’hui l’enfant terrible.

A l’inverse, c’est sur une histoire exclusivement personnelle qu’est centré le très beau Citadel, premier film de l’irlandais Ciaran Foy et qui raconte le traumatisme de Tommy, jeune père célibataire dont la femme, Joanne, agressée par un gang d’enfants, meurt des suites d’une infection non identifiée. Tout l’enjeu du film est de parvenir à figurer à l’écran la paranoïa du héros, devenu agoraphobe et, de fait, condamné à l’immobilité. En lui redonnant vie, en le rendant au mouvement, Ciaran Foy lui permet alors d’affronter ses démons (l’angoisse de la paternité), et surtout de faire le deuil de ce qu’il a perdu. Le retour du gang d’enfants à ce titre, et l’irruption dans l’histoire d’un couple atypique tout droit sorti d’un bouquin de Stephen King (un prêtre bourru qui jure comme un charretier et un petit garçon aveugle aux étranges pouvoirs, qui rappellent le couple purificateur sur lequel s’ouvrait Salem) sont autant de substituts au voyage intérieur que propose le film, et qui vont permettre à la peur, celle du héros déjà, celle du spectateur ensuite, de devenir non plus une cause de paralysie du récit, mais bien un moteur, dont il s’agira d’apprivoiser tous les contours pour pouvoir renaitre.

Crochet par la salle 100 pour une expérience méga intello mais finalement assez passionnante, la projection du mythique L’homme à la caméra de Dziga Vertov, en 35 mm, et en présence de Jan Kounen venu introduire ici le film dans le cadre de la carte blanche qui lui est cette année accordée. Le réalisateur a d’ailleurs tenu pour l’occasion à ce que le film soit diffusé dans ses conditions d’époque, soit sans la bande sonore. Si bien sûr, l’expérience est faussée du fait du rapport de nos jours entretenu avec l’écran et la salle obscure (le silence et le respect contre les bavardages incessants des salles itinérantes ou de spectacles, pleine de boucan et de bonimenteurs), le film n’en apparaitra pas moins fabuleux et magique, tant il est à l’origine de tout langage cinématographique – de toute chose en somme. Une bonne heure d’images muettes et hors du temps qui se valent pour elles seules, une belle pépite cinéphile, dont l’étonnante virtuosité est aujourd’hui l’héritage technique, assumé ou nous, de tous cinéastes. Pas sûre cela dit que les Américains Justin Brenson et Aaron Morrhead aient pensé à Vertov en réalisant Resolution, ce qui ne les pas empêché malgré tout de signer ici un premier long métrage sympathique, entre comédie dramatique et horreur fantastique, l’histoire un peu tordue de Michael, venu rejoindre son meilleur ami Chris dans le squat rural qu’il occupe, pour le convaincre d’entrer en cure de désintoxication. Belle variation sur le thème de l’amitié masculine, Resolution est également une déclaration d’amour assez chiadée aux images et au cinéma, par le biais desquels, au travers de vidéos diverses, également de diapositives, d’enregistrements et toutes sortes de dispositifs techniques, le récit va pouvoir avancer. Moins cruel et fulgurant que ce qu’il aurait pu être, le long métrage séduit néanmoins du fait de son duo de personnages principaux, héros malgré eux d’un schéma qui rapidement les dépasse, dont l’innocence et le verbe, presque burlesques, créent un décalage de ton bienvenu et bien mené.

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
The Babysitter
2017
affiche du film
Ça
2017
affiche du film
The Black Room
2016
affiche du film
Spider-Man: Homecoming
2017
affiche du film
Okja
2017
affiche du film
Underworld: Blood Wars
2016

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage